‹ Souvenirs sur la révolutionChapitre 7 sur 35 · MEMOIRES I N I-: D I T S · texte numérisé non relu

MEMOIRES I N I-: D I T S

demain, à Kyschcnew, première ville de Moldavie. MM. Balche et Canons nous y attendaient, chargés par le divan de complimenter le duc de Richelieu, de l'escorter jusqu'à Jassy, et de commander les chevaux de poste nécessaires pour nos voitures.

La Moldavie est un pays charmant, le sol en est très fertile; la population, d'origine romaine, ainsi qu'il est facile encore de le voir par la beauté, la régularité des traits et la forte constitution des habitants, celle des paysans surtout, offre matière à d'intéressantes études. Si leur langage ne venait rappeler leur origine, on aurait grand'peine à retrouver dans l'attitude humble, rampante et craintive de toutes les classes, suite d'une longue servitude, les descendants de ces soldats, fils et pères des dominateurs du monde. La langue usuelle de la Moldavie est un mélange de latinité et de mots turcs, slaves ou grecs, introduits par des vainqueurs barbares.

Avant d'arriver à Jassy, nous visitions le fameux mur de Trajan, rempart de vingt-cinq lieues de long, élevé derrière un large fossé et construit par ces infatigables légions romaines, pour mettre une barrière entre les soldats colonisants et les hordes qui les avoisinaieni. On nous assigna pour logement à Jassy le palais de M. Costaki de Balche, frère du délégué venu au devant de nous. Il nous reçut fort gracieusement et nous installa somptueusement.

La ville était pleine de généraux, d'officiers d'état-major de tous grades; car les Russes faisaient encore la guerre suivant l'ancienne méthode. Les troupes prenaient leurs quartiers d'hiver, et pendant ce temps de repos, on complétait et réorganisait les cadres, les effectifs et le matériel de l'armée. Napoléon, ce prodigue d'hommes, ne pouvait s'accommoder de cette méthode, trop lente pour son vaste

£;cnie; il l'appelait surannée, et se battait en toutes saisons, quand il le jugeait avantageux. Il en a été cruellement puni cinq ans plus tard. Lors de l'expédition de Russie, s'il avait employé cette ancienne manière de faire la guerre, et pris ses quariters d'hiver à Smolensk, tous les désastres qui ont accablé son armée, invincible jusqu'alors, ne lui seraient pas arrivés.

Heureusement pour nous, cette mode n'avait pas gagné les bords du Pruth; durant un mois, les bals, les concerts, les comédies, les dîners les plus recherchés se succédèrent sans interruption.

Je vais essayer de donner une idée de la société de Jassy à cette époque. Les hommes portaient de grandes barbes, étaient coiffés de kalpaks, espèce de turban en l'ourrure, revêtus des plus riches étoffes, chaussés de babouches jaunes, en un mot gardaient tout le type oriental. Ils conservaient dans leur attitude la gravité ennuyeuse des Turcs, et cependant, pour trancher de l'Européen civilisé, laissaient, contre leur volonté et leurs usages, une liberté illimitée à leurs femmes, qui ne manquaient pas d'en abuser. Elles suivaient les dernières modes de Paris ou de Vienne, imitaient les allures des dames de l'ancienne Cour de France; leurs meubles mêmes venaient de Paris. Madaiîie Gostaki de Balche nous reçut un jour à midi, dans son lit, sous prétexte de migraine : coiffée d'un bonnet des plus coquets, revêtue d'une camisole brodée, ornée de dentelles magnifiques et de nœuds du rose le plus frais; un chàle de cachemire d'un grand prix couvrait le lit, de splendides vases de porcelaine, garnis des fleurs les plus rares, décoraient tous les coins; un demi -jour savamment calculé complétait cette mise en scène, et nous rappelait les boudoirs de nos élégantes.

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Dans cette Capoue moderne, où nous rencontrâmes presque tous des beautés peu cruelles, Théodorite de Crussol s'éprit éperdument et demanda la main d'une jeune veuve de dix-huit ans, ravissante brune avec des

yeux bleus, fille d'une princesse St Ce mariage

réunissait : jeunesse, beauté, naissance, fortune; la partie morale seule laissait à désirer. Théodorite écrivit au duc d'Uzès, son père, pour solliciter son consentement; mais la duchesse de la Trémoille, princesse de Tarenie, sœur de la duchesse d'Uzès, toutes deux de l'illusne famille de Châtillon-Chàtillon, résidait à Pétersbourg; elle fut informée de la folie que son neveu voulait faire, et mit sa sœur au courant de la situation. Les obstacles, les lenteurs augmentèrent Tamour des jeunes gens, et la séduisante Moldave ne sut rien refuser à son adorateur. Heureusement pour Crussol, il dut rejoindre en toute hâte Tarmée, qui entrait de nouveau en campagne. Quant à sa belle, elle se consola en épousant quelques semaines

plus tard le général baron H Théodorite de Crussol,

épuisé par les fatigues de la campagne de 1812, mourut en 181 3 dans une petite ville du duché de Varsovie. Mon frère fut assez heureux pour entourer de soins et de consolations notre ami d'enfance; nous avions en effet bien joué ensemble à Londres en 1798; à cette époque, le duc et la duchesse d'Uzès, émigrés, habitaient la même maison que ma mère, sur Golden square.

Après trois semaines passées au milieu des plaisirs les plus variés, il fallut songer à rejoindre nos gouvernements; les troupes avaient quitté leurs cantonnements, se dirigeant sur le Danube; d'importantes opérations militaires allaient commencer dans quelques jours et sur plusieurs points en même temps. Avant de retourner à Odessa, où de nombreuses occupations l'attendaient, M. de

Richelieu voulut revoir la forteresse d'Ismail, terrain de ses premières armes.

Pour aller de Jassy à Ismaïl, nous nous dirigeâmes à travers la Bessarabie et le Boudjak sur Falichi et Tobak, passant le Danube à Kilia, et suivant la rive droite du fleuve jusqu'en face à peu près d'Ismail. Le général Meyendorf bloquait cette forteresse avec dix mille hommes; le reste de son corps d'armée occupait des positions importantes. Le comte de Langeron, commandant une division campée sur la rive droite du Danube, avait sous ses ordres la flottille, composée de six chaloupes canonnières, armées chacune d'une pièce de dixhuit et de quatre pierriers. Il établit son quartier général sur la plus grande de ces chaloupes, occupant ainsi un logement confortable, beaucoup plus sain qu'un bivouac sur les bords du fleuve, en cet endroit large et fangeux; les émanations qui s'échappaient de ces marais, couverts toutes les nuits d'un brouillard glacial, engendraient de nombreuses fièvres. M. de Langeron nous assigna une chaloupe pour nous installer.

Nous arrivions à temps pour assister à l'attaque de Tîle de Tchétal, fonnée par deux bras du Danube et située en face de la place; maîtres de ce point, la ville ne pourrait plus résister, et serait forcée de capituler. Mon frère remplissant à Pétat-major de M. de Langeron les fonctions d'ingénieur de campagne, avait été chargé de la construction d'une batterie, destinée à faire taire l'artillerie ennemie qui protégeait l'île et rendait l'attaque impossible. Il établit sa batterie pendant la nuit; au point du jour, le duc de Richelieu et le comte de Langeron arrivèrent accompagnés d'un nombreux état- major. L'ofhcier commandant la batterie donna l'ordre de commencer immédiatement le feu; les Turcs,

surpris d'abord, ne tardèrent pas à riposter du bastion Hassam-Pacha, avec des pièces de gros calibre. Plusieurs soldats de notre batterie, entendant sifHer de gros boulets au-dessus de leurs tètes, firent le maudit salut que j'aurais imité peut-être, allant pour la première fois au feu et le voyant faire, si je n'avais été prévenu par mon frère; étant sur mes gardes, n'ayant que cette idce-là, je résistai à l'exemple donné par mes voisins. Le duc m'examinait du coin de l'œil; voyant ma bonne attitude, il me dit : « Voilà votre baptême militaire; main- « tenant que vous savez ce que c'est, cela ne vous fera 0 plus d'effet. » Le feu continua sans grands résultats; notre artillerie était trop faible pour éteindre le feu du bastion; nous ne possédions que des pièces de douze, il aurait fallu des pièces de vingt-quatre. Je quittai la batterie pour suivre une reconnaissance dirigée par le général en chef lui-même; il voulait s'approcher des remparts et juger de leur état.

Deux bataillons de chasseurs, quatre escadrons de hussards, un régiment de Cosaques, en tout trois mille cinq cents hommes et quatre pièces légères, escortaient un nombreux état-major; nous arrivâmes jusque sur le glacis, sans rencontrer ni vedettes ni postes avancés; on aurait cru la ville abandonnée, lorsque tout à coup une centaine de cavaliers parfaitement montés sortirent au galop. Ils tirent tourner bride à nos éclaireurs cosaques, qui se replièrent sur la ligne de tirailleurs; on nous saluait en même temps de plusieurs volées de coups de canon; les boulets passèrent au-dessus de nos têtes. Les Turcs ont l'habitude de baisser la vis de pointage, ils tirent ordinairement sous un angle de 3 5% avec double charge de poudre; le boulet parcourt ainsi des distances énormes; ce jourlà, une cantinière fut tuée à deux mille toises des rem-

DU COMTK DK R O C M i; C H O U A KT.

parts; cette manière de pointer rend le tir inoffensif, et brise très rapidement les affûts.

Plusieurs charges de cavalerie eurent lieu de part et d'autre, sans résultats; je vis là, pour la première fois, ce dont je fus plus tard souvent spectateur dans nos expéditions du Caucase, racharnement, la bravoure des cavaliers turcs. Cinq ou six cents cavaliers essayèrent d'entamer notre infanterie formée en deux carrés. Repoussés vigoureusement par une décharge pour ainsi dire à bout ponant, ils tournèrent bride, se reformèrent à quelque distance pour attaquer une autre face des carrés; reçus par une nouvelle décharge, exaspérés de ne pouvoir ouvrir une trouée dans cette muraille humaine, une dizaine des plus intrépides arrivèrent jusque sur les baïonnettes du premier rang; retournant leurs chevaux, ils les tirent reculer en se cabrant, de façon à les renverser avec eux sur nos soldats, espérant ainsi frayer un chemin à leurs camarades; mais ils tombèrent victimes de leur héroïque dévouement, sans être suivis. Après un engagement de deux heures, le général Meyendorf donna le signal de la retraite et rentra au camp avec six blessés. Les Turcs laissaient une cinquantaine des leurs sur le champ de bataille.

Cette reconnaissance donna la certitude que les fortifications de la place étaient en fort mauvais état, mais la forteresse paraissait bien approvisionnée de munitions, suffisamment pourvue d^artillerie, et la garnison assez nombreuse pour opposer une vigoureuse résistance et supporter un long siège. L'insuffisance de notre artillerie, Feffectif trop faible de nos troupes forcèrent de différer Pattaque de Pîle de Tchétal. Le duc de Richelieu retourna à Odessa prendre le commandement d'une expédition sur la mer Noire, à l'entrée de la Circassie.

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L'armée du général Meyendorf, trop peu nombreuse pour couvrir, conserver et défendre la grande étendue de pays dont elle venait de s'emparer si rapidement, ne pouvait pas compter sur la population chrétienne des principautés de Moldavie et de \'alachie, devait se méfier de la population musulmane et craindre une attaque en cas de revers ou de retraite. Le général adopta une mesure bien rigoureuse, il traita ces pauvres Tatars, pasteurs, cultivateurs propriétaires, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux, comme un corps militaire ayant mis bas les armes. Autrement dit, toute cette population, considérée comme prisonnière de guerre et escortée par trois régiments de Cosaques irréguliers, fut transportée en plein hiver à huit cents lieues de là, dans le gouvernement de Koursk. Sur les quinze mille âmes, divisées en trois colonnes, ainsi dirigées sur le nord-est de la Russie, les deux cinquièmes seulement atteignirent le but de leur exil, tout le reste périt en route de fatigue, de misère, de privations et de froid. Cette mesure n'était point indispensable : les Tatars du Boudjak, gens très pacifiques, n'auraient jamais attaqué les Russes, même dans le cas d'une retraite.

Notre retour à Odessa s'effectua rapidement; le duc ne resta dans cette ville que le temps nécessaire pour expédier les affaires les plus urgentes, et partit pour la Crimée.

Un corps composé de 7,000 hommes d'infanterie, i,5oo Cosaques Zaporogues, 22 pièces de canon, était réuni dans la presqu'ile de Taman, sur la mer d'Azoff ; nous devions attaquer Anapa par terre et la flotte sortie de Sébastopol, commandée par le marquis de Traverset, bombarder la ville en attaquant par mer. La grande flotte russe de la mer Noire, ainsi que les beaux établissements

maritimes de cette partie de Tcmpire : NicolaïefF, les chantiers de Cherson et Sébastopol, se trouvaient sous les ordres du marquis de Traverset. Ainsi deux Français gouvernaient pour le Tzar cette grande province; ce souverain leur avait concédé les pouvoirs les plus étendus, convaincu de leurs talents, de leur dévouement et surtout de leur austère probité. Il leur avait même donné carte blanche en certains cas; faveur bien rare de la part d'un souverain absolu, si jaloux de son autorité.

Le télégraphe nous prévint à Taman du départ de la flotte, forte de douze bâtiments : un vaisseau de cent vingt canons portant le pavillon amiral, deux de soixantequatorze canons, l'un d'eux avait à son bord le contreamiral Ourouzoff, quatre frégates de premier rang et cinq corvettes.

Le duc de Richelieu, à la tête de sa division, traversa aussitôt le Couban, fleuve torrent, servant de frontière entre la Russie et la Circassie, sans rencontrer le moindre ennemi; il marcha sur Anapa en suivant une plage unie, assez ferme pour supporter le poids de l'artillerie; sa droite s'appuyait à la mer, sa gauche côtoyait la plus merveilleuse prairie que l'on puisse rêver. C'était au milieu de mai, par le plus beau temps du monde, sous un ciel resplendissant des rayons de cet admirable soleil d'Orient; l'air était embaumé et parfumé par des plantes aromatiques dont ces incomparables prairies sont couvertes à cette époque de l'année. Ce spectacle, joint à la pensée que j'entrais en Asie, causa à ma jeune imagination une sensation délicieuse, dont le souvenir ne s'eifacera jamais de ma mémoire.

La marche se fit pendant la nuit, l'armée s'arrêta au lever du soleil, à quatre versics de la place (la verste correspond à notre kilomètre;, quiita la plage sur laquelle elle

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marchait en colonne serrée, pour prendre la position de combat, et monta une pente douce, jusque sur un plateau dominant la ville; Tinfanterie se forma en bataille, en face de la mer, la cavalerie flanquait à gauche, rariillerie se massait au centre : on fit la soupe en attendant le signal d'attaque qui devait partir de Tescadre.

L''ai"niral, monté sur une corvette, se porta en dehors de la ligne de bataille et donna le signal du combat; le contre-amiral répondit; aussitôt tous les bâtiments s'approchèrent de la place, défilèrent toutes voiles dehors, à demi -portée de canon, lâchant leur bordée contre les fortifications, la haute ville et le port. Chaque bâtiment, ayant exécuté cette manœuvre, prenait le large, virait de bord, et revenait saluer cette malheureuse ville d'une seconde bordée. Ce feu terrible jetant cinq ou six cents boulets ou obus sur la forteresse , anéantit batteries, remparts, maisons, édifices publics, et fit sauter deux poudrières. Le pacha n'attendit pas notre attaque, il se retira avec la garnison dans des bois fourrés situés à une verste de la ville, la population entière suivit la garnison. Une troisième bordée allait continuer son œuvre de destruction, lorsque Tamiral constata avec son télescope Témigration générale; au lieu de nous donner le signai convenu, il ordonna à deux compagnies du régiment des équipages de débarquer, voulant laisser à la marine la gloire d'achever la conquête et nous priver ainsi de la légère part de prise d'une ville sans habitants ni défenseurs. Mais nos Cosaques, les meilleures vedettes du monde, nous signalèrent l'évacuation de la ville. Le duc de Richelieu se mit aussitôt à la tête de sa cavalerie, partit au galop, ordonnant à l'infanterie de suivre le plus rapidement possible. Nous pénétrions dans la ville en même temps que les marins débarquaient.

DU COiMTE DE ROC H E C HO U A RT. 7D

Aveuglés par la fumée des incendies, qui empêchait de se reconiKutre, cavaliers et marins échangèrent quelques coups de fusil, heureusement sans tuer personne; mais huit ou dix hommes des deux côtés furent blessés ; une balle vint rebondir contre le panneau de ma selle, pendant que je cherchais à arrêter le feu des nôtres. Notre premier soin fut d'éteindre Tincendie, de sauver le plus de maisons possible pour loger la troupe; la grande mosquée n'avait pas souffert du feu, le duc s^y installa avec son éiat-major. Pour ma part de butin, je ramassai un superbe exemplaire du Coran, manuscrit avec lettres de différentes couleurs, orné de vignettes et d'arabesques d'une extrême finesse et relié d'une f;içon fort originale. Quelques années plus tard, Ramis-Pacha passant à Odessa, j^eus la fatale idée de lui montrer mon livre. A peine eut-il jeté les yeux dessus : « Donnez-moi ce livre, « me dit-il, il a appartenu à un saint homme qui Ta orné « de sentences pieuses, il doit rester entre les mains (( d'un croyant. » Il adressa au duc de Richelieu sa requête en termes si pressants, qu'il me fallut abandonner ma prise.

La ville brûlait encore, et nous ne savions à quoi attribuer le parfum qui embaumait Pair que nous respirions, chose fort surprenante, car une ville incendiée exhale une odeur insupportable; ce parfum provenait des palissades faites en bois de cèdre et en bois de rose, pareil à celui qui recouvre nos crayons; la fumée s'élevait en hautes colonnes embaumant Patmosphère. On arrêta difficilement le feu qui consumait ces riches palissades; j'en recueillis un énorme morceau, et, à mon retour à Odessa, je chargeai un excellent ébéniste français, nommé Favrier, de me confectionner avec ce bois précieux un nécessaire de voyage. Je perdis ce nécessaire, auquel je tenais

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beaucoup, en novembre 1812, au passage de la Bcrczina.

Il est difficile de se faire une idée du spectacle quotlVait Taspect de cette ville importante, abandonnée de tous ses habitants : les maisons, les boutiques étaient ouvertes, encombrées de meubles ou de marchandises qui n'avaient pu être enlevés; à l'exception des chats, nous ne trouvions pas un être vivant; les chiens, les chevaux, les bœufs, les moutons avaient suivi les habitants. Le pacha laissait quatre-vingts pièces de canon en bronze, du calibre 24, des mortiers et de nombreuses munitions. L'escadre leva Tancre le surlendemain, emporuint les canons qui ne parurent pas nécessaires à l'armement de la ville.

Une centaine de Cosaques et deux compagnies d'infanterie partirent en reconnaissance pour se rendre compte de la position des fuyards, explorer les premiers contreforts de cette longue chaîne appelée Caucase, et se procurer du bois et des provisions fraîches; ils ne rencontrèrent personne, et les troupes rentraient avec des charges de bois, lorsqu'une nuée de Circassiens, Abbazes ou Turcs, sortant à cheval d'un bois situé sur notre droite, et que Ton n'avait pas encore fouillé, les attaquèrent vigoureusement. Etant montés sur les remparts, nous suivions facilement toutes les péripéties de cette escarmouche. Le duc envoya des renforts avec ordre de couper la retraite de l'ennemi, s'il s'aventurait trop. Un vieux Circassien de nos amis, Peck-Mourza, nous nommait les guerriers de sa nation qui se faisaient remarquer, soit par la richesse de leurs armes, soit par leurs costumes brillants, soit par la beauté de leurs chevaux, ajoutant un détail curieux ou intéressant sur leurs familles, leur noble extraction, sans oublier leurs prouesses en amour, ou à la guerre, contre la Russie ou contre la Perse. Deux heures

après, nos détachements rentraient dans la place, sans autre perte qu'un cheval de Cosaque tué.

Le duc de Richelieu retourna à Odessa, laissant une garnison suffisante pour défendre notre conquête; TEmpercur venait de lui confier la mission d'approvisionner l'armée de Moldavie; ce service exigeait sa présence sur place. .Te lui demandai de rester avec le général Gangueblotf, auquel il laissait le commandeinent du corps expédilioniiaire, avec l'ordre dese porter, après la prise d'Anapa, dans rintérieur du pays, pour donner une sévère leçon à tous ces petits princes indépendants, dont les mœurs et les habitudes guerrières rappelaient celles de nos seigneurs téodaux du treizième et du quatorzième siècle. Au mépris des traités signés deux ans auparavant, sans déclaration de guerre, fondant à l'improvisie sur les terres des Cosaques Zaporogues, ils leur avaient enlevé de noinbreuses têtes de bétail, s''étaient emparés de quelques femmes avec leurs enfants et les avaient vendus en Cabardie.

M. de Richelieu commençait à ressentir pour moi cette tendre et paternelle affection qu"'il ine conserva jusqu^à sa mort; il hésita un instant à m'accorder la faveur que je lui demandais. Il venait de recevoir une dépêche du général commandant en chef l'armée du Caucase, lui annonçant la mort d^Ernest d^Aumont, fils aîné du duc d' Au mont et de mademoiselle de Rochechouart, sœur de la duchesse de Richelieu et de la princesse de Carency. Ce jeune homme, doué d^aimables qualités, était depuis peu au service de la Russie. Voulant suivre la trace de ses ancêtres, celle surtout du brave Jacques dWumont, que Henri IV appelait « mon compère », il avait prié son oncle, le duc de Richelieu, de le faire placer à Tarmée du Caucase, continuellement en guerre avec la

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Perse ou avec les tribus insoumises habitant ces montagnes escarpées. Capitaine dans un régiment d'infanterie qui formait Tavant-garde de cette armée, il avait été tué à l'assaut d'une bicoque; il montait le premier à l'échelle, lorsqu'une pierre, lancée du haut de la muraille, lui fracassa la tète. Sauf Ernest d'Aumont, les Russes n'avaient eu ni tués ni blessés dans cette affaire. M. de Richelieu apprenait en même temps la mort d'Halbrecht, son premier aide de camp, attaché a sa personne depuis cinq ans. Ce jeune homme avait obtenu la permission de rester avec mon frère devant Ismaïl; il venait de succomber dans une attaque de nuit contre Tîle de Tchétal. Celte attaque avait échoué; les échelles d'assaut s'étant trouvées trop courtes, les Russes avaient subi des pertes sensibles. La réception de ces mauvaises nouvelles agit fortement sur l'esprit de ce bon duc, encore plus fortement sur son cœur aimant; Je restais son seul aide de camp, son parent. Ma jeunesse l'intéressait; il craignait un accident, et cependant désirait me voir avancer; l'occasion paraissait très favorable, l'expédition ne durerait que fort peu de jours, étant donnée la petite quantité de vivres et de munitions dont nous pouvions nous charger. Enfin, il consentit à me laisser suivre le général Gangucbloff. La colonne comprenait : trois bataillons d'infanterie, deux bataillons du 22" régiment de chasseurs, cinq cents Cosaques, une batterie de huit, une demi-batterie d'obusiers de montagne, en tout quatre mille hommes, et quelques chariots pour transporter les vivres et les médicaments.

Nous sortions d'Anapa le soir, M. de Richelieu nous quitta à une lieue de la ville; il reprit le chemin dcTaman, tandis que nous tournions à droite et entrions dans l'intérieur du pays, Nous étions à la lin de juin, la chaleur

étouffante imposait une marche de nuit; nous avions pour guides dans ces contrées inconnues, hérissées de montagnes, couvertes de fourrés épais, des princes tchcrkesses, ennemis de ceux que nous voulions châtier, des Mourzas, nobles tatars, et surtout le vaillant Haslam- Gheraï.

Nous fîmes halle un peu avant le lever du soleil dans une charmante prairie, arrosée par la rivière d'Atacoum, pour laisser reposer rinfanterie. Le général ne négligea aucune précaution, quoique les Cosaques éclaireurs n'eussent pas signalé la présence de Tennemi; Il faisait la guerre depuis plusieurs années dans le Caucase, et savait de longue date comment les populations guerrières de ces montagnes profitaient de la moindre imprudence pour tomber à l'improviste sur des troupes trop confiantes et les détruire complètement. Les grand'gardes et les postes avancés furent établis, pendant que rinfanterie mangeait la soupe et se reposait quatre heures.

Le vieux Circassien Peck-Mourza, dont j'ai parlé plus haut, nous dit : « Nous sommes à une petite distance de « la demeure de Seffer-Bey, chef de Texpédition qui a <c enlevé aux Cosaques leurs femmes et leurs bestiaux; la « prairie sur laquelle nous sommes lui appartient; l'aoul « (village latar) vaut bien la peine d'être pillé. » Le générai me donna Tordre de prendre cinquante chasseurs et autant de Cosaques, et d'aller ravager l'aoul en question : « Soyez prudent, n'engagez pas tous vos hommes; u envoyez des Cosaques en éclaireurs reconnaître le village, (( s'assurer de la présence ou de l'absence des habitants . « Méfiez-vous des embuscades, conservez toujours auprès « de vous une réserve importante, surtout ne méprisez « pas votre ennemi s'il essaye une résistance quelconque.

« Je VOUS en préviens, ces gaillards sont intrépides et <( passés maîtres dans l'art de faire la guerre ; allez, et <i que Dieu vous protège! Je tiendrai un détachement « prêta vous dégager, au cas où vous auriez trop dcTcher- <( kesses sur les bras. » Le général savait que j'allais commander pour la première fois devant Pennemi et que je ne connaissais pas la guerre du Caucase; cette responsabilité me Ht une loi de ne pas m'écarter de ses sages recommandations.

Mon guide prit un sentier à gauche en sortant du bivouac; à quelque distance de là, j'entrai dans un bois fourre, qui heureusement s'éclaircit vite et se transforma en futaie assez espacée pour laisser voir autour de soi ce qui se passait. Trois Cosaques marchaient en tète avec le guide, quatre autres suivaient à portée de pistolet, six Cosaques de chaque côté couvraient les flancs de la colonne, les autres restaient auprès de moi, j'avais placé six chasseurs entre la colonne et les Cosaques fianqueurs. Je marchai ainsi l'espace d'une demi-lieue, et j'aperçus les premières habitations de l'aoul. Mes sept Cosaques d'avant-garde pénétrèrent dans le village, lances baissées; mais en gens prudents, quoique affamés de pil- IcTge. ils ne descendirent pas de cheval et voulurent s'assurer si les maisons étaient abandonnées ou habitées ; bien leur en prit, car au moment où ils dépassaient la première maison, un coup de fusil retentit. Unjeune homme sauta de la plate-forme, poussa un cri aigu, dont le son vibra longtemps à mes oreilles : a C'est le cri « d'alarrne, me dit mon guide, tenez-vous survos gardes. » Je mis tout de suite la moitié de ma petite troupe en tirailleurs; je terminais à peine cette première disposition, qu'une vive fusillade s'engagea entre mes tirailleurs et une trentaine de Circassiens, beaucoup plus adroits que

DU COMTIÎ DE UOCIIKCHOl" ART. Ol

mes soldats. J'ordonnai à la moitié des Cosaques de mettre pied à terre et de confier leurs chevaux à deux ou trois de leurs camarades placés au centre. Le terrain ne m'était pas favorable; en un instant, j'avais quatre hommes blessés ; l'ennemi à couvert derrière des arbres pouvait viser tranquillement. Je demandai à mon guide si Pautre côté de Taoul n'était pas plus découvert? Il me répondit que cent pas en avant, se trouvait une grande prairie sans arbres. Je commandai de cesser le feu, j'envoyai un sous-officier et quinze chasseurs au pas de course occuper celte prairie, et je les suivis avec le reste de ma troupe. Cette manœuvre ne put s'exécuter sans nouvelles pertes; mon plus brave sergent fut tué et six chasseurs ou Cosaques blessés par un molha coiffé de son turban vert; son fils chargeait un fusil, tandis qu'il tirait avec un autre; mon pauvre sergent reçut une balle au cœur en voulant s'emparer de ce m.audit molha; sa mort ne tarda pas à être vengée. Profitant d'un m.oment où il changeait de fusil, un Cosaque se précipita sur lui et lui traversa le corps de sa lance; cet endiablé une fois tué, ses compagnons lâchèrent pied. Je sortis du bois en poursuivant vivement les derniers combattants jusqu'à la prairie, oti je me trouvai plus en sûreté; ils disparurent bientôt complètement. Craignant de m'engager de nouveau dans un mauvais pas, je m'arrêtai, toujours couvert par mes tirailleurs; j'envoyai vingt Cosaques fouiller le village, enlever ce qu'ils pourraient et mettre le feu aux maisons. Au moment où on l'allumait, des cris sortis de ces maisons m'indiquèrent que des femmes s'y trouvaient encore ; je leur fis porter secours. Trente bœufs ou vaches, six chevaux, cent cinquante moutons, beaucoup d'orge, huit femmes, cinq enfants à la mamelle, trois hommes malades (et parmi eux le frère du chef de l'aoul),

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tel fut le résultat de mon expédition. Les chasseurs et les Cosaques se partagèrent les effets d'habillement et d'armement; pour ma part, je gardai le poignard trouvé à la ceinture du terrible molha.

Le village réduit en cendres, je rassemblai le butin et commençai ma retraite; j'avais hâte de sortir de ce bois, des forces peu nombreuses auraient pu nous disputer le passage. Les blessés pouvaient marcher; on mit le corps du sergent sur un brancard fait à la hâte avec quelques branchages. Le général, ayant entendu une fusillade un peu vive, m'envoyait une compagnie de renfort, un chirurgien et un chariot pour nos blessés et les prises qui m'embarrasseraient. Les soldats voulurent porter le brancard sur lequel gisait le corps de leur sergent; ils insistèrent, malgré leur fatigue, à lui rendre ce dernier hommage jusqu'au bivouac.

A mon retour, le général me félicita sur la complète réussite de mon expédition. La capture de trois hommes, dont le frère de Seffer-Bcy, nous promettait un échange avantageux avec les Circassiens; quant à nos prisonnières, je m'attendais à voir de belles Circassiennes : complète désillusion! Elles étaient toutes vieilles et laides. Une d'elles se fit reconnaître pour une feinme cosaque, enlevée depuis quelques mois; comme elle était dans un état de grossesse avancé, on lui demanda quel en était l'auteur. a Dieu seul le sait, répondit-elle; ils étaient si nombreux « que je ne sais auquel attribuer l'enfant! »

Nous quittâmes notre bivouac un peu avant minuit, pour aller ravager les propriétés de Khalabat-Aglou, l'assassin du père de notre ami Haslam, le principal auteur du dernier désastre des Cosaques et leur plus grand ennemi; il était donc urgent de le châtier de façon qu'il ne pût recommencer de longtemps ses excursions et ses pillages.

DU COMTlî DE ROCHECHOUART. 83

L'absence totale de route rendit la marche très fatigante; il fallait se frayer un chemin à travers les bois et les fourrés épais, et construire une espèce de pont sur chaque torrent ou ruisseau, pour le passage de Tartillerie. Enfin, à neuf heures du matin, on aperçut la maison du chef. Certains préparatifs de défense prouvaient qu'il était averti; il n'eut pas le temps de les achever. Les Cosaques chargèrent sur i'aoul principal, sans même attendre Tordre du général, et mirent le feu en plusieurs endroits à la fois. Tous les habitants se sauvèrent dans les bois environnants, sans pouvoir rien emporter; bon nombre de chevaux, de bœufs et de moutons restèrent en notre pouvoir; tout était fini avant que nous ayons pu reconnaître l'endroit où nous nous trouvions, ni songer aux précautions à prendre pour assurer notre sécurité. L'infanterie, harassée de fatigue, se coucha sans faire la soupe. La position parut exécrable : en face de nous, une montagne très escarpée; des deuxcôtés, des bois impénétrables; enfin, derrière, le défilé étroit par lequel nous étions arrivés, seule issue pour sortir de cette terrible souricière.

Profitant de l'inaction des Circassiens, surpris par notre attaque, le général Gangueblotî disposa ses troupes en quatre carrés en échiquier. Les deux carrés de la première ligne s'avancèrent le plus avant possible dans l'étroit passage, notre seul chemin de retraite. Le général se plaça au centre avec une réserve d'infanterie, les fourgons, l'artillerie et deux cents Cosaques; le surplus de la cavalerie fat dirigé dans le défilé pour maintenir le chemin libre. Ces dispositions prises, le général ordonna de faire coucher deux rangs sur chaque face de carré, le troisième rang resta debout pour veiller et éviter toute surprise. Après quatre heures de repos, la soupe mangée, le général voulut

quitter cette dangereuse position et passer le reste de la journée sur un terrain plus favorable. Dès les premiers mouvements, nous fûmes attaqués de tous côtes; notre chemin de retraite resta fort heureusement libre. Une nuée de cavaliers, couverts d'armures de fer, sortirent de ces bois épais; un Européen à pied pourrait difficilement circuler dans ces fourrés sans le secours d'une hache. En un instant, six mille cavaliers armés de fusils, de sabres, de pistolets, de lances, et même d'arcs, dont les flèches acérées causent de graves blessures, nous entouraient. Nous étions perdus, si le général n'avait disposé à l'avance ses troupes en carrés; avec une attaque aussi brusque et aussi vigoureuse, pas un de nous n'aurait échappé. Les tirailleurs se replièrent en toute hâte sur les carrés, se couchèrent pour permettre à un feu de deux rangs bien nourri d'arrêter le premier élan des assaillants. Le général, placé au centre, fit charger à mitraille les pièces qui pouvaient tirer sans blesser nos hommes; la mitraille produisit un effet terrible sur cette masse de cavalerie : deux cents hommes environ restèrent sur place; les survivants revinrent à la charge avec une nouvelle ardeur, vainement les plus braves essayèrent d'enfoncer nos carrés; la tactique européenne et le sang-froid des troupes rendirent leurs efforts inutiles. Ils tentèrent de pénétrer par les intervalles jusque sur nos canons, les artilleurs tombèrent près de leurs pièces, atteints par des coups de pistolet et même des coups de sabre. Le général donna l'ordre à trois compagnies de chasseurs de charger à la baïonnette ces intrépides cavaliers, pour les faire reculer; je me joignis à cette charge, pendant laquelle mon cheval fut tué sous moi, sans que je reçusse la moindre égratignure.

Notre feu bien dirigé et cette charge à la baïonnette dissi-

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