‹ Souvenirs sur la révolutionChapitre 8 sur 35 · DU C O M T !•: DE R O C M IC C H O U V R T · texte numérisé non relu

DU C O M T !•: DE R O C M IC C H O U V R T

pèrent cette nuée d'ennemis et nous permirent de continuer notre retraite, en nous battant pendant plus de deux lieues. Nous arrivâmes enfin à la chute du jour dans notre bivouac de la veille. La position était excellente, nous pouvions nous déployer à Taise; quelques feux de peloton, une dizaine de coups de canon nous délivrèrent complètement de la présence de rennemi. Le général, convaincu que la nuit serait calme, car les Turcs et les Circassiens se battent seulement au grand jour, ne négligea cependant aucune précaution pour prévenir une surprise. Il profita du repos pour se rendre compte de nos pertes; elles s'élevaient à vingt et un tués, dont deux officiers et quatre sous-officiers, quarante blessés et douze chevaux hors de service. La perte des Circassiens dut être considérable; nos soldats dépouillèrent plus de trois cents cadavres richement habillés et armés. .le me suis longuement étendu sur les détails de cette expédition pour donner une idée de la guerre dans le Caucase à cette époque.

Le lendemain, nous continuions notre marche dans une autre direction. Le général exigea des guides qu'ils le prévinssent à Pavance de la nature du terrain que nous allions parcourir, afin de ne plus tomber dans une situation aussi critique que la veille. Aprè.> avoir incendié encore plusieurs villages, pris un grand nombre de chevaux, de bœufs, de moutons, nous repassions le Coubaa et rentrions en Russie, huit jours après notre départ dWnapa. ,

Je quittai la colonne, me dirigeant sur Odessa; le général me confia son rapport sur Texpédition : nous avions brillé plus de trois cents habitations, capturé cinq cents têtes de bétail; nous ramenions cent six prisonniers des deux sexes, destinés à être échangés contre des prisonniers russes enlevés par les Circassiens dans des excursions

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précédentes. A ces détails, il joignait Tétat de nos pertes, et la liste des propositions pourTavancement; j'étais porté « pour ma conduite dans une mission spéciale et dans u Paffaire principale, sous les ordres directs du général », pour le grade de lieutenant. Un mois après, je lus nommé, restant toujours à la suite, et détaché près de la personne du gouverneur général de la Nouvelle-Russie, comme aide de camp. Sur la proposition de M. de Richelieu, le général Ganguebloff reçut la croix de Saint- Georges de troisième classe.

Rentré à Odessa, je repris mon service auprès de M. de Richelieu; un neveu du général Cobley, commandant la ville d'Odessa, nommé Stempkowski, remplaça Halbrecht, tué à Ismaïl. Nous nous partageâmes ainsi le travail : le premier aide de camp, un capitaine, uniquement homme de bureau, était chargé de centraliser les rapports des troupes commandées par le gouverneur général. Moi, second aide de camp, je dirigeais la maison, les affaires personnelles du duc, les finances, Técuric, la correspondance en français, les travaux d'embellissement de la ville d'Odessa : promenades, plantations, construction de trottoirs, administration du Casino; Stempkowski venait en troisième ligne, sans attributions distinctes. C'était un excellent camarade, j'en parlerai souvent.

Au milieu de ma vie errante et malheureuse, mon instruction avait été fort négligée; je ne possédais en littérature et en histoire que des notions très superhcielles. La ville d'Odessa, munie d'une magnifique bibliothèque, me fournit les livres nécessaires, et dans mes moments de loisir j'étudiais les littératures française, anglaise, italienne, allemande et russe; je parlais couramment ces différentes langues; enfin, j'appris l'histoire ancienne

et moderne; mes journées se trouvèrent bien remplies.

Leduc de Riclielieu avait réglé ainsi sa manière de vivre : hiver comme été, il se levait à six heures du matin, prenait une tasse de café au lait à huit heures, donnait audience à tout le monde pendant une heure, excepté les dimanches et fêtes, travaillait ensuite avec ses trois secrétaires civils jusqu''à midi et demi. A une heure, avait lieu le dîner; ensuite, il travaillait ou sortait jusqu'au soir, soupait à neuf heures et se couchait à onze heures.

Le premier déjeuner se faisait en particulier, chacun dans sa chambre; on dressait le couvert du dîner pour vingt personnes, dont quatorze faisaient partie de la maisoil : les trois secrétaires civils pour les gouvernements de Cherson, Ékatherinoslaff et Tauride, le secrétaire pour la ville d'Odessa, le chef d'étal-major de la division 'avec deux officiers, trois aides de camp, le docteur Scudéry, médecin français, qui logeait avec nous, mon frère, enfin le vénérable abbé Labdan, ancien précepteur du duc. Cet excellent prêtre, après avoir fait l'éducation du duc de Richelieu, avait été chargé de celle du duc d'Enghien. 11 étaitdevenu fou en apprenant Texécution de son auguste élève; M. de Richelieu Tavait recueilli à Odessa et l'entourait des soins les plus affectueux. Les autres convivesétaientdes consuls étrangers, de grands personnages de passage ou des négociants. Le souper était moins nombreux, les secrétaires civils, les officiers d'état-major n'y assistaient pas, mais le duc invitait toujours quelques habitants d'Odessa; on pouvait alors causer plus librement avec lui.

J'avais de nombreux domestiques sous mes ordres pour la tenue de la maison; l'écurie renfermait quinze chevaux. L'entretien du jardin de produit et d'agrément,

situé à une verste de la ville, entrait également dans mes attributions. J'étais bien jeune, entouré de gens qui me faisaient littéralement la cour en ma qualité de neveu du gouverneur général, on recherchait ma protection, on tâchait de l'acquérir, on me Taisait des offres de service Quel écueil! Quelle tentation d'en profiter, même d'en abuser! si Je n'avais eu constamment devant les yeux rimage de la probité la plus austère unie au désintéressement le plus vrai î

Pendant mon séjour à Constantinople, j'avais envoyé à M. de Richelieu un excellent cuisinier français pour remplacer un nommé Schultz dont je raconterai plus loin l'histoire. La vie était à très bon marché à Odessa : la viande de boucherie, de très bonne qualité, valait trois sous la livre; la mer Noire fournissait du poisson à profusion ; les steppes envoyaient du gibier en abondance, les légumes et les fruits arrivaient de Crimée, pays qui jouit sous ce rapport d'une réputation bien méritée; plus tard le jardin créé à Odessa, sous ma surveillance, suffit amplement à notre consommation; les vins de France et d'Espagne entraient sans payer aucun droit de douane.

J'employai l'automne aux plantations de notre jardin, à l'organisation des bains de mer qui attiraient déjà de nombreux étrangers; pendant l'hiver de 1807-1808, je créai pour nos pbisirs et la prospérité de la ville un théâtre et une Redoute.

La salle de théâtre, grand bâtiment d'une architecture élégante, avait trois rangs de loges, un amphithéâtre comme à l'Opéra de Paris et un parterre. Les premières représentations furent données par des acteurs polonais; des Italiens vinrent ensuite, et enfin un corps de ballet. Le grand maréchal de la cour ayant renouvelé le vestiaire du grand théâtre de Pétersbourg, nous envoya un

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assortiment complet de costumes réformés, mais encore fort présentables; pour les utiliser on composa deux troupes d'amateurs, une française, Pautre italienne; je lis partie des deux, avec quelques succès; je chantais ou jouais en italien, sans que l'on pût s'apercevoir de ma qualité d'étrani^er. Notre jeune première française était la fille de Léonard, le célèbre coiffeur de la reine Marie-Antoinette; elle dirigeait à Odessa un magasin de modes, aidée de deux demoiselles françaises; elles se marièrent toutes les trois fort avantageusement, grâce à leur bonne conduite. On bâtit la Redoute, ou salle de danse, à la suite du club des officiers, employés civils, ou corps consulaire; un négociant français, M. Sicard, était président du club, on me nomma président de la Redoute. De très beaux bals masqués furent organisés avec le concours de quelques Italiens, gens très experts en matière de fêtes ou de réjouissances. A Foccasion du dimanche gras, ils imaginèrent une représentation fort originale : à un signal convenu , deux magiciens montés sur des échasses entrèrent dans la salle de bal par les deux portes opposées; six pages vêtus de blanc et six habillés de noir déroulèrent un grand tapis représentant un immense damier. Au son des fanfares, les portes s'ouvrirent, et Ton vit entrer par l'une un roi noir donnant la main à une reine de même couleur, suivis de deux fous, de deux cavaliers, de deux tours et de huit pions ou soldats également noirs, qui vinrent se ranger sur le damier, pendant qu'une troupe pareille, mais vêtue de blanc, entrait par l'autre porte et se plaçait en face de la première troupe. Les deux magiciens jouèrent une partie vivante d'échecs : ils touchaient avec leurs baguettes chaque pièce de leur couleur qui manœuvrait suivant les règles; après différentes évolutions, attaques, défenses et captures, un roi fut déclaré

échec et mat. Cette représentation eut le plus grand succès, elle le méritait par son originalité et sa parfaite exécution; les Russes, comme tous les Orientaux, grands amateurs d'échecs, étaient ravis. La soirée se termina par un hal charmant.

Au printemps de 1808, le duc de Richelieu résolut de parcourir ses trois gouvernements pour visiter les différentes colonies, régler les affaires civiles de chaque province et passer Tinspection des troupes cantonnées dans la Nouvelle-Russie, qui formaient un effectif de quarante mille hommes, en comptant les Cosaques; il me désigna pour raccompagner.

M. de Richelieu commença sa tournée par Tinspection des colonies établies aux environs d'Odessa, comptant quinze mille âmes, ainsi réparties : quatorze mille habitaient des villages bâtis dans un rayon de cinq lieues autour de la ville, portant tous des noms allemands, qui rappelaient aux colons le pays où ils étaient nés : Mayence, Strasbourg, Marienthal, etc., etc.; les mille autres résidaient dans les faubourgs d'Odessa; on leur avait donné des maisons uniformes, chacune avec un jardin; cette mesure avait entraîné de fortes dépenses, il est vrai, mais ces colons serruriers, charpentiers, menuisiers, maçons, etc., etc., se trouvaient ainsi à proximité de la ville, combinaison avantageuse pour tout le monde.

L'impératrice Catherine II, pour peupler les immenses steppes de son vaste empire, avait attiré de nombreux colons, en leur accordant des conditions très avantageuses : pour recruter des colons agriculteurs ou artisans, elle entretenait des agents sur les bords du Rhin, chargés de fournir aux émigrants les moyens de faire le voyage, eux et leur famille, entassés dans leurs grands chariots allemands attelés de quatre chevaux. A leur arrivée en Russie,

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le comité des colonies donnait à chaque ménage : une maison bâtie en pierres, une vache, une paire de bœufs et une charrue, plus une solde la première année de leur établissement, c'est-à-dire, jusqu'à ce que le chef de famille fut en état, par ses récoltes ou son industrie, de suffire aux besoins du ménage ; le père recevait tant par jour, la mère un peu moins, les enfants en proportion de leur âge. Au bout de dix ans, les terres, la maison, le jardin, leur appartenaient en toute propriété. Le comité faisait alors le compte de tout ce qui avait été fourni, et les colons en payaient Fintérêt à 5 pour loo pendant quatorze ans. Ils n'étaient astreints à aucun service militaire pendant vingt-cinq ans et ne devaient même pas loger les militaires de passage. Les Mnémonistes vinrent en Russie avec toutes leurs richesses, un décret de l'Empereur les exempta pour toujours du service militaire.

Lorsqu'un certain nombre de familles avait formé un village, les habitants choisissaient un nom pour ce village, et nommaient leur bourgmestre; celui-ci, une fois installé, correspondait avec le comité des colonies chargé de leur administration. Ce comité se composait d'un président, de huit conseillers, d'un trésorier et d'un secrétaire; le président correspondait directement avec le ministre de l'intérieur. Le gouverneur général de la Nouvelle-Russie inspectait seulement ces colonies. Le comité siégeait à EkatherinoslafF, premier centre d'émigration allemande. Un sous-comité, résidant à Odessa^ administrait les colonies de la ville et du gouvernement civil de Gherson.

Presque tous les colons étaient Allemands, Souabes, Badois ou Wurtembergeois. Les Mnémonistes appartenant à la secte anabaptiste, connus en Allemagne sous le nom de frères Moraves, venaient de Kônigsberg (Prusse orien-

taie). Leur rclii^ion leur défendait expressément de tuer un lioinme, et par cela même de faire la guerre. Ils étaient très riches, beaucoup possédaient cent mille thalers; le roi de Prusse ne leur accorda la permission de vendre leurs terres que sous la condition d'abandonner à TEtat prussien le vingtième du produit de la vente.

Le duc de Richelieu était parvenu à fixer les Tatars Nogais, ils avaient une administration spéciale présidée par ie comte de Maisons, ancien président au Parlement de Rouen, qui vivait au milieu d'eux et leur consacra les trente dernières années de sa vie. Il fut admirable par sa constante sollicitude pour eux, et ne voulut jamais recevoir ni traitement ni indemnité. L'Empereur, pour reconnaître ses services, lui fit demander ce qui pourrait lui être agréable. « Je désire, répondit-il, donner mon nom a de Mesnil-Maisons au principal village de ces bons « Tatars Nogais. » Jamais les Tatars ne purent prononcer ces deux mots français; par un ukase particulier, on les traduisit en langue tatare. Pour fixer ces nomades, descendants des anciens Mongols conquérants de l'Orient, M. de Richelieu avait fait bâtir dans chacun de leurs camps une mosquée et une maison pour le molha et sa famille Chaque horde avait un molha et, ne voulant pas l'abandonner, s'établissait près de lui et de son temple; l'administration construisait alors des maisons pour ces nomades, qui possédaient de nombreux troupeaux. Au lieu de leur fournir des bestiaux, comme aux autres colons, le comité leur en achetait pour les donner aux Allemands; l'argent qu'ils recueillirent ainsi contribua à leur faire accepter une vie sédentaire.

Venaient enfin les colons russes, composés de différentes sectes religieuses, quelques colonies bulgares chassées par les exactions des Turcs, et quelques colonies

grecques. Le tout formait deux cent trois villages ainsi divisés : cent six allemands, trente tatars nogais, treize bulgares, vingt et un russes dissidents, vingt-cinq grecs et six juifs, soit une population de trois cent mille habitants. Ace nombre il faut ajouter les artisans établis dans les villes de Cherson, Odessa, Ékaiherinoslaff, Théodosie et Taganrog.

Chaque colonie conservait le libre exercice de sa religion et Torganisation municipale en usage dans son pays; ainsi les Allemands nommaient leurs pasteurs et leurs bourgmestres; les mahométans, leurs muphtis ou molhas et leurs cadis. Tous les procès étaient jugés par les tribunaux russes, mais toujours par Tentremise du comité des colonies.

J^ai voulu donner une idée de Torganisation et de ri mportance des colonies établies dans la Nouvelle-Russie, et montrer les avantages accordés par le gouvernement aux différents colons venus chercher l'aisance et même la richesse, en échange de leur travail et de leur intelligence. Ceci dit, je passerai aux détails de l'inspection. Les Tatars Nogais furent les premiers visités, puis les Souabes et les Mnémonistes, etc., etc. Il est impossible de rendre l'effet que produisit sur nous le brusque contraste entre les costumes, les mœurs, les usages des Tatars et ceux de ces Allemands, portant un grand habit bleu orné de boutons de cuivre de la grosseur d'un œuf de dinde,' bien astiqués, les basques tombant jusqu'aux mollets, une culotte de peau, un long gilet rouge, des bas bleus, des souliers avec d'énormes boucles d'argent, uri chapeau bas de forme, les bords relevés en triangle parfait. Ils conduisaient notre calèche avec quatre grands chevaux mecklembourgeois attelés à des traits d'une longueur démesurée. En prenant leur premier relais, nous quittions

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]es Tatars, dont Tattelage se composait de six petits chevaux, deux devant avec postillon et quatre de front au timon, à la mode russe, marchant toujours au galop.

Dans son rapport à l'Empereur, le duc de Richelieu s'exprimait ainsi : « Jamais, Sire, dans aucun lieu du « monde, des nations si différentes de moeurs, de lan- « gages, de costumes, de religions ou d'habitudes, ne se a sont trouvées dans un espace si restreint. Les Nogais « habitent la rive gauche de la Molotschna, les familles « venues de la Grande-Russie habitent la rive droite, plu« a haut sont les Mnémonistes, vis-à-vis des Allemands « moitié luthériens, moitié catholiques; plus haut encore « à Tolmak, des Petits-Russiens de la religion grecque, « puis une secte russe, les Doukaboitzi. »

Les Mnémonistes nous offrirent un spectacle bier intéressant; cette colonie, composée de capitalistes agriculteurs, avait prospéré dans un délai très court; celte prospérité provenait d'abord des capitaux apportés, puis surtout de leur conduite, de leur sobriété et de la pureté de leurs mœurs; leur religion avait pour base la charité chrétienne; de là, point de disputes ni de procès, une vie patriarcale dans toute sa forme biblique. Ils venaient d'entreprendre, au moment de l'inspection, de grands travaux de défrichement, qui devaient accroître leur aisance dans une proportion étonnante.

Les colonies grecques, établies depuis vingt-quatre ans dans le cercle de Mariapol, n'étaient plus soumises aux inspections annuelles; nous allâmes cependant les visiter, parceque,arrivées à la période de prospérité, elles pouvaient nous faire entrevoir Favenir des colonies plus récentes. Le duc de Richelieu, très content de l'état florissant dans lequel se trouvaient toutes ces colonies, ne les quitta pas sans leur laisser des marques de sa complète saiisfac-

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tion; il demanda à l'Empereur des récompenses hondi^ fiques pour les administrateurs vigilants et éclairés chiirgés de la direction de toutes ces colonies.

L'inspection des colonies terminée, nous nous dirigions sur Taganrog, située sur la mer d'Azoff, à Tembouchure du Don. Cette ville, très importante par son commerce, enclavée dans le gouvernement d'Ekatherinoslaff, avait cependant un gouverneur particulier ; le baron Campcnhausen occupait alors ce poste. Il nous montra le port et la ville dans tous leurs détails, et surtout les vastes magasins ou greniers à blé. Pierre le Grand londa cette ville en 1706, la fortifia et creusa deux ports, Tun militaire, l'autre de commerce. Le port militaire était mort, tandis que le port de commerce prospérait; après Odessa, Taganrog est le port le plus important des possessions russes sur la mer Noire, pour son commerce de blé.

En quittant cette ville, nous nous rendions à Nakhetchevan, ville bâtie en 1780 sur la rive droite du Don par rimpératrice Catherine II. Cette grande princesse l'avait destinée à recevoir tous les Arméniens épars dans la Crimée. On nous y accueillit avec un grand bonheur; jamais, depuis la fondation de cette ville, un gouverneur général n'y était venu; aussi ces bons Arméniens firent tous leurs efforts pour nous témoigner leur joie. Les mœurs, les usages, les costumes conservaient leur caractère asiatique, avec un léger mélange de manières européennes. La ville, entourée de jardins ravissants, est dans une situation des plus riantes; nous y serions volontiers restés quelques jours, mais le gorodnitche, chef de police, nous prévint que les neuf dixièmes de la population, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, étaient affectés depuis quelques années d'une gale héréditaire; cette désagréable <i indisposition », comme ils l'appelaient, en permanence

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chez eux, était causée par leur excessive malpropreté, car, contrairement aux usages orientaux, ils ne prenaient jamais de bains; tout le monde, même de jeunes et jolies hlles, se grattait; la crainte de la contagion hâta notre départ.

Après une course rapide, nous arrivions à Azoflf, bâtie sur remplacement de l'ancienne Tana ou Tanaûs, célèbre colonie grecque, dont les ruines témoignent encore de son ancienne splendeur. Cette ville prit le nom de Tana en i2o3, époque à laquelle les Vénitiens s'en emparèrent; son commerce devint en peu d'années une source de richesses incalculables, entre les mains de ces habiles et intrépides marchands, moitié guerriers, moitié trafiquants. Chaque année, de nombreux vaisseaux partaient de Venise pour Tana, qui devint ainsi Tentrepôt des produits de l'Europe et des marchandises de l'Inde, apportées par les caravanes. Toutes ces richesses disparurent après la conquête des Tatars ; la destruction totale de cette ville, jadis si florissante et si opulente, suivit de près l'arrivée de ces hordes barbares. Sur l'emplacement de Tana, on a élevé la forteresse d'Azoff, maintenant une chétive bourgade , sans présent comme sans avenir. L'inspection terminée, nous prenions le chemin de Catherinodar, capitale des Cosaques Zaporogues ou Cosaques de la mer Noire. Le duc de Richelieu devait passer l'inspection dans les plus grands détails.

Les Cosaques Zaporogues ont été organisés tels qu'ils sont aujourd'hui, en 1787, par l'impératrice Catherine II. Après l'anéantissement des Zaporogues, horde latare, elie forma le corps de Cosaques et leur donna le pays qu'ils occupent depuis cette époque ; leur capitale prit le nom de Catherinodar, ou don de Catherine, pour perpétuer parmi eux la mémoire de cette grande souveraine. Elle confia à cette courageuse milice la t:ardc des frontières du Cau-

c:isc contre les Circassiens, peuple toujours en armes et ditlicile à maintenir dans ses limites. Elle concétla ù ces nouveaux soldats agriculteurs une vaste étendue de terres, naguère immense solitude, aujourd'hui une des provinces les plus prospères.

L'arrivée du gouverneur général étant annoficée depuis plusieurs jours, les Cosaques avaient eu le temps de préparer-les relais nécessaires pour nous conduire à leur quartier général; six chevaux traînaient notre calèche, et un détachement de cinquante Cosaques nous escortait d'un relais à l'autre. La distance d'Azolî à Catherinodar était de quarante lieues; nous aurions pu être enlevés par les Circassiens, si nous n'avions pas été si bien accompagnés; le pays que nous parcourions était désert et les chemins exécrables pour une voiture. A chaque passage de ruisseau, le manque de ponts nous arrêtait, les Cosaques portaient littéralement notre voiture sur l'autre rive. Ne pouvant voyager la nuit, nous fûmes obligés de bivouaquer dans un petit poste de Cosaques, situé au milieu de marais dangereux, formés par les inondations du Couban. Nous aurions bien souffert de la faim, si nous n'avions eu la précaution d'apporter des provisions que notre escorte partagea avec nous.

Deux ans plus tard, M. de Richelieu passant avec son chef d'état-major la même inspection, faillit être enlevé par les Circassiens avertis de son passage. Embusqués au nombre d'une centaine dans un marais couvert de roseaux de sept pieds de hauteur, ils avaient eu la constance de rester cachés, sans faire un mouvement, pendant trente-huit heures, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles. L'endroit était parfaitement choisi pour une embuscade, il fallait rnarcher deux par deux sur la chaussée étroite qui traverse le marais. Le projet des Circassiens consis-

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tait ù couper Tescorte et à s'emparer du gouverneur. Le plus grand hasard sauva le duc de Richelieu : un Cosaque de ravant-garde,pris d'une violente colique, se jeta brusquement sur le côté pour se soulager, précisément à l'endroit où les Circassiens étaient cachés. Ceux-ci, se croyant découverts, firent un mouvement dans les roseaux; le Cosaque surpris oublia son indisposition et tira un coup de pistolet à tout hasard. Au bruit de la détonation, toute l'escorte arriva au galop et commença une décharge générale dans les roseaux. Les Circassiens, quoique tout mouillés, essayèrent de riposter en sortant de leur embuscade, mais le combat était inégal, d'autant plus qu'à deux verstes environ un relais et un piquet d'escorte attendaient l'arrivée du gouverneur; au bruit de la fusillade, prendre le galop et arriver sur le lieu du combat fut l'affaire d'un instant pour ces hardis cavaliers. Les Cosaques, animés par la présence du gouverneur général, se battirent admirablement et vinrent promptement à bout de ces aventuriers, qui laissèrent une trentaine des leurs par terre; le reste fut pris, à l'exception de cinq ou six qui se sauvèrent à travers le marais; du côté des Russes, un officier et douze Cosaques blessés montraient la vivacité de la lutte. Les prisonniers avouèrent leur projet de s'emparer du gouverneur, ils voulaient le prendre vivant et comptaient demander une somme considérable pour sa rançon. Je raconte ici cet épisode, parce que je n'accompagnais pas M. de Richelieu cette année-là, ayant été retenu à Odessa par des affaires importantes.

Je reprends la narration de notre voyage de 1808. Malgré tous les retards occasionnés par les mauvais chemins, nous arrivions àCatherinodar vers le soir, ayant mis vingt heures pour franchir quarante lieues, sans compter la nuit p.isséc au bivouac. L'aitaman, nom donné au

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chef des Cosnques, nous reçut avec les plus grands honneurs militaires, unis aux soins les plus attentifs pour notre logement et nos repas, qui, se prolongeant indéfiniment, devinrent très fatigants. Nous restions à table trois heures, et cela deux fois par jour; il fallait, pour ne pas froisser l'attaman, manger et boire abondamment. Ce qui contribuait à prolonger ces interminables festins, c'est l'attention qu'avait eue notre hôte, dans le but sans doute de nous être agréable, d'ordonner que chaque mets, y compris la soupe, fût servi trois fois : ainsi trois potages, trois entrées, trois rôtis, trois salades, etc., etc., en Phonneur de la très sainte Trinité, nous dit-il, « et je « rinvoque en ce moment ». A ces paroles répondirent trois coups de canon et trois hourras poussés par les Cosaques présents et rangés en bataille devant la maison. A'-;int de se coucher, il fallut boire : trois tasses de thé, trois verres de rhum! Quel régime! Le maître de la maison donnait Texemple ; ce qu'il engloutit dans son estomac ne peut se comprendre, à moins d'avoir assisté à ces repas; c'était du reste un colosse, âgé de soixante ans, paraissant en avoir tout au plus quarante; dans sa jeunesse, il s'était battu contre un bœuf qu'il avait fini par dompter. Les Circassiens le redoutaient; plus d'une fois ils avaient éprouvé la vigueur de son bras. Père d'une nombreuse famille, il n'en connaissait pas au juste l'importance. M. de Richelieu lui ayant posé cette question : « Attaman, combien avez-vous d'enfants? » il se retourna vers le Cosaque qui le servait à table : « Trophime, combien ai-je d'enfants? — Onze, général », lui répondit celui-ci. « Tous garçons? » ajouta le duc de Richelieu, pour dissimuler le rire qui le suffoquait. — « Trophime, combien ai-je de filles? » continua lattaman sur le même ton. — « Quatre, général », dit le Gosa-

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que avec un sang-froid imperturbable. L'immense quantité de viandes et les boissons absorbées par ce vieux brave devaient être pour beaucoup. dans son manque de mémoire au sujet de sa propre famille; néanmoins, comme scène de comédie, celle-ci nous divertit longtemps, surtout le sérieux de Trophime.

L'attaman s'appelait Boursak, on lui avait donné ce nom à rhospice de Kieff, où il était élevé aux frais du gouvernement, comme enfant naturel abandonné.

L'inspection générale commença le lendemain de notre arrivée. L'attaman présenta au gouverneur vingt régiments de six cents hommes chacun, moins les hommes répartis dans les redoutes établies le long du Couban sur la frontière, plus quatre batteries de huit. Chaque Cosaque devait toujours posséder trois chevaux, reffectif se montait donc à onze mille hommes sous les armes et près de quarante mille chevaux, y compris ceux de Tartillerie, des bagages et des officiers. Cette république militaire comptait en plus : les vieillards, les prêtres, les femmes et les enfants, tous sous le commandement direct de l'attaman. M. de Richelieu consajcra cinq journées entières à inspecter et laire manœuvrer ces troupes merveilleuses, certainement les meilleures de TEurope, pour le service de vedettes ou d'éclaireurs ; j'aurai l'occasion d'en donner de nombreuses preuves. ,

Leurs chevaux sont aussi bien dressés que des chiens. Sur un geste de leur maître, ils se couchent, se lèvent, comprenant tout ce qu'il leur demande. Il restait au duc de Richelieu à inspecter les troupes cantonnées dans la Crimée. Il comptait en profiter pour visiter en détail cette antique et célèbre Tauride, dont les annales remontent à Iphigcnie, Oreste et Pylade pour les mortels et à Diane pour la fable. Le temple de cette déesse, célèbre sous le

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nom de Pnrthénon, aujourd'hui Partenitza, fut privé de sa statue, disent les poètes, par Iphigcnic, qui la transporta en Grèce, reconnaissant ainsi la protection que lui avait accordée u la Bonne Déesse » en lui facilitant le moyen de sauver son frère Oreste et son ami Pylade des fureurs de Thoas. De la fable, on passe à Mithridate, puis à cette Chersonèse Tauride, connue par ses richesses, dont les ruines attestent la grandeur.

Trente-six heures après avoir quitté Catherinodar, nous arrivions à Taman, Tancienne Phanagorie, dernière ville occupée par les Cosaques Zaporogues, qui n'en ont pas exploité les ruines malgré Pabondance de leurs richesses; les maisons possèdent toutes quelques restes de splendeur : colonnes cannelées, chapiteaux finement sculptés, pierres avec des inscriptions grecques, magnifiques bas-reliefs, etc., etc., chefs-d'œuvre abandonnés, mutilés, en tout cas perdus pour l'art; mon cheval mangea son avoine dans un magnifique sarcophage en marbre blanc, orné de moulures d^un travail exquis.

Un grand canot de Tamirauté nous attendait pour nous faire traverser le Bosphore Cimmérien, appelé parles uns détroit de Taman, par d'autres détroit de Kertche, ou encore détroit de Yeni-Kalé. Après deux heures de navigation, nous débarquions à Kertche, l'ancienne capitale des Bosphoriens, décrite par Strabon sous le nom de Panticapée. Cette ville, singulièrement déchue, conserve cependant encore une certaine importance par sa situation; la population se compose de Grecs; le sol est couvert de ruines précieuses, de marbres de toutes couleurs, de statues mutilées; il n'y a littéralement qu'à se baisser pour les ramasser; dès qu'on remue la terre, on trouve des médailles d'or, d'argent ou de bronze; le gouvernement a fondé un musée pour rassembler tous les trésors

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découverts. Deux jours av;înt notre arrivée, en fouillant un tombeau, pompeusement appelé le tombeau de Monime, qui gênait une maison en construction, on avait trouvé des médailles des anciens rois de Pont, des bracelets d'or, des camées, d'autrea bijoux de femmes et plusieurs statuettes; on m'offrit une statuette en bronze fortement oxydé et une autre en marbre bleu pâle, très rare: toutes deux représentaient des divinités égyptiennes; j'achetai plusieurs médailles.

Avant de commencer Tinspection des troupes casernées dans la citadelle de Kertche, nous devions visiter le détachement de Yeni-Kalé, en langue latare : nouveau port, qui est situé à trois lieues de Kertche, ù Textrême pointe de la Crimée, à Tendroit où le canal, qui conduit les eaux de la mer d'Azoff dans la mer Noire, est le plus étroit.

A notre retour de Kertche, le général Fenshavv, père des jeunes gens qui m'avaient accompagné à Constantinople, nous attendait à dîner à Caffa, l'ancienne Théodosie. Arrivé en Russie comme lieutenant et parvenu au grade de général en chef, le général Fcnshaw, âgé alors de soixante-dix ans et retraité, commandait le territoire civil de Théodosie; les troupes formant la garnison restaient sous les ordres du duc de Richelieu, gouverneur général et militaire de la Nouvelle- Russie. Le général, heureux de recevoir les étrangers de passage, tenait à leur offrir sa maison; après la réception des Nogais et des Cosaques, la luxueuse hospitalité de notre excellent hôte, sa cuisine exquise, ses soins empressés, la conversation agréable de sa femme, qui avait dû être fort belle et avait beaucoup d'esprit, la réunion de jeunes gens aimables, en un mot, après avoir étudié les mœurs des Tatars, le retour à la civilisation eut pour nous beaucoup de charmes.

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La ville de Théodosie doit son nom aniique à la sœur de Leucon ; les Génois y avaient établi l'entrepôt i^énéral de leur commerce, ils avaient fait élever des fortifications qui existent encore, et une forte muraille reliée par des tours assez rapprochées les unes des autres pour entourer la ville, à laquelle ils avaient rendu son ancienne opulence. L'état de conservation de ces remparts atteste les dépenses énormes çt le prix qu'ils attachaient à la défense de cette ville. Rien de pittoresque comme cette enceinte crénelée suivant tous les replis du terrain, tantôt grimpant à pic sur un roc élevé, tantôt descendant au fond d'un ravin, tantôt côtoyant les sinuosités d'un ruisseau.

Gaffa possède un beau port, une jolie place, des rues élargies et alignées par les soins du général Fenshaw, une ancienne mosquée fort belle, convertie en église du rite grec; enfin, une splendide promenade dominant la mer. L'importance commerciale de Gaffa est bien amoindrie par celle de Taganrog et surtout par celle d'Odessa.

Le duc de Richelieu devait commencer son voyage sur la côte méridionale, partie montagneuse de la Tauride qui longe la mer, après avoir inspecté un régiment de draf;ons en garnison à Karassou-Bazar, petite ville éloignée de cinq lieues de Gaffa. Les chemins étant impraticables pour une voiture, il laissa sa calèche et tout le matériel d'inspection, avec ordre de le rejoindre à Simféropol. Le plus jeune des Fenshaw obtint la permission de nous accompagner dans cette tournée, d'autant plus intéressante qu'elle se faisait avec le gouverneur général de la province. 11 se rendit à Soudak pour préparer les chevaux nécessaires à notre voyage; ce soin rentrait dans mes attributions, mais je laissai à Tom Fenshaw le plaisir de remplir un instant les fonctions d'aide de camp du duc de Richelieu, ce qui me pcraîctiait de visiter Karas-

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sou-Bazar. Fenshaw devait réunir soixcuite chevaux de selle à chaque étape pour monter le gouverneur, son étatmajor, les personnages invités et les domestiques, plu? vingt chevaux de bât pour porter nos bagages, tentes, cuisine, cave, vaisselle, linge, etc., etc. On voit parce nombre de chevaux l'importance de notre caravane et par sa composition le singulier spectacle qu'elle offrait.

Entre Caffa et Karassou-Bazar, la route traverse Eski- Krim ou vieux Krim, l'ancienne Cimmerium, jadis capitale des Khans, plus tard abandonnée pour Batchi-Scraï; cette ville, considérable autrefois, a donné son nom au golfe Cimmérien, désigné sur les cartes modernes sous le nom de golfe de Caffa; le palais, debout en partie, devait être magnifique, mais il ne contient plus qu'un appartement habitable, occupé alors par le colonel d'un régiment de Cosaques, dont les soldats, disséminés sur la côte de Crimée, poursuivent les contrebandiers. Des Arméniens emportant leurs richesses en fuyant la Perse, où ils étaient persécutés pour leur religion, vinrent s'établir à Eski-Krim; ils y trouvèrent refuge, protection, sécurité, liberté de conscience, et, grâce à eux, cette petite ville, ancienne résidence princière, se relève depuis quelques années.

Les Bulgares avaient bâti un village à peu de distance de la ville; cette colonie était très florissante. Arrivé de bonne heure, M. de Richelieu alla Tinspecter dans la soirée; le lendemain matin, il se rendit chez les Arméniens, visita les ruines de Tantique ville d'Eski-Krim, et partit à onze heures pour Karassou-Bazar.

Cette jolie ville, importante par son commerce, est très peuplée, les Grecs rappelaient Mauron-Gnstrim; Colga- Sultjn, l'un des premiers khans de la Crimée, y établit sa résidence; située dans une vallée fertile, entourée de tous

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côtés de collines élevées, elle est traversée par la rivière Kara-sou (eau noire) ; les fortes pluies et la fonte des neiges causent des inondations dans la ville; la faible pente empêche les eaux de s^écouler rapideinent, et leur stagnation engendre de mauvaises fièvres en automne; deux cents dragons se trouvaient à l'hôpital au moment de notre passage, les trois quarts succombèrent. Karassou- Bazar renferme dix-huit mosquées, une synagogue, une église grecque, une arménienne et une romaine, cette dernière d'une fort belle architecture; de nombreux bainsde vapeur, plusieurs boutiques ou bazars tenus par des Tatars, des Grecs, des Arméniens et des Juifs polonais; le mouvement donné à la ville par cette foule bariolée de négociants et par une garnison importante, en rend le séjour très amusant. De jolies villas avec leurs jardins plantés de fleurs rares, d^arbres produisant d'excellents fruits, entourent la ville. Le contraste des habitations modernes avec les vieilles maisons tatares, Tassemblage des costuines variés, les mœurs de POrient coudoyant les usages européens, achèvent de donner à cette ville un aspect très intéressant. J'assistai au dénouement d'une aventure originale.

A la fin du règne de Louis XV, un soldat alsacien, nommé Schultz, déserta son régiment, alors en quartier d'hiver sur les bords du Rhin, et arriva en Russie. Nommé instructeur, puis officier, colonel, généralmajor, enfin général en chef, il se distingua dans toutes les guerres de cette époque. Après la campagne du feldmaréchal SouwarofF en Italie et en Suisse, couvert de blessures, décoré de tous les ordres de Russie, Schultz se retira à Karassou-Bazar, où il avait été en garnison. Grâce aux bontés de Pimpératrice Catherine et à la générosité de Tempereur Paul, il habitait une magnifique propriété et jouissait des pensions gagnées par ses bons et

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loyaux services; il avait épousé, étant capitaine, une Allemande dont il n'avait pas d'enfants. Il parlait souvent de parents laissés en France dans un état de fortune peu brillant, et prononçait surtout le nom d'un Irère cadet dont il n^avait plus de nouvelles, quoiqu'il lui eût écrit plusieurs lettres pour lui annoncer sa haute position et l'engager à venir le rejoindre. Des Alsaciens, arrivés comme colons dans la Nouvelle-Russie, lui apprirent que son père et sa mère étaient morts, et que son frère, parti pour les Antilles, avait disparu. Sa sœur avait épousé un cousin germain portant également le nom de Schuitz, cuisinier du cardinal duc de Rohan, évèque de Strasbourg; les détails s'arrêtaient à la révolution de 1789; après, plus de nouvelles. L'âge et les infirmités commençaient à incommoder ce brave général, il se désespérait de n'avoir personne après lui, à qui léguer, avec sa fortune, son titre de baron; sa femme, de son côté, n'avait aucun parent.

Or, le cuisinier du cardinal de Rohan était mort ruiné par la Révolution, laissant à son fils unique, pour tout héritage, au lieu d'écus, son talent dans Part culinaire; il avait épuisé ses dernières ressources en soignant sa femm.e, sœur de notre vieux général, morte après une longue et douloureuse maladie.

L'époque paraissait peu favorable pour un disciple de Vatel; en attendant des jours plus heureux, le jeune Schuitz fut empoigné par la réquisition et dirigé sur les frontières; suivant l'exemple de son oncle dont il avait entendu parler, il saisit la première occasion pour passer à l'étranger et chercher à utiliser ses talents. Il desirait se rendre en Russie, sachant que cet oncle avait pris du service dans l'armée russe; il ignorait pouitant ce qu'il était devenu.

Apres plusieurs tentatives infructueuses, il se trouvait à Vienne sans place, par suite de la mort de son dernier maître, lorsqu'il apprit que le duc de Richelieu, revenant de France en 1801, se rendait à Saint-Péicrsbourg, appelé par Tempereur Alexandre, qui voulait lui confier le gouvernement d'Odessa. Le duc cherchait précisément un cuisinier, personnage qu'il lui serait probablement difficile de trouver dans son nouveau gouvernement; il prit Schultz sur la recommandation d'une maison de Vienne et se rendit à son poste de gouverneur général de la Nouvelle-Russie , remplaçant le baron Rosemberg, mort depuis peu,

A peine installé, le duc visita son vaste gouvernement, naturellement le cuisinier l'accompagna; on s'imagine sa joie, quand, à Karassou-Bazar, il trouva enfin dans le général baron Schultz l'oncle qu'il cherchait. Ce brave garçon avait un grand bon sens et de fort bons sentiments ; il comprit tout de suite qu'il ne pouvait, sans blesser l'amour-propre de son parent et encore plus celui de la baronne, se déclarer brusquement le neveu désiré, portant le tablier et la veste blanche pour uniforme, le bonnet de coton pour coiffure, le couteau de cuisine passé dans la ceinture en guise d'épée. Pour le moment, il ne dit pas un mot de sa découverte; mais, de retour à Odessa, il raconta tout au duc, qui, en le louant de sa discrétion, écrivit au vieux général :

« Mon cher général,

« Je vous annoncerai l'arrivée de votre neveu à Odessa ; « je puis certifier son identité, je l'ai connu à Vienne, il (( était employé dans une maison de commerce, j'ai eu les u meilleurs renseignements sur ce brave garçon, d'une

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« grande probité; la tourmente révolutionnaire et la « modicité de sa ;ortune Tont empêché de recevoir une « éducation complète, mais je puis vous assurer que « vous n'aurez jamais à vous repentir de le reconnaître « comme neveu. Cette lettre vous sera remise par le « jeune Schultz. A mon prochain voyage en Crimée, je « compléterai et confirmerai ce que je vous écris. « Croyez, mon cher général, etc.

a Richelieu. »

Cette lettre, on le voit, ne contenait que l'exacte vérité; M. de Richelieu était incapable d'agir autrement; seulement, il ne faisait pas mention du genre d'emploi que ledit Schultz avait rempli, trouvant inutile d'en faire la confidence au baron de Schultz. Avec sa lettre, le duc donna à son cuisinier quelques conseils sur la conduite réservée qu'il devait garder, et lui souhaita bonne réussite. Muni de tous ses papiers, notre cuisinier se rendit auprès de son oncle, qui, enchanté de retrouver un parent de son nom, le reçut à bras ouverts; mais la baronne, moins enthousiasmée, fit des réserves sur l'adoption de ce neveu. Elle écrivit à Odessa, et des personnes peu charitables lui répondirent que son neveu était simplement le cuisinier du gouverneur général amené par lui de Vienne. Là -dessus, refroidissement du général, humilié de la condition peu élevée de son futur héritier, oubliant son point de départ à lui-même. Schultz écrivit au duc, lui demandant conseil et assistance; M. de Richelieu lui répondit d'attendre son premier voyage en Crimée et surtout de ne pas avoir l'air de connaître la petite intrigue. Dès son arrivée à Karassou-Bazar , ce bon et excellent duc n'hésita pas, dans l'intérêt de son ancien cuisinier, à l'embrasser en

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l'appelant : « Mon cher Schultz. » Cette démonstration su frit pour faire oublier tous les cancans et dissiper les inquiétudes du vieux baron : « Tu vois bien, dit-il à sa « i'emmc, on a voulu faire une méchanceté à notre (( neveu; s'il avait été cuisinier du duc de Richelieu, ce « i^M'and seigneur ne Taurait pas embrassé devant tout le « monde. » Le baron de Schultz et sa femme moururent à quelques mois de distance, en 1809, laissant une fort jolie fortune à leur neveu, qui se maria peu de temps après. Chaque fois que M. de Richelieu venait à Karassou-Bazar, Schultz dirigeait la confection des repas offerts au gouverneur général; il connaissait ses préférences, disait-il.

J'ai tenu à faire connaître ce trait de bonté de M. de Richelieu; il montre Texcellence de son noble cœur, son peu de herté et sa simplicité dans la vie privée; mon cœur est plein de reconnaissance et de dévouement pour rhomme éminent qui m'a toujours traité comme son fils; aussi, chaque fois que l'occasion s'en présentera, je me ferai un devoir de publier ses bonnes actions et de faire ressortir sa rare modestie.

L'inspection terminée, la réconciliation de Schultz cimentée, nous partions de Karassou-Bazar pour aller à Soudagh, selon les Tatars, Soudak, suivant l'orthographe russe. Nous laissions les affaires sérieuses pour nous occuper pendant quelques semaines de nos plaisirs et du charmant voyage que nous allions entreprendre.

Voici la composition de notre cavalcade : le duc de Richelieu et sa suite militaire, M. de Borodzin, gouverneur civil de la Tauride (il voulait nous faire les honneurs de sa province), deux médecins, trois colonels, six mourzas, nobles Tatars, deux négociants, l'un Français et l'autre Génois, un dessinateur allemand, ami intime

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des Fenshaw, enfin tous nos domestiques, le cuisinier, sa batterie de cuisine et ses provisions. A chaque station, notre caravane s'augmeniait de quelques propriétaires ciirétiens ou musulmans, heureux de faire escorte au gouverneur général et de lui donner un témoignage de respect.

Notre première étape fut donc Soudagh, la Soldaga des Génois : de vieilles tours, les unes carrées, les autres rondes, au nombre de douze, de vieilles murailles, de vieilles maisons, une vieille forteresse, une vieille église très originale, voilà le spectacle offert à nos yeux, tout cela dans une position charmante, au bord de la mer et près d^un vallon d'une grande fertilité. Les murailles sont couvertes d'inscriptions burinées en caractères gothiques. Un Génois, Oderico, a publié un ouvrage dans lequel il donne la clef de ces inscriptions et des détails très intéressants sur les possessions génoises en Crimée et sur toute la côte de la mer Noire.

L'impératrice Catherine II avait donné au prince Potemkin de grandes propriétés en Crimée; il fit planter en vignes tout le vallon de Soudagh. Les plants provenaient du Bordelais, delà Bourgogne, d'Espagne et même de Madère; il construisit des caves immenses, destinées à loger le vin produit par ses plantations; la nature du sol et un soleil ardent favorisaient la fertilité de la vigne. Le prince Potcinkin mourut sans enfants, sans héritiers directs, ses biens retournèrent à la couronne. Les empereurs Paul et Alexandre firent continuer les travaux; pour encourager la culture de la vigne, ils demandèrent des vignerons expérimentés dans les différents pays qui avaient fourni les plants : grâce à leur concours, on obtint des vins excellents. Les vignes appartenant à l'Empereur, le vin, sauf quelques cadeaux , est réservé

pour la table du souverain; aucune falsilicaiion n'est commise, je puis affirmer que le vin de Sauterne de Grimée est aussi fin, aussi parfumé que celui du département de la Gironde. Je fus à même d'en faire la comparaison en compagnie d'un gourmet qui avoua, après dégustation, ne pouvoir reconnaître avec certitude le véritable. Quelques particuliers possèdent des crus indigènes assez bons, et le vin du cru dit : de Grimée, fait selon les bons principes, est même d'une qualité supérieure. L'idée exécutée par le prince Potemkin, de faire venir plants et vignerons de l'étranger, appartient au professeur alleinand Pallas. Nous restâmes deux jours à Soudak, pour organiser notre voyage à cheval le long de cette ravissante côte méridionale, donner à l'avance tous les ordres et préparer gîtes et relais.

La première journée n'étant pas longue, les principaux habitants de Soudak nous offrirent un copieux déjeuner, après lequel la caravane se mit en mouvement dans un ordre de marche bien réglé. Nous devions coucher à Kutchuk-Uzen, petit village moitié grec, moitié tatar; le duc de Richelieu logea chez un médecin grec instruit, bien élevé, ayant beaucoup voyagé, marié à une Romaine jolie et spirituelle ; grâce à sa conversation, la soirée nous parut charmante, nous ne nous attendions pas à pareille fortune dans un endroit aussi éloigné du monde civilisé.

La journée du lendemain aurait été trop forte, on la partagea. Partis de grand matin de Kutchuk-Uzen, nous arrivions pour dîner, après avoir souffert d'une terrible chaleur, à Irskout, village tatar d'un aspect des plus riants. La chaîne de montagnes qui s'étend de l'est à l'ouest arrête le vent du nord et laisse le voyageur exposé en plein midi aux ardeurs du soleil, dont la chaleur n'est tempérée que par la brise de mer, se levant au coucher de

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ce soleil brûlant. Les nuits sont délicieuses, mais les journées fatigantes. Le figuier, Toranger, Polivier, le grenadier prospèrent sur cette côte, bien qu'on ne les rencontre habituellement qu'à 10° plus au sud. Des sources abondantes descendent des montagnes et entretiennent une végétation luxuriante. Irskout est situé au fond d'un petit golfe; arrivé le premier, j'eus le plaisir de voir la longue file de notre caravane suivre les détours en zigzag d'un sentier étroit, sur lequel on ne pouvait avancer deux de front. Une hospitalité digne du vieil âge nous attendait dans le village; le duc décida d'y prolonger un peu notre séjour et ajouta au programme une excursion sur le Tchatyr-Dagh, la plus haute montagne de la Crimée, située à onze verstes sur notre droite.

Batyraga-Mourza, riche propriétaire, dont la vie entière avait été dévouée à la Russie, vint à Irskout avec ses trois fils, jeunes Tatars charmants, supplier M. de Richelieu de lui faire l'honneur de déjeuner chez lui en descendant du Tchatyr-Dagh. Son habitation se trouvait à deux verstes sur le versant nord de cette montagne, du côté de Simféropol, au milieu d'un village lui appartenant en entier : Mahmoud-Sultan. Le duc ne pouvant accepter cette invitation, le remercia, en lui faisant connaître le motif de son refus : il lui était impossible de modifier son voyage sans de graves inconvénients, tous les préparatifs étant faits depuis huit jours; il lui promit à son retour à Simféropol d'aller non seulement déjeuner, mais passer une journée entière chez lui. Cette promesse formelle consola le vieux Mourza; mais comme il tenait à nous offrir à déjeuner, il chargea un de ses fils de préparer un repas champêtre pour le retour de l'excursion.

Les chevaux ne purent montera plus de moitié chemin

nu COMTE DK KOCHECHOUART.

de ce petit mont Blanc, il fallut achever à pied Tasccnsion. Elle s'effectua par le temps le plus calme et le ciel le plus pur. Après une heure de marche, arrivés à un grand plateau, nous croyions être au sommet, ce n'était qu'un premier étage; il fallut encore un coup de collier très pénible pour atteindre la cime et jouir de la vue très étendue qui embrasse toute la Crimée; Sébastopol paraissait à nos pieds, et nous en étions à vingt lieues. Le Tchatyr-Dagh, ou mont de la Tente, vu de la mer, a, en effet, Taspect d'une de ces immenses tentes en usage autrefois dans les pays orientaux; il est à 1,200 pieds audessus de la mer Noire; la base, du nord au sud, mesure dix verstes.

Malgré un violent appétit excité par l'exercice, nous redoutions la cuisine tatare, car les poulets et les anguilles à la tatare sont complètement inconnus dans ce pays; c''est un joyeux mensonge de nos restaurateurs. Un déjeuner plus solide nous attendait : deux moutons bien gras avaient été tués sur place, vidés, mis à la broche en entier devant un feu ardent; une longue perche supportée par des piquets enfoncés en terre traversait les moutons en guise de broche ; quatre Tatars se relayaient deux à deux pour tourner cette broche primitive, et saupoudraient en même temps les moutons de sel marin, qui, pénétrant dans la chair, la rendait succulente. Les Tatars avaient calculé la mise à la broche pour que les moutons fussent cuits juste au moment de notre arrivée. A Tunanimité, on déclara parfait ce plat digne des héros d'Homère ou de Rabelais. Le Mourza avait apporté du pain frais; en sa qualité de imajor de hussards en retraite, il oubliait la défense du Prophète et buvai: d'excellent vin dont il nous donna un échantillon. Après le repus et une délicieuse sieste sous de frais ombrages,

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nous remontions à cheval pour aller coucher à Aloutcha, charmant village.

Nous en repartions le lendemain de très bonne heure, nous dirigeant sur Ourzouflf, où nous devions séjourner quarante-huit heures. La propriété de M. de Borodzin, Kutschuk-Lambat, se trouvait à moitié chemin, il nous avait fait préparer un déjeuner. La villa qu'il faisait construire n'étant pas terminée, il nous reçut sous une tente [.parfaitement meublée, et nous otfrit un repas somptueux; le cuisinier, fort habile, avait accumulé les mets les plus recherchés de la cuisine française, arroses de vin de Champagne frappé, de la meilleure marque. Singulier contraste avec le mouton à la tatare mangé la veille !

Voici le motif de notre séjour à Ourzouflf : le duc de Richelieu, enthousiasmé par cette côte méridionale et bien décidé à y venir chaque année, loin de l'Europe, se reposer de ses occupations, désirait posséder une habitation. Une petite propriété, située entre les villages d'Ourzouff et de Kysiltache, était en vente; elle avait appartenu à un riche Tatar, décédé sans héritier. Les musulmans ne permettent pas rétablissement des chrétiens-parmi eux; lorsqu'une propriété est à vendre, ils se cotisent, l'achètent et se la partagent. Le petit bien dont je viens de parler était mis en vente à Akmetcheft", chef-lieu de la province; les musulmans se disposaient à l'acheter, lorsqu'ils apprirent que le duc de Richelieu se portait acquéreur. D'un commun accord, par attachement pour sa personne, par respect pour son caractère, ils se retirèrent et lui laissèrent adjuger un jardin assez vaste, une vieille masure et quelques lopins de terre, pour la somme de quatre mille roubles papier, environ huit mille francs.

Cette propriété était merveilleusement située, ayant en face la mer Noire et à gauche le village d'Ourzoufif,

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avec son port génois, bâti sur un rocher qui s'avance dans la mer et porte le nom d'Ajou-D:igh, montagne de rOurs, à cause de sa forme et de sa couleur presque noire. Nous devions poser la première pierre de la maison appelée à remplacer la masure; un habile architecte d'Odessa avait préparé les plans. Cette cérémonie, accomplie avec une grande solennité, frappa d'étonnement ces bons Tatars; l'habitation, dans le style grec, leur parut un palais magnifique, comparable aux palais delcursanciens khans à Batchi-Séraï. Un jardinier paysagiste allemand, qui dirigeait les jardins et les serres de M. de Borodzin, dessina le jardin.

Nous quittions, deux jours après, avec regret, ce charmant endroit. Le duc formait la résolution d'y revenir souvent. A cette époque, nous paraissions fixés pour toujours en Russie. M. de Richelieu, qui s'attachait à moi de plus en plus, me dit : « Je vous laisserai Ourzouff après « ma mort; vous y finirez vos vieux jours. » Aussi m'appclait-il souvent: Ourzouff- Aga. Les événements de 1814 changèrent ces dispositions; il donna cette charmante retraite au colonel Stempkowski, son aide de camp russe, qui la vendit plus tard au prince Michel Woronzofï.

D'OurzoufP, nous allions à Déré-Koy, grand et beau village tatar; la chaleur était insupportable; laissant nos lits, nous couchâmes tous sous un énorme grenadier. Nous étions attendus le lendemain à Aloupka; à cet endroit, la route quitte la côte méridionale; on peut, à la rigueur, suivre les bords de la mer jusqu'à Foros, village situé sur le cap Kaïou-Métropon, Front de bélier, en grec, ou Karadji-Bouroum en tatar, mais personne ne suit ce chemin difficile, qui n'offre rien de curieux. A partir d'Aloupka, un sentier étroit, raide et tortueux, conduit jusqu'au sommet de la chaîne de montagnes, appelée

Sinab-Dagh, qui sépare la plaine de la mer Noire, puis descend le versant opposé jusqu'au bourg de Kokos, où nous arrivions après une journée de douze lieues. Là, notre caravane se dispersa; les cavaliers et employcs qui nous accompagnaient depuis Soudak retournèrent chez eux. Le duc de Richelieu, inoi et nos gens, continuions notre voyage à cheval.

Nous étions invités depuis longtemps à nous arrêter chez l'amiral Mordwinoff, à Baïdar; ce spirituel vieillard, dégoûté des grandeurs, après avoir occupé le ministère de la marine pendant de longues années, avait quitté ce poste élevé pour habiter sa magnifique propriété de EaïJar, séjour délicieux qu'il devait à la générosité de rimpé:\.> trice Catherine H. M. de Richelieu envoya un Cosaque à Akmetcheff, donner Tordre à sa calèche de le rejoindre à Baïdar; de là, il comptait aller à Sébastopol, en passant par Balaklava, appelé par les Grecs Cimballo et par les Génois Bella-Chiava. Nous restâmes quatre jours chez Famiral, attendant l'arrivée de nos équipages, visitant en détail sa belle propriété.

Balaklava, lors de la conquête de la Crimée par l'impératrice Catherine, reçut pour garnison un corps d'Albanais qui forma un bataillon régulier de tira illeurs grecs. L'Impératrice leur concéda plus tard, par un ukase, des terres et la propriété du port et de la ville, qui devint cité et colonie grecque à la fois. La ville, privée d'eau douce, s'approvisionne à une fontaine éloignée; on étudie un projet qui amènerait la source par un aqueduc.

Le port est éloigné de quelques centaines de toi. os de la ville, bâtie sur le flanc de la montagne; sa longueur est de quinze cents mètres et sa largeur de quatre cents, 11 est profond, abrité par de hautes montagnes; son entrée, si ciroitc, que deux vaisseaux peuvent à peine y passer leurs

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voiles déployées, forme comme l'extrémité d'un entonnoir. Les eaux restant toujours calmes, il fut choisi comme abri pendant les plus grandes tempêtes; mais comme il servait aussi de refuge aux contrebandiers, l'Etat en interdit rentrée aux bâtiments de commerce, à moins de dangers imminents ou de graves avaries. Pour être sûr que les ordres seraient exécutés, on ferma le port par une grosse chaîne; une des extrémités de cette chaîne était scellée au rocher, Tautre passait dans un gros anneau, également scellé dans le rocher opposé et fermé par un ciidenas; le commandant du port gardait la clef, et lui seul pouvait en faire usage.

Une vieille citadelle, construite par les Génois, abandonnée par les Turcs, puis rétablie par les Grecs actuels, est bâtie sur des rocs inaccessibles, et domine la ville; de hautes murailles, flanquées de tours, réunissent la forteresse au port.

Dès le lendemain de notre arrivée, Pinspection commença; le bataillon avait onze cents hommes sous les armes, la tenue était excellente, les manœuvres bien exécutées, la comptabilité dans un ordre parfait. Le gouverneur adressa des compliments aux officiers et aux soldats, leur promettant que son rapport à l'Empereur exprimerait sa complète satisfaction.

Cette inspection se passait le 25 septembre, anniversaire delà naissance du duc de Richelieu, né le 2 5 septembre 1767; le commandant et ses subordonnés ayant eu connaissance de cette coïncidence, voulurent témoigner à leur gouverneur général leur reconnaissance pour toutes les bontés qu'il ne cessait d'avoir pour eux et leur dévouement au souverain dont il était le représentant; ils organisèrent une fête très originale. A la tombée de la nuit, des ofnciers invitèrent M. de Richelieu à monter

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sur une grande barque pontée, mouillée au milieu du port, et le firent asseoir sur un divan recouvert de riches étoffes orientales, rouge et or. Nous vîmes alors le bataillon en grande tenue : pantalon rouge à la turque, très large jusqu'au genou, collant à la cheville, une veste verte, à la mameluke, de la nuance des uniformes d'infanterie russe, ornée de broderies grecques; pour coiffure, un casque en cuir bouilli, d'une forme élégante. A un signal parti de notre barque, le bataillon se déploya en tirailleurs le long de la montagne, et attaqua la citadelle par un feutrés nourri de mousqueterie; les anciens de la colonie, chargés de défendre la citadelle, répondaient du haut des murailles. L'attaque, vivement poussée par des hommes agiles, faisant retentir l'air de hourras formidables, était conduite avec une parfaite connaissance des régies de Tattaque des places. Les tirailleurs, arrivés au pied de la citadelle génoise, cessèrent le feu, montèrent à l'assaut avec des échelles, malgré la fusillade des assiégés, La place étant escaladée et censée prise, un feu d'artifice signala la victoire. Au milieu du bouquet, Técusson de Richelieu apparut entouré d'une guirlande, avec la date du 25 septembre 1767.

Unedemi-heureaprès, le commandant du bataillon nous invita à souper; le repas, fort bien servi, fut suivi d'un bal, où toutes les beautés et notabilités de la colonie se donnèrent rendez-vous. Le jour seul mit fin aux danses, et il fallut songer au départ pour Sébastopol. Nous comptions y séjourner une semaine pour rédiger le travail d'inspection, mettre les rapports au net, faire des excursions dans les environs; nous désirions enfin lire des journaux, aucune feuille ne nous étant parvenue depuis Caffa.

La distance de Balaklavaà Sébastopol est de seize verstes.

Un déjeuner nous attendait au célèbre monastère de Saint-Georges, habité par des inoines du rite grec, qui jouissent d'une grande réputation de piété; leur nourriture se compose uniquement de légumes et de fruits. Le couvent est bâti presqu'à la pointe du cap Parthénon, sur l'empIaceiTient du temple de Diane, dont il ne reste aucune trace. La position est splendide; aussi Pcx pression : « Cest beau comme la vue du monastère de Saint- Georges », est devenue proverbiale dans le pays, pour désigner un point de vue remarquable.

Sébastopol est un des plus beaux ports de l'Europe; les fortifications qui l'entourent et le protègent sont formidables du côté de la terre et même du côté de la mer^ Depuis 1800, la marine applique à cette place tous les progrès de la fortification et de Tartillerie, et accumule tous les moyens de défense; aussi Sébastopol commande réellement sur la mer Noire.

Au inoment de notre visite, fin septembre 1808, le port contenait : douze vaisseaux de ligne, quatre frégates, vingt-cinq bricks ou goélettes, quarantechaloupes canonnières; ces bâtiments, armés de douze cent vingt-cinq canons, avaient pour équipage vingt-cinq mille matelots, plus un régiment d'infanterie de marine de quinze ceni!, hommes. Nous ernployâmes huit jours à visiter le magnifique port militaire, l'arsenal, les ateliers de construction, et aux environs, Eupatoria, Inkermann, etc., etc.

Nous retournions à Odessa par Batchi-Séraï et Akmetcheff, lorsque M. de Richelieu apprit dans cette dernière ville qu'un courrier de l'Empereur l'attendait à Odessa pour lui remettre une somme de six millions de roubles en billets, destinée à des achats de vivres pour l'armée de Moldavie. Le duc de Richelieu, obligé de rester huit jours à Chcrson pour terminer l'inspection des

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colonies, me chargea daller recevoir cette grosse somme et dt la déposer dans les caves de la Banque, en attendant son retour; je devais renvoyer le courrier à Pétersbourg et expédier à Cherson les lettres, journaux et dépêches.

Arrivé à Odessa depuis une heure, le feldjiiger ou courrier se présenta à ma porte, me suppliant de le débarrasser immédiatement de la responsabilité du très gênant colis, dont, bien entendu, tout le monde ignorait le contenu. Je lui remis un reçu préparé par le duc de Richelieu, après avoir vérifié les cachets du ministère des finances. Ce ballot mesurait environ trois pieds de hauteur, deux pieds de longueur et deux pieds de largeur. Pour faciliter les payements, il ne renfermait que des billets de cent, cinquante, vingt-cinq et dix roubles. Peu tenté de garder un pareil dépôt, je fis atteler un droschki ; puis, mettant mon ballot à côté de moi, je me rendis à la Banque, Le directeur refusa mon dépôt : « Je ne puis recevoir, me « dit-il, une somme aussi importante sans un ordre spé- « cial du gouverneur général. » Toute discussion était inutile; je repartis sur-le-champ avec mon maudit ballot et le déposai dans ma chambre à coucher, sans paraître y attacher de Timportancc, J'expédiai tout de suite un courrier à Cherson pour prévenir M. de Richelieu de ma cruelle position. L'ordre exigé par le directeur de la Banque arriva quelques jours après; je m'empressai de me débarrasser du trésor caché sous mon lit; enfin, je pouvais dormir tranquille.

Aussitôt après son retour, M. de Richelieu s'occupa de cette délicate mission d'achat de vivres; il eut la satisfaction déterminer un approvisionnement immense, à petit bruit et à très bon marché, cequi lui valutdegrands remerciements de l'Empereur et du ministre de la guerre. M. de

Richelieu m'envoya à Bukarest, dépôt du grand quartier général, informer le commandant en chef des dispositions prises pour assurer le ravitaillement de son corps d'armée pendant l'automne et l'hiver, recevoir des ordres et savoir sur quel point il fallait diriger les approvisionnements.

Je passai par le camp du comte de Langeron, toujours en observation sur les bords du Danube, et l'accompagnai dans une reconnaissance de la forteresse de Brailow; il .désirait se rendre compte de la possibilité de s'en emparer sans faire un siège en règle; l'ennemi nous prouva qu'il était sur ses gardes et en force. Je continuai ma route vers Bukarest, profitant de la compagnie d'un bataillon de chasseurs et d'une batterie d'artillerie.

Le général Prosorowski parut ravi des bonnes nouvelles que je lui apportais, garantissant des approvisionnements pour cinq mois, car déjà les vivres devenaient rares. Le lendemain, il m'indiqua les points sur lesquels on devait diriger les convois, et, au lieu de rester quelques jours à Bukarest à m'amuser, il fallut retourner rapidement à Odessa, où, soixante-douze heures après, je rentrais avec un gros sac de dépêches.

L'hiver i8o8-i8og s'annonçait comme très brillant. Je pris une ample revanche de toutes mes courses et de toutes mes fatigues, en m'amusant de mon mieux. Au théâtre, une bonne troupe italienne; à l'Opéra, un excellent corps de ballet; à la Redoute, une série de bals charmants, avec de ravissantes danseuses polonaises, moldaves, valaques, avides de fêtes et de plaisirs de toutes sortes, nous aidèrent à enterrer gaiement l'année 1808.

Au mois de mai 1809, l'empereur Alexandre manda M. de Richelieu à Pétersbourg; les affaires politiques de l'Europe exigeaient un examen sérieux. L'Empereur voulait connaître l'opinion du gouverneur générai de la

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Nouvelle-Russie : une révolution venait d'éclater à Constantinoplc, on pouvait espérer la paix sur le Danube; en Suède, la chute de Gustave IV, l'avènement au trône de son oncle le duc de Sudermanie, qui adoptait Bernadotte; la guerre déclarée par la France à l'Autriche; le Roi et la Reine de Prusse chassés de leur royaume, réfugiés à Pétersbourg; tel était l'ensemble des questions à étudier. A ma grande satisfaction, M. de Richelieu me désigna pour raccompagner. Nous prîmes le chemin de la Russie Blanche, par Mohilew et Vitepsk; il nous fallut dix jours et dix nuits pour franchir en poste les mille huit cents verstes, quatre cent cinquante lieues, qui séparent Odessa de Pétersbourg.

Je laissai M. de Richelieu à ses grandes affaires politiques; je visitai la ville, les environs, et surtout, sous son patronage, je me lançai dans le monde. Présenté par lui. je fus parfaitement accueilli; toutes les ambassades et les grandes maisons m'ouvrirent leurs portes. Je citerai parmi les membres du corps diplomatique que nous fréquentions le plus, le duc de Scrra-Capriola, ambassadeur de Naples; le comte Joseph de Maistrc, ministre de Sardaigne; le maréchal de Steding, ambassadeur de Suède; M. Coloinbi, consul général d'Espagne, etc., etc. Je m'initiai aux usages du grand monde et à l'étiquette des cours.

Beaucoup d'émigrés français habitaient Pétersbourg; parmi eux je voyais fréquemment : le baron de Damas, plus tard gouverneur du duc de Bordeaux; le comte Charles de Rastignac, cousin germain de M. de Richelieu, il vint plus tard nous rejoindre à Odessa; les trois princes de Broglie-Revel, fils du prince de Revel; les deux aînés périrent sur des champs de bataille, le dernier commandait l'Ecole de Saint-Cyr en i83o; Emmanuel, Charles et Louis de Saint-Priest, l'aîné tué devant Reims, en

1814; le comte de la Garde; le comte Héraclius de Polignac; la marquise de Maisonfort; la princesse deTarente, duchesse de la Trémoïlle ; la comtesse Diane de Polignac, sœur du duc de Polignac; elle n^était pas jolie, mais fort aimable et spirituelle. Amie intime de ma mère, elle mVaccueillit avec une bonté toute particulière, me donna d'excellents conseils, me traitant comme son fils; ses conseils me furent très utiles, je lui en conserve une grande reconnaissance.

Malheureusement pour moi, le duc de Richelieu ne resta que six semaines à Pétcrsbourg; les conférences terminées, comblé de nouvelles faveurs, il reprit le chemin du Midi; de graves intérêts politiques et commerciaux l'attendaient à Odessa, et Pobligeaient à voyager très rapidement, malgré la fatigue occasionnée par une si longue route.

De nouvelles déprédations commises coup sur coup par les Circassiens exigeaient une prompte répression. Une expédition sérieuse avait été décidée à Pétersbourg, pour infliger un châtiment exemplaire csux auteurs de ces brigandages répétés ; malgré mon vif désir, je ne fis pas partie de cette expédition.

Mon frère dirigeait depuis quelques mois la construction de redoutes pour renforcer la frontière sur les rives du Gouban, il joua un rôle important dans cette expédition. Le général Rondzewitch, commandant en chef, le cliargea d'une fausse attaque : il devait passer le Gouban le premier, attirer l'attention et les forces des Gircassiens; pendant ce temps le général, arrivant par un autre côté, prendrait l'ennemi entre deux feux. Le corps confié à Louis se composait de quatre compagnies de chasseurs, d'un régiment entier de Gosaques, de six cents chevaux et d'une batterie d'obusiers de montagne.

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Mon frère passa le Couban par une nuit obscure. Après une marche de cinq tieures, il tomba sur Taoul d'Emir- Ahmet, auteur de la majeure partie des pillages commis au préjudice des Cosaques. En un instant tout le village devint la proie des flammes, on n'éprouva aucune résistance; seuls, les cris des femmes qu'on égorgeait, ceux des enfants terrifiés par Tincendie, répondaient aux hourras des Cosaques; tous les hommes étaient absents avec leur chef, ils exécutaient une nouvelle invasion sur les terres des Cosaques, malheureusement pour eux, sur le point même où le général Rondzewitch projetait d'entrer sur le territoire circassien. Au lieu de quelques Cosaques, ils rencontrèrent tout un corps d'armée; aussi éprouvercatils des pertes considérables.

Mon frère, constatant Tabsence des hommes, voulut faire cesser le massacre des femmes, recommandant de réunir le plus de prisonnières possible. Les Cosaques, ivres de sang, n'obéissaient plus; il dut, avec quelques soldats du génie plus disciplinés, leur barrer le chemin. Près d'une maison en feu, il aperçut une jeune fille d'une grande beauté, trois baïonnettes menaçaient sa poitrine; avec son plete, espèce de fouet terrible dont la lanière est grosse comme le doigt et le manche très court, il parvint à empêcher cet assassinat. La jeune fille, déjà blessée, voyant dans mon frère un défenseur, se pendit à son cou pour éviter une mort certaine. Mon frère réussit enfin à se faire obéir; il rallia sa troupe, compta ses prisonnières : quarante femmes ou enfants, et donna le signal de la retraite, laissant soixante cadavres égorgés. La jeune fille, reconnaissante envers celui qui l'avait arrachée à la mort, se soumit avec joie au sort réservé dans ces contrées aux prisonnières, elles deviennent esclaves du vainqueur. Abbassa deincura sous la icnie de son seigneur et maître;

loin de murmurer contre son destin, il lui parut même fort agréable, car elle ressentait un violent amour pour son sauveur. Mon frère reçut, pour sa brillante conduite, sa nomination de major dans le corps d'état-major.

L'expédition du général Rond/cewitch réussit complètement, les prises en hommes, femmes, enfants, bestiaux, recolles, furent considérables. Grâce à celte punition, les Gircassiens ne bougèrent plus de ce côté, pendant plusieurs années. Ils demandèrent la paix, se soumirent à toutes les conditions imposées et obtinrent de racheter on d'échanger les prisonnières qu'on leur avait faites. Emir- Ahmet réclama contre un certain nombre de juments sa fil'e Abbassa; l'attaman supplia le gouverneur général d'accepter ses propositions avantageuses; le duc de Richelieu, muni des pouvoirs les plus étendus, signa la paix. On informa mon frère du désir d'Ahmet, il déclara n'y mettre aucun empêchement, mais il refusa toute rançon, avouant toutefois qu'il n'était pas en son pouvoir de rendre sa belle captive telle qu'il l'avait prise ; elle portait dans son sein un gage ostensible de son intimité avec lui. On prévint le père de cet a accident », s'excusant sur le sort de la guerre, l'ignorance de la haute condition de la captive, etc., etc. u Elle est enceinte, dit Emir-Ahmet, « tant mieux, je vendrai ensemble la vache et le veau! » Touchante sollicitude paternelle! Là-dessus, reddition de l'objet réclamé, un peu avarié, il faut en convenir, d'après nos idées européennes. La pauvre Abbassa témoigna un violent désespoir lorsqu'elle dut s'arracher des bras de celui qui lui avait sauvé la vie, qui avait eu son premier amour, pour se jeter dans ceux de son père, fort peu ému de ses larmes; il calculait seulement le nombre de juments et de sacs de sel qu'il obtiendrait en échange, suivant le prix que l'on attacherait au croisement des races.

Pendant ce temps, j'avais été chargé d'une mission fatigante, surtout bien désagréable : entre Moscou et Odessa, de petits postes de Cosaques, espacés de distance en distance, remplissaient les fonctions de courriers officiels. Une dépêche de TEmpereur au gouverneur général de la Nouvelle-Russie avait été égarée, et les nombreuses recherches n'avaient pu faire découvrir le poste coupable. Je partis d'Odessa avec l'ordre de faire châtier tous les hommes chargés du transport des dépèches. Arrivé à chaque poste, je réunissais les Cosaques et leur disais : « Une dépêche de S. M. TEmpereur a été perdue, voici « l'ordre de faire administrer vingt-cinq coups de knout « aux Cosaques de chaque détachement. » L'exécution commençait tout de suite, chaque homme se couchait à tour de rôle sur le ventre ; il recevait sans réclamation, des mains de son chef, le nombre de coups ordonnés, puis le plus ancien soldat faisait subir au chef de poste le même châtiment; pas une plainte, pas un murmure n'étaient proférés. L'ordre exécuté, je remontais en voiture et gagnais le poste suivant; je mis six journées à remplir cette pénible mission.

La paix venait à peine d'être jurée par Emir-Ahmet et ses voisins, qu'une démonstration hostile se manifesta du côté opposé, au-dessous d'Anapa, sur les bords de la mer Noire. Le Grand Seigneur, considéré par les populations de cette partie de TAsie comme leur seigneur suzerain, ayant droit en temps de guerre à leur obéissance et à leur secours, venait de faire débarquer des armes, des munitions et même de l'argent à Soukoum- Kalé. Les vaisseaux qui transportaient cette contrebande de guerre étaient grecs, mais naviguaient sous pavillon français ou autrichien, pour tromper les croiseurs russes. Le duc de Richelieu reçut un ordre très sèchement écrit

par le ministre de la guerre, de mettre à la disposition de Tarn i Tell commandant en chef la flotte de la mer Noire : deux bataillons d'infanterie de ligne, deux bataillons de chasseurs, un régiment de Cosaques et une batterie de campagne. Ces troupes devaient s'embarquer surPescadre chargée de Texpédition.

Le commandant, un colonel ou lieutenant-colonel restait au choix du gouverneur général. Les troupes désignées pour cette expédition relevaient du commandement immédiat du duc de Richelieu ; de plus, responsable de la tranquillité de son gouvernement, il ne pouvait pas s'attendre à ce qu'une expédition eût lieu sans qu'on le consultât préalablement. Jamais il ne parvint à connaître le nom du personnage assez puissant pour faire uinsi violer les règles de convenance, d'autant plus que l'Empereur ne cessait de lui témoigner la plus grande confiance. Le coup partait probablement de fonctionnaires jaloux de l'influence dont un étranger Jouissait auprès de leur souverain.

Je me trouvais en Crimée, à Ourzouff, occupé avec des ouvriers, lorsque l'ordre en question parvint au gouverneur général; il me chargea de l'exécuter, d'assister à Sébastopol à l'embarquement des troupes, en un mot de veiller sur tous les détails. M. de Richelieu désigna pour commander, le lieutenant -colonel du 22' chasseurs, officier très distingué.

Les choses tournent quelquefois bien singulièrement dans la vie; ce qui chagrinait fort M. de Richelieu fut le point de départ de ma fortune militaire. Le duc s'exagéra la portée du désagrément qu'il venait d'éprouver, cela tenait à son caractère facilement irritable; sa conscience ne lui reprochant rien, il ressentit profondément cette injustice. Voulant s'assurer si l'Einpereur avait tou-

jours pour lui les mêmes sentiments, ou si les envieux avaient été assez puissants pour lui enlever sa confiance, il adressa directement un mémoire à Sa Majesté. A la lin de ce mémoire, il demandait mon admission dans un régiment de la garde impériale, réunissant aux titres acquis par la mission dont il m'avait chargé pour rembarquement des troupes, les services que j'avais rendus à la ville d'Odessa : confection de trottoirs, plantations de promenades et autres embellissements.

A mon retour de Sébastopol, M. de Richelieu ne me souffla pas mot de ce mémoire, ni de la faveur qu^il sollicitait pour moi. Je le trouvai souffrant, même très change, les nerfs très irrités, conséquence de sa contrariété. Heureusement, le docteur Scudéry connaissait bien sa constitution et lui était tout dévoué; il me dit : « Avec le tem- « pérament nerveux de notre cher duc, il faut remplacer (( les remèdes impuissants à guérir son mal par des soins. « des attentions partant du cœur, et laisser de côté la « pharmacie! » J'étais tour dispose à lui prouver mon dévouement filial, en échange des bontés dont il me comblait, et, de concert avec le docteur, nous nous rendîmes bientôt maîtres de cette indisposition, transformée en fièvre nerveuse , tenace. Nous parvînmes avec de grandes difficultés à calmer ces crises violentes, revenant fréquemment, augmentées par une absence complète de sommeil qui dura douze nuits, avec impossibilité de lui faire accepter la moindre nourriture. Le cuisinier triompha de cette difficulté par la préparation d'une gelée de viande très concentrée : une cuillerée de cette gelée équivalait à plusieurs livres de viande. Le sommeil vint plus difficilement, à cause de la grande irritation des nerfs; le moindre bruit, celui du balancier d'une pendule, par exemple, l'exaspérait.

Il paraissait cependant prendre plaisir à m''entendre lire. Je choisis l'iiistoire de Gil Blas de Santillane qu'il aimait beaucoup. Je commençai ma lecture sur le ton ordinaire, puis, petit à petit, baissant la voix, je cherchai le ton le plus monotone, pour arriver à une espèce de bourdonnement. Par ce moyen, dès le second jour, j'obtins une demi-heure de sommeil, qui amena une première détente; je continuai plusieurs jours : chaque fois, le sommeil venait plus vite et durait plus longtemps.

La réception de la réponse de TEmpereur au mémoire envoyé compléta la guérison; le Tzar témoignait au duc de Richelieu sa surprise d'apprendre qu^une expédition eût été entreprise avec des troupes de sa division, sans son avis; il terminait en affirmant que pareil fait ne se reproduirait plus. Cette lettre, conçue en termes flatteurs, donnait entière satisfaction à M. de Richelieu, TEmpereur lui accordait toutes ses demandes, aussi la convalescence fit de sensibles progrès, toute crainte de rechute disparut.

Mes soins avaient prouvé la sincérité de mon dévouement; M. de Richelieu me témoigna depuis une affection toute paternelle. Ce fut avec un véritable plaisir qu'il me donna à lire la lettre de PEmpereur, dans laquelle je vis, ce à quoi je ne m'attendais nullement, mon admission comme lieutenant dans le régiment des chasseurs de la garde impériale, grade équivalent à celui de capitaine dans la ligne.

Nous touchions à Tautomne de 1809, la saison des bains de mer était très brillante. La convalescence du gouverneur fut le signal de grandes réjouissances ; l'amour, le respect et le dévouement qu'on lui portait, éclatèrent en cette circonstance d'une manière touchante. On adorait cet homme de mœurs irréprochables, intègre, Drobe, généreux, affable, s'occupant des affaires des

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autres, toujours heureux de rendre service. Des fêles de toutes sortes se succédèrent sans relâche. Je profiterai de Toccasion pour présenter au lecteur le monde officiel, c'est-à-dire le corps consulaire, et la société d'Odessa.

Le consul général de France : M. Mure, fort brave homme vieilli dans les consulats du Levant, avait épousé une très belle Grecque dont il avait un fils. Emigrés, nous nous trouvions vis-à-vis de lui dans une position délicate; cependant nous eûmes toujours à nous louer de ses procédés à notre égard.

Le consul général d'Angleterre : M. James, né en Russie, marié à une Allemande, née à Pétersbourg, agréable et bien élevée, avait une fille et un fils, très appréciés dans notre société.

Le consul d'Espagne : M, Doulaisdel Castillo, homme charmant sous tous les rapports, de Tintimité de notre maison, resta toute sa vie dévoué à M. de Richelieu; j'aurai l'occasion par la suite de parler très souvent de lui; il gérait de plus le consulat des Deux-Siciles.

Le consul général d'Autriche : M. de Thom, d'origine hongroise, homme de la meilleure compagnie, marié à une Polonaise, excellente musicienne, tenait très grande maison; je suis resté intimement lié avec ses deux fils. Il racontait une histoire, peut-être un peu légère, inais fort comique, dont son père avait été le héros ; les oreilles trop chastes sont prévenues : « M. de Thom, le père, « était gouverneur d'une petite ville autrichienne, située « sur la frontière turque; une armée commandée par le « grand vizir lui-même la menaçait d'un siège; la con- « sternation causée par l'impossibilité de résister était H générale. On connaissait le sort réservé à la populace tion : la ville pillée, les femmes vendues comme esclaves a sur les marchés de Stamboul, les hommes massacre-.

DU COMTE DE ROCHECHO U A RT . l3l

(( M. de Thom essaya de rassurer les habitants, il paru lait facilement la langue turque; de plus, une longue « résidence à Constantinople l'avait initié aux mœurs « musulmanes : — Donnez-moi carte blanche, leur dit-il, « imitez-moi sans rien dire, quoi qu'il arrive, et j'espère a vous sortir de cette mauvaise situation; vous en serez « quittes pour charger vos notables d'offrir quelques « cadeaux en votre nom. Pendant que l'on réunissait les « présents, M. de Thom préparait son compliment à « Mustapha. On ouvrit les portes de la ville, on mit à la « disposition du grand vizir la plus belle habitation; la (i députation se présenta, l'orateur se surpassa, tout u paraissait aller pour le mieux, lorsque le grand vizir, « se retournant vers M. de Thom, lui dit : — Tu parles (( trop bien notre langue, ne serais-tu pas un traître ayant « abandonné le Prophète pour suivre ces chiens de (( chrétiens? — Je suis un pauvre chrétien; un long « séjour à Stamboul m'a permis d'apprendre votre langue <( et d'étudier vos usages. Cette réponse ne paraissant pas « convaincre le grand vizir, M. de Thom ajouta : — Voici u la preuve de ce que j'avance ; tout musulman est cir- « concis : regarde, je ne le suis pas! S'approchant, il « montra les preuves de son dire. Les quarante notables « composant la délégation, fidèles à leur consigne : « Imitez tout ce que je ferai, formèrent le cercle autour « de Mustapha, entr'ouvrirent leurs vêtements en même « temps et prouvèrent leur qualité de chrétiens. Devant « cette exhibition générale si singulière et le sang-froid u des acteurs, le grand vizir partit d'un grand éclat de (( rire, il était désarmé et la ville sauvée. »

Après le corps consulaire, je citerai : M. Raymond et M. Sicard, tous deux Français, négociants les plus importants de la ville ; nous les voyions souvent, ils devaient la

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rapidité de leur fortune à la part que M. de Richelieu leur avait attribuée dans les approvisionnements de Tarméede Moldavie. Ces messieurs remplirent leurs enga^^ements avec une grande probité et avec exactitude. Ils achetaient des blés et des farines pour le compte de plusieurs maisons de Marseille.

Après eux venaient un négociant anglais , M. Catley, marié à une fort jolie Viennoise, et un banquier allemand, qui était veuf et père de deux jeunes lilles fort agréables; nous avions des rapports fréquents avec ces deux maisons gaies et hospitalières.

Un gentilhomme français, le marquis de Castelnau, ancien surintendant des théâtres sous le règne de Fempereur Paul. Un Suisse, M. Maifredy, et un autre Français, M. Pictet, complétaient Tensemble de nos réunions intimes et de nos soupers.

Le reste de la société d'Odessa se composait de négociants italiens, vénitiens, génois, ragusains ou napolitains, pleins d'originalité, possédant au plus haut degré le goût du plaisir, de la musique et des mascarades; ils remplissaient le Casino et la Redoute de leur animation; doués d'une imagination prodigieuse, ils abusaient, suivant l'usage de leur pays, des épithètes louangeuses. Un jour, je travaillais dans mon bureau, lorsque j'entendis frapper à la porte : « Entrez », dis-je en russe ; personne ne parut, et l'on frappa de nouveau ; je répétai : « Entrez », en allemand, en français, en anglais et en italien: ces langues se parlaient couramment à Odessa. La porte s'ouvrit, et parut un capitaine de vaisseau marchand ragusain. Le dialogue suivant s'établit: et Altessa! — Che cosa « voleté? — Se puol vedere la Sua Maesta. — Che Maesta? tt — Il Re di Odessa. « Tout cela dit avec le plus grand sérieux; ce brave homme voulait tout simplement paner

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au duc de Richelieu; pour m'attendrir, il m'appelait Altesse, après avoir traité mon valet de chambre d''Excellence. En faisant la part du caractère italien, le titre de Maesta exprimait bien le rôle important et la position dont jouissait M. de Richelieu.

Notre société se recrutait en été de dames polonaises, qui se foisaient ordonner par leurs médecins une saison de bains de mer, et apportaient une grande gaieté; de quelques Valaques, entre autres un grand seigneur, M. Phiiippesco, forcé de quitter la principauté pour avoir pris une part trop active dans l'administration de son pays. Toutes les grandes familles valaques sont d'origine grecque, issues de cette pépinière de gens passés maîtres en intrigues, habitant le Phanal, descendants de familles ayant joué un rôle sous les derniers empereurs d'Orient; école célèbre de cabales et de fourberies. Elles n'avaient pas changé de mœurs et suivaient le chemin tracé par leurs ancêtres, instruits, fins politiques, connaissant le maniement des affaires publiques, mais joignant à ces qualités brillantes le grand défaut de l'intrigue. Le comte de Choiseul-Goufrier, dans le récit de son ambassade de Constantinople, s'exprime ainsi sur ces familles, page 229 : « Les familles dont je parle sont appelées « Phanariotes, du nom du bourg qu'elles habitent, et Phanal. C'est parmi elles que le Grand Seigneur choisit : « les hospodars de Moldavie et de Valachie, l'interprète « du Divan, le drogman de la Porte, celui du grand « vizir, celui de l'Amirauté; ces places sont fort recher- « chées et accordées au plus enchérisseur. Constantinople « est le pays de la cabale : les plus proches parents cher- <; chent à se supplanter sourdement et sans scrupule. « On ne saurait concevoir l'acharnement qu'ils mettent ce à s'entre-détruire, par leurs délations odieuses auprès

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« du Divan. A peine un des leurs est-il nommé, que ses « compétiteurs inventent toutes sortes de calomnies et « promettent les plus fortes sommes pour le faire desti- « tuer. Ces familles résident pour la plupart à Phanal, a où est située l'église patriarcale du rite grec. »

N'étant mêlés en rien dans ces intrigues, nous Jouissions de la société de femmes charmantes, séduisantes par leur beauté, leur esprit et leur éducation ; les hommes aimables et instruits abordaient tous les sujets de conversation, tous parlaient le français le plus pur et connaissaient les finesses de notre langue. M. Philippesco avait une fille charmante, mademoiselle Anika; elle avait tourné la tête du général Mileradowitch, commandant en chef de l'armée russe des provinces danubiennes ; ils devaient se marier, lorsque TEmpereur, instruit de leur projet, rappela le général à Pétersbourg, et M. Philippesco fut exilé. Il obtint la permission de rentrera Bukarest en 1812, après la signature de la paix entre la Turquie et la Russie. C'est au milieu de cette société que s'écoulèrent les plus heureux jours de ma vie, je regrette d'en avoir joui trop peu de temps.

Parmi les nombreuses létes données pour célébrer la convalescence de M. de Richelieu, un fort beau bal costumé se préparait à la Redoute ; je faillis bien ne pas y assister. Nous venions de recevoir la visite d'un Anglais, M. Atchinson, frère cadet de lord Atchinson, commandant en second de Farmée anglaise lors de l'expédition d'Egypte en 1798 et 1799, après la mort de sir Abercromby. L'Angleterre et la Russie échangeaient des relations plus cordiales que de coutume. M. Atchinson, revenant de Constantinople par terre, avait prié le comte de Langeron, en traversant Bukarest, de lui faciliter les moyens de se rendre à Odessa pour visiter la ville nais-

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santé, y établir des relations commerciales, but de tous les Anglais. M. de Langeron lui délivra un passeport et une lettre d'introduction près de M. de Richelieu; très bien accueilli comme tous les étrangers de distinction, ce gentleman eut son couvert mis tous Jes jours à notre table. Un soir, la conversation roula sur le siège d'Otchakoff en 1788; notre Anglais manifesta le désir de voir cette place pour suivre sur le terrain les travaux de ce siège mémorable; son frère y avait assisté comme volontaire et lui en avait souvent parlé. Le duc lui répondit : « Cela est très facile, mon neveu vous y conduira demain. » Grands remerciements de la part du curieux; me voilà chargé de cette corvée ! Dans toute autre circonstance, cette course ne m'eût nullement contrarié, mais le bal costumé était fixé au lendemain! Je devais ouvrir le bal par une polonaise aVec mademoiselle Anika Philippesco; j'entrevis le moyen de tout concilier. En partafit de grand matin, on pouvait rentrer à Odessa à huit heures, s'habiller et courir à la Redoute. " La, distance par terre d'Odessa à Otchakoff étant de quinze lieues, il ne fallait pas que mon curieux s'arrêtât trop longtemps à examiner les ruines de cette ville. Nous étions au milieu de décembre, une légère brise de nord-est nous soufflait dans le nez, nous voyagions en calèche découverte pour mieux voir le paysage; la route de poste longe la mer, nous filions très rapidement sur ce terrain uni. En voyant, après le troisième relais, les petites vagues que le zéphyr soulevait sur la mer, je dis sans y attacher d'importance, simplement pour soutenir la conversation : « Voilà une « jolie plage pour se baigner, mais il n'y ferait pas bon « en ce moment. — Pourquoi dites-vous cela? répondit « mon Anglais, — Je le dis parce que personne ne serait tt tenté, avec cet air frais, de se jeter à l'eau. — Combien

« pariez-vous? continua mon interlocuteur. — Je parie « dix ducats que vous ne vous baignez pas ici en ce a moment ! — Faites arrêter ! » cria le diable d^homme. Je donnai Tordre au postillon, mon original se déshabilla, se jeta dans la mer, et revint prendre ses vêtements en me disant simplement : « Oh! Teau n'était pas chaude! » Le postillon lit le signe de la croix, ajoutant en russe : « C'est bien sur un damné qui cherche à éteindre le feu de Tenfer qui le consume. » Un instant, je craignis que, vu cette Iblie, mon compagnon ne pût continuer la route, il n'en fut rien heureusement; à peine un léger frisson, et tout fut dit. Une demi-heure après, nous arrivions à Otchakoff; une tasse de thé chaud avec du rhum ht disparaître toute trace de ce bain intempestif. Après avoir fait le tour des vieux remparts entièrement écroulés, visité le port construit au confluent du Boget du Dnieper, et admiré la mosquée convertie en église grecque qui conserve encore un reste de grandeur, notre curiosité était satisfaite, et nous dînions chez le directeur de la douane de cette pauvre ville déserte, réduite alors au rang de simple bourgade en ruine. Sans perdre un instant, nous reprenions le chemin d'Odessa, où j'arrivai à temps pour ouvrir le bal avec ma jolie danseuse; mon excursion me coûta dix ducats, que je dus payer à mon hérétique compagnon. Je revis M. Atchinson, en 1816, à Paris; son tils avait été arrêté comme complice de Tévasion de M. de Lavalette, avec deux autres Anglais, M . Burke et sir Robert Wilson. Notre étonnement fut grand de nous retrouver si loin d'Odessa. Ainsi finit Tannée 1809; Thiver et le printemps de 1810 se passèrent sans événements dignes d'être cités.

Au mois de mai, le gouverneur général, complètement remis de sa maladie nerveuse, entreprit de nouveau la

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tournée d^inspection de ses gouvernements; je restai à Odessa pour surveiller des travaux importants sur les quais, l'ouverture d'une rue nouvelle, et des plantations dans notre jardin particulier, situé à une verste de la barrière appelée Tyraspole, dans un vallon bien abrité, avec une source importante, chose rare aux environs d'Odessa. Leduc de Richelieu s'intéressait vivement à ce jardin, et, pendant son voyage, ses lettres portaient les traces de cet intérêt :

« Mon cher Léon, j'ai été bien contrarié par les vents « et les tempêtes. J'ai eu le plaisir de rester quatre jours « à Kertch, sans pouvoir passer et voyant périr des bâtice ments autour de moi. Je crains que notre caisse d'as- « surances n'ait reçu une fière secousse.

« Je vous prie de bien faire travailler au jardin, de « manière qu'à mon arrivée on puisse commencer à « planter; que les trous soient grands et profonds. Je pars « pour Taganrog, je vous embrasse.

ce R. »

ce Taqanrog, 1 1 octobre.

a Adieu, mon cher Léon, je vous recommande le

c( jardin; pourquoi ne m'envoie-t-on pas, excepté votre « lettre, aucuns papiers de Tolmu et du Dorf ? Je suis ce très mécontent, je vois qu'il faudrait être en plusieurs « endroits à la fois. Dites positivement que l'on m'adresse ce tous les papiers intéressants à Akmetcheff, joignez-y ce des gazettes; comment, dans un pareil moment, ne ce m'en envoyez-vous pas une? Dites à Bossetti qu'il me ce fasse un rapport des vaisseaux arrivés depuis mon ce départ, R. »

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Bossetti, Génois d'origine, était directeur de la quarantaine. Dans une autre lettre, en parlant d'un orage épouvantable, qui, fondant sur Odessa, avait ravagé notre pauvre jardin :

« Vous m'avez fait bien de la peine, mon cher Léon, tt en m'appienant les désastres d'OJessa et de notre « jardin; est-il possible que tant de peines, de soins, que « tout ce qui fait mon amusement soit perdu? Je vous a afBrme que je n'ai point dormi cette nuit, quoique je « fusse bien fatigué! Tâchez de réparer, si cela est répa- « rable, sinon, laissons tout là, plutôt que de dépenser de a l'argent inutilement, et qui pis est, s'aitacher mal à « propos à quelque chose qui ne vous donne que du « chagrin. R. »

Enfin, la dernière contenait ces lignes :

« Voici, mon cher Léon, une lettre à mettre à la poste, a une autre à donner à Saint-Priest, s'il est arrivé, ou « quand il arrivera. Mandez-moi des nouvelles d'Odessa, a est-il arrivé beaucoup de bâtiments? J^en ai vu à Bala- « klava, qui venaient tout fraîchement de Constantinople, « ce qui me fait espérer qu'il pourra en être arrivé aussi « à Odessa.

« Je vous recommande les travaux hydrauliques du « jardin, j'imagine que je trouverai, à mon retour, des « choses surprenantes, prenez conseil du comte Razou- « mowski pour tout cela.

tt Je pense partir demain pour le Couban, faites en « sorte qu'à mon retour en Crimée je trouve de vos noutt velles. Mille amitiés au consul d'Espagne,

tt P. S. — Je reçois à l'instant votre lettre. Je vois avec

« regret que votre santé laisse à désirer, abandonnez la « fontaine du jardin, et soignez-vous, consultez le docteur « Laban. J'attends de vos nouvelles avec impatience.

« Je me fais une grande fête de voir comment vous « avez arrangé la fontaine, vous ne sauriez croire quelle « impatience j'ai de revenir à Odessa!

« Je suis bien fâché de ce que vous me dites, touchant a la non-arrivée de bâtiments. Je ne serais pas aise de « pouvoir me baigner dans la baie de la Quarantaine, ce u qui ne pourrait avoir lieu que dans l'absence complète a de navires, ou la cessation de toutes relations commer- M ciales. Au reste, il faut espérer que notre armée de « Moldavie, qui est en pleine activité, avec des forces u considérables, forcera les Turcs à faire la paix.

« Mille amitiés au consul; les Espagnols ont déci- « dément le diable au corp'?. R. n

Charles de Saint- Priest, dont il est question dans cette lettre, était le second hls de Tancien ambassadeur de France en Turquie; resté en Russie, après 1 8 14, il devint gouverneur civil d'Odessa.

Ces extraits montrent l'intérêt porté par M. de Richelieu à la prospérité d'Odessa, à son jardin, et témoignent de son affection pour moi. Au lieu de prolonger son séjour à Oursouff comme il l'espérait, le duc de Richelieu dut partir précipitamment, appelé à Pétersbourg par l'Empereur : Sa Majesté voulait s'expliquer avec lui « de a tous les désagréments qu'il avait éprouvés à son irjuii », tels étaient les derniers mots de la lettre, et causer d'affaires importantes. Je préparai tout pour ce voyage, et trois jours après le retour du duc à Odessa, nous partîmes pour Pétersbourg.

M. de Richelieu fut comblé de marques de confiance

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et de faveurs, reçut le grand cordon de Saint- Alexandre Nevvski avec plaque en diamants; de plus, TEmpereur, supposant avec raison que les finances du gouverneur ne pouvaient supporter de fréquents et coûteux voyages de la mer Noire à la mer Blanche, lui donna un bon de cinquante mille roubles à toucher sur le Trésor.

Pendant le cours de ce voyage, le prince Casimir Lubomirski, ami intime de M. de Richelieu, me présenta à la belle madame Xarishkin ; elle dit au prince qu^elle serait enchantée de faire quelque chose pour moi, par amitié pour M. de Richelieu; ce bon et excellent ami ne laissa pas échapper l'occasion, il la pria de me faire nommer aide de camp de l'Empereur. Quatre jours après, je reçus ma nomination; avec une grâce parfaite, l'Empereur consentait, quoique je risse partie de sa maison militaire, à me laisser attaché à la personne du gouverneur général de la Nouvelle-Russie.

L'emploi d'aide de camp de TEmpereur m'offrait deux avantages : d'abord un service exceptionnellement agréable pendant mes séjours à Pétersbourg, ensuite un supplément important d'appointements, deux mille francs, pris sur la cassette de l'Empereur, augmentation fort appréciable pour un officier possédant sa solde pour toute fortune. Avant de quitter Pétersbourg, le général Ouwaroff, le plus ancien des aides de camp généraux, me présenta à Sa Majesté à la parade. Ce jour-là, je commençai mon service au palais; mais l'Empereur ne sortit point de ses appartements.

Ces faveurs contribuèrent puissamment à effacer du souvenir de M. de Richelieu les petites tracasseries de l'année précédente, tracasseries provenant de personnages envieux de ses succès, surtout de la haute faveur dont il jouissait auprès de l'Empereur, qui parlait sans cesse

de son excessive délicatesse et de sa probité, proverbiale en Russie. Ces messieurs prenaient ces louanges continuelles pour une critique indirecte, mais sévère, de la conduite de certains d'entre eux, revêtus de hauts emplois. Nous quittions la Cour dans les derniers jours de mai 1810.

Le duc de Richelieu pensa un instant à retourner par Moscou, oîi il était attendu; mais de nombreuses affaires en souffrance l'appelaient à Odessa, il prit le chemin le plus court. Nous nous arrêtâmes cependant deux jours à Toulchine, chez la comtesse Félix Potocka, Cette beauté célèbre, d'origine grecque, avait été mariée à l'âge de quinze ans au comte de Witt, dont elle eut un fils; devenue veuve, elle épousa le comte Félix Potocki, un des quatre grands seigneurs polonais qui contribuèrent le plus au partage de la Pologne et à l'anéantissement de sa nationalité. Fort belle encore, malgré ses quarante ans et ses six enfants, on prétend qu'elle disait : « J'ai mal à mes « beaux yeux » ; accoutumée à entendre, mille fois par jour, vanter ses bsaux yeux, elle supposait que cela ne faisait qu'un seul mot en français.

La maison, tenue sur un pied princier, se composait de : six demoiselles de compagnie, des peintres, des musiciens, des poètes, des gouverneurs ecclésiastiques et laïques pour ses trois fils, un jardinier paysagiste allemand, aux gages de trois mille francs par an, des médecins, des écuyers, des secrétaires, soixante domestiques; enfin, quarante chevaux dans les écuries. Pour subvenir aux dépenses d'un pareil train, le comte Potocki jouissait du revenu de deux cent mille paysans, environ deux millions de francs. Cette grande dame nous reçut à merveille; elle joignait à sa grande beauté un esprit fin et un cœur excellent. Dans toutes les positions où elle s'est trouvée, elle a

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SU se créer des amis et les conserver jusqu'à sa mort ; n'estce pas le plus bel éloge que Ton puisse faire de quelqu'un ? Il y aurait de gros volumes à écrire sur l'histoire de la famille Potocki, l'une des plus nombreuses, des plus puissantes, des plus illustres et des plus riches de l'ancienne Pologne.

Le duc de Richelieu avait créé à Odessa un collège ou gymnase; cet établissement, d'une grande importance pour la Russie méridionale, destiné, avec TUniversité de Charkoff, à recevoir toute la jeunesse de cette partie de l'Empire, était sous la direction d'un M. Wolsey, lequel, peu reconnaissantdela belle positionqu'il occupait, devint insupportable; la lettre suivante fait connaître les sentiments du duc à son égard :

:, >.J j.-.:;> j.i, ... .^jptvinibre 18 10. « J'ai reçu votre lettre qui m'a profondément affligé; a j'écris à M. Wolsey, et je vous charge de lui remettre « ma lettre; mais j'en espère peu, puisque son parti est « pris selon toute apparence. Voilà donc cet homme si K désintéressé qui, après avoir rempli ses poches de <( ducats, veut non seulement quitter, mais détruire l'étaa blissement qui devait faire sa gloire. J'en suis outré; il « ne faut pourtant pas le laisser paraître, afin de « ne pas en hâter la ruine. Comme je ne reviendrai « d'Ourzouft' que le i 5 ou 20 octobre, je vous prie de « vous occuper des plantations du jardin, comme nous « en sommes convenus ; tous les endroits trop clairs dans a les massifs seront garnis de buissons. Plantez le bas du « jardin en acacias et peupliers de différentes espèces et a devant des arbustes ; surtout des trous profonds et de « la bonne terre dans les endroits suspects d'être salés ; « beaucoup de sureaux et de ces jolis buissons à fleurs

« rouges. Faites préparer une pépinière de pêchers ; faites '( planter tous les noyaux que vous pourrez vous procu- « rer et ceux que j'ai fait conserver; mais, avant, bonice liez la terre.

« Adieu, mon cher Léon, Je vous embrasse de tout a mon cœur.

Ainsi que M. de Richelieu le prévoyait, M. Wolsey partit sans attendre le retour du gouverneur. Le duc s'adressa à l'abbé Nicolle; ce digne ecclésiastique possédait toutes les qualités pour le remplacer. Il appartenait à rOrdre des Oratoriens et professait dans un collège de son Ordre. Fuyant devant la tourmente révolutionnaire, il arriva à Pétersbourg, après avoir parcouru l'Italie, la Grèce, la Turquie, et dirigé à Constantinople l'éducation des fils du comte de Choiseul-Goufïier, ambassadeur de France. A Pétersbourg, il créa une institution avec le plus grand succès; tous ses élèves devinrent des hommes distingués et jouèrent un rôle important dans l'histoire de leur patrie : le comte Michel Orloff, les deux comtes Kisseleff, le prince Gortchakoff, le prince Mentschikoff, etc., etc. Ce saint prêtre habitait alors Odessa; il exerçait les fonctions de missionnaire près des colons catholiques établis autour de la ville, et étendait ses prédications jusque dans les montagnes du Caucase. Ses succès au milieu de ces colonies et de ces peuplades diverses étaient de jour en jour plus sensibles, la religion reprenait son empire, les mœurs devenaient plus pures; toutefois, il y manquait encore le plus puissant moyen de régénération morale : l'instruction de la jeunesse. C'est alors que M. de Richelieu et M. l'abbé Nicolle s'entendirent et tracèrent le plan du collège et des études,

MEMOIRES INEDITS

avec les professeurs les plus distingués de France et de Russie. Ce collège devint par la suite un établissement de premier ordre ; on y enseignait : les langues mortes et vivantes, les mathématiques, Thistoire, le dessin, la musique, l'escrime, léquitation ; aucune branche n'était négligée. Le lycée Richelieu, largement doté par son fondateur, se composait d'un vaste bâtiment, construit en dehors de la ville, près de la citadelle. Lorsque, appelé par Louis XVIII, le duc rentra en France, il obtint d'aflecter au lycée d'Odessa une pension de seize cents ducats, qu'il recevait de la munificence impériale. En 1816, le Tzar concéda à ce collège le titre de Lycée impérial, avec les privilèges que TÉiat accordait aux Universités, c'est-à-dire que tout élève, ses études terminées, recevait son brevet d'officier, après un stage de trois mois comme sous-officier. Ces faveurs furent obtenues par le comte de Langeron, gouverneur général de la Nouvelle- Russie, après le duc de Richelieu, par un ukase contresigné du prince Galiizin; l'Empereur imposait une seule condition : a L'abbé Nicolle restera à la tête des études.» Pendant la peste d'Odessa, l'abbé Nicolle se montra l'auxiliaire le plus dévoué de M. de Richelieu. En 1819, rappelé à Paris par le duc de Richelieu, il prit la direction du collège RoUin; il laissait le lycée d'Odessa dans l'état le plus florissant, grâce aux faveurs du Tzar et à l'impulsion donnée par son fondateur.

Rien à signaler au printemps de 181 1; au mois de mai, on nous annonça que madame Narishkin fuyait, sur l'avis des médecins, le climatdePétersbourg, mortel pour la santé de sa fille Sophie, dont l'Empereur était père. Il chérissait d'autant plus cette enfant, qu'il avait perdu les deux filles qu'il avait eues de l'impératrice Elisabeth et une sœur aînée de Sophie. Toutes ses affections pater-

nelles se concentrèrent donc sur cette charmante enfant, âgée de six ans. Il lui fallut, pour se séparer d'elle, l'assurance que le climat d'Odessa et les bains de mer pourraient seuls rétablir sa santé. Elle revint, en effet, complètement guérie; cependant, elle mourut subitement, très jeune, fiancée au comte Schouwaloff. Une suite princière accompagnait la belle favorite. Il était fort difficile de la loger convenablement à Odessa dans l'hôtel du gouverneur général de la Nouvelle-Russie, simple et modeste maison bourgeoise. M. de Richelieu me chargea de découvrir une habitation pouvant recevoir cette brillante et nombreuse compagnie.

La comtesse Potocka possédait une grande et belle maison, séparée de la mer par un beau jardin, très bien dessiné, planté d'arbres et de fleurs rares; je partis pour Toulchine solliciter la faveur d'installer dans cet hôtel la grande dame annoncée. Je rapportai trois jours après l'autorisation désirée; je n'avais pas hésité à faire connaître à madame Potocka la reconnaissance que je devais à inadame Narishkin. Cette bonne et excellente dame approuva mes sentiments de gratitude en m'accordant avec une grâce parfaite la faveur que je lui demandais.

On attendait dix-huit personnes : madame Narishkin, sa fille Sophie, trois dames de compagnie : une Russe, une Polonaise, une Anglaise; un médecin allemand; M. Vicomte, Français chargé de la correspondance; M. Pawloff, premier veneur, sous le grand veneur M. Dimitri Narishkin, remplissant les fonctions de chambellan; la gouvernante de mademoiselle Sophie; trois femmes de chambre, un chef de cuisine, un maître d'hôtel, un courrier, trois valets de pied.

Madame Narishkin, née en 1780, fille du prince Tchet-

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wertinski, tué dans les guerres de Pologne, épousa à quinze ans M. Naxishkin, frère du grand chambellan, descendant de l'ancien favori de Timpératrice Catherine I". Remarquée par Tempereur Alexandre pour sa beauté et son esprit, elle devint sa maîtresse en titre, en 1801, après son veuvage.

Le séjour de madame Narishkin à Odessa absorba tous nos moments; je cherchais tous les moyens de lui faire passer agréablement le temps. Les bals, les concerts, les excursions en mer, les promenades à cheval et en voiture, se succédèrent sans interruption pendant deux mois.

La chaude température, le ciel d'Odessa, beau comme le ciel d'Orient, enfin, les bains de mer produisirent en peu de temps des effets merveilleux sur la santé de la jeune Sophie; souvent cause d'inquiétude pour son père et sa mère. Voulant assurer la cure si bien commencée, le médecin d'Odessa conseilla un voyage en Crimée, le climat plus chaud encore achèverait la guérison. Tout le monde accueillit cette idée de voyage avec acclamation; mais avant de la mettre à exécution, il fallait l'autorisation de Pétersbourg. La réponse ne se fit pas attendre, l'Empereur approuvait, il laissait to ate latitude, et recommandait seulement d'éviter la fatigue.

Au moment où j'écris ces lignes, jius de trente années se sont écoulées depuis ce voyage, mais les moindres épisodes restent gravés dans ma mémoire ; il me semble que ces événements datent d'hier, car il serait impossible de rêver un voyage plus délicieux.

Nous partîmes le mardi 5 septembre 181 1 ; bien certainement, depuis le voyage de l'impératrice Catherine II, jamais aussi nombreuse et aussi brillante compagnie n'avait paru dans ce pays. Les paquets à charger, la

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caravane à organiser ne nous permirent pas de quitter Odessa avant midi; du reste, la première journée avait seulement onze lieues, on devait coucher chez le général Gobley.

L^avant-garde se composait : d'un fourgon emportant tous les ustensiles de cuisine de madame Narishkin, d'un chariot rempli de provisions, d'un britchka avec la vaisselle, l'argenterie et les malles; ma calèche suivait; J'avais pour compagnon notre ami, le consul d'Espagne, M. Doulais del Castillo. Derrière nous, seul dans sa voiture, M. Perrawski, fils naturel du comte Rasoumowski, qui l'avait recommandé à M. de Richelieu; il remplissait les fonctions de secrétaire civil ; ce voyage fut des plus heureux pour lui ; il épousa à la suite mademoiselle Charlotte de Sally, une des demoiselles d'honneur de madame Narishkin. Une berline suivait pour les. femmes de chambre; la calèche de M. Vicomte, le secrétaire, avec le docteur allemand, M. MûUer; la calèche de M. Pawlofî avec la comtesse Artzen et mademoiselle Charlotte de Sally, toutes deux dames de compagnie, et la gouvernante de la petite Sophie. Enfin, dans la dernière voiture : madame Narishkin, sa fille et le comte de Venanson, chef d'état-major de la division du duc de Richelieu. Ce pauvre garçon, fort bel homme, passa pour s'être montré trop assidu, en un mot, pour avoir fait un doigt de cour à la grande dame; en plaisanta-t-elle plus tard avec son auguste amant, ou une méchante langue prévint-elle l'Empereur? Toujours est-il que le comte de Venanson fit très brillamment les campagnes de 1812, i8i3 et 1814, sans obtenir ni un grade ni une décoration; il quitta le service de la Russie, rentra en Sardaigne, son pays, et fut nommé très vite lieutenant général. Le duc de Richelieu était oarti deux Jours avant

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nous, avec son cousin germain, le comte Charles de Rasiignac, colonel au service de la Russie, fils de mademoiselle d'Hautefort , sœur de la mère de M. de Richelieu. Le gouverneur voulait se charger lui-même de préparer les chevaux nécessaires pour les voitures formant notre caravane, composée de vingt-huit personnes.

L'itinéraire comprenait Cherson, Pérécop, Akmetcheff, Batchi-Seraï et Sébastopol, où nous attendait la réception la plus brillante. Montés sur un bâtiment léger, nous passâmes devant toute la flotte pavoisée, qui nous saluait de ses hourras et de ses bordées; des dîners et des fêles dans les salons de l'amirauté, décorés d'attributs maritimes, furent suivis d'une excursion au couvent de Saint- Georges. Il nous prit la fantaisie de jouer la tragédie à' Iphigénie sur les lieux mêmes où s'était développé le drame.

A Balaklava, sur nos instances, le commandant du bataillon et de la colonie grecque renouvela le simulacre de la prise de la forteresse, qu'il nous avait donné le 25 septembre 1808, pour fêter l'anniversaire de naissance du gouverneur. Le chemin qui longe la côte méridionale n'étant pas carrossable, quatre-vingts chevaux de selle et cinquante chevaux de bât pour transporter les bagages, cuisine, provisions, etc., nous attendaient à Balaklava, pour continuer notre voyage. Reçus partout avec les plus grands honneurs, des fêtes originales s'organisaient par enchantement chez nos hôtes de 1808 : concerts, danses, collations sur l'herbe, spectacles, feux d'artifice, illuminations, A Batchi-Séraï, cachés dans une tribune de la mosquée, nous vîmes les derviches tourneurs, qui dansent et chantent, jusqu'au moment où ils tombent par terre, épuisés et à demi morts; une autre fois, madame Narishkin visita le harem d'un chef

DU COMTE DbC H OCH ECHOUA RT . I 49

musulman; cette visite faillit très mal tourner : j'étais blond, sans barbe, j'avais la peau fine et blanche; madame Narishkin imagina de me faire prendre la robe d'une de ses femmes de chambre, et un chapeau avec un grand voile; ainsi déguisé, elle me força à l'accompagner. Ces dames du sérail, curieuses des détails de toilette de nos dames européennes, s'approchaient, touchaient, regardaient; le corset surtout les intriguait beaucoup. Une d'elles vint à nîoi pour se livrer à un véritable examen; craignant un grand scandale, je dus feindre un accès d'humeur et me retirai à l'écart sur un divan, paraissant bouder. La situation devenait d'autant plus critique pour moi, que la vue de ces femmes fort belles, très peu habillées, me troublait. Je sortis néanmoins sans encombre : on avait laissé de côté la dame grognon.

Nous restâmes cinq jours à Ourzouff, alors complètement terminé; ces dames prenaient des bains de mer et ne pouvaient se rassasier de la vue admirable sur la mer Noire, dont on jouit du jardin.

Madame Narishkin donnait partout des gratifications d'une générosité royale, tant elle paraissait heureuse des fêtes qui se succédaient et pour lesquelles chacun cherchait à rivaliser de luxe ou d'originalité. Nous étions tous jeunes et gais, on peut affirmer que ce fut un éclat de rire continuel pendant quatre semaines. La petite Sophie m'avait pris tout à fait en amitié, elle m'appelait son petit mari et, comme tel, me communiquait les lettres de son père, chefs-d'œuvre de simplicité et de tendresse, à la hauteur d'une enfant de six ans.

Partis, comme je l'ai dit, le 5 septembre, d'Odessa, nous couchions le 3o àSoudaiih; les voitures nous atien-

l50 MÉMOIRICS INÉDITS

daient pour continuer sur Caffa , point de réunion assigné à tout le monde. Nous y arrivions de trois côtés différents, les relais ne contenant pas assez de chevaux pour toutes nos voitures. Quarante-huit heures furent consacrées à montrer en détail cette ville à nos voyageuses. Le soir du second jour, M. de Richelieu nous annonça que les fêtes devaient finir et les affaires sérieuses commencer; il venait de recevoir des dépêches nous ordonnant d'entrer en campagne, pour nous emparer d'un port sur la mer Noire, au sud d'Anapa, appelé Soudjouk-Kalé, ancienne forteresse construite par les Génois. Ce port servait de point de débarquement pour les armes et munitions expédiées clandestinement de Turquie aux Circassiens. D'après les ordres donnés, les troupes nous attendaient à Anapa. Le général Rondzewitch, commandant en second de l'expédition, se trouvait a Taman avec un régiment de Cosaques.

On allait donc sesiparer à Caffa; les uns retourneraient à Pétersbourg et à Odessa, les autres passeraient le détroit de Kertch, et rejoindraient le corps expéditionnaire. Madame Narishkin voulut absolument nous conduire jusqu'à Anapa, pour dire qu'elle avait été en Asie. Afin de mettre sa responsabilité à couvert, le duc de Richelieu exigea que mademoiselle Sophie ne fît point partie de cette excursion et restât à Caffa avec sa gouvernante, le médecin, M. Vicomte, le cuisinier et la moitié des femmes de chambre et des domestiques. Ceci arrêté, on se rendit à Kertch, où nous devions trouver les embarcations de la marine impériale pour traverser le détroit et nous conduire à Taman. Les embarcations annoncées n'étaient pas encore arrivées; nous les attendîmes deux jours; les matinées furent employées à visiter les antiquités et les ruines de l'ancienne capitale de Mithridate; et les

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soirées à jouer des proverbes en présence d'une singulière réunion de spectateurs : Cosaques, musulmans, colons de toutes nationalités, soldats russes, etc., etc.; et cela sur l'emplacement même du tombeau de Monime.

Ce retard de Tadministration maritime paraissait d'autant plus étonnant, que tout avait été arrêté et réglé d'avance entre le duc de Richelieu et le marquis de Traverset, nommé depuis peu ministre de la marine. D'après les ordres de l'Empereur, l'expédition de Soudjouk-Kalé était confiée à l'armée de terre, une escadre de Sébastopol devait fournir les vivres , les munitions et l'artillerie nécessaire pour roccupation et la garde de la future conquête.

Les moyens de transport arrivés, nous traversions le détroit d'Yénikalé, couchions à Taman et repartions le lendemain de bonne heure, laissant deux magnifiques chaloupes pour ramener madame Narishkinà son retour d'Anapa. Nos quatre dames, entourées d'un brillant étatraajor et d'une escorte de Cosaques à l'avant et à l'arrière-garde, occupaient une calèche attelée de six chevaux; de petits détachements stationnaient le long de la route que nous suivions pour éviter toute embuscade. On conçoit facilement combien cet appareil militaire avait de charme pour nos voyageuses; cette entrée en campagne les réjouissait fort. La distance à parcourir était de quinze lieues; à moitié chemin, on lit une halte pour manger et laisser reposer bêtes et gens. Anapa ne possédait pas d'auberge, aussi le logement du soir fut très primitif; des matelas étendus par terre et des châles pour couvertures remplacèrent les lits. Ces dames, ravies de ce simulacre de bivouac, ne se plaignirent pas, le campement, au contraire, fournit un nouveau sujet de rire.

Le lendemain, nos amazones montèrent à cheval pour

132 MEMOIRES INEDITS

aller au camp avec le duc de Richelieu passer la revue des troupes. Le soir, on improvisa un bal; un régiment d'infanterie caserne dans la ville envoya sa musique pour Torchestre. Pendant le bal, M. de Richelieu présenta à madame Narishkin un de nos amis les plus fidèles et les plus dévoués : Haslam-Ghéraï, et lui conta son histoire : « Haslam-Ghéraï, né en 1786, descendait d'une ancienne (i famille tatare, qui a donné plusieurs khans ou sou- (( verains à la Crimée; notre héros, de taille élancée, avait (( une tournure élégante, une figure charmante. A Tàge a de quatre ans, il avait perdu son père, tué par Khalabata Aglou, puissant chef des Abbazes, qui s'était emparé en « même temps des troupeaux et de tous les biens de sa (( victime. Devenu orphelin, Haslam fut recueilli après (( la ruine de sa maison par Mouradin-Bey, son parent (i éloigné, ennemi déclaré de Khalabat; accoutumé dés (c son enfance au métier des armes par les guerres conti- « nuelles que Mouradin soutenait, soit contre les princes (( ses voisins, soit contre les Cosaques de la mer Noire, il « devint bientôt un guerrier accompli; d'une bravoure « héroïque, ayant réellement le génie de la guerre, sur (( un autre théâtre, il aurait été un grand général. Haslam « s'éprit de la fille de Mouradin-Bey, appelée Mira; elle « passait à juste titre pour la plus belle fille de cette con- 11 trée, où toutes les femmes sont belles et recherchées '( pour les harems de Constantinople; il la demanda en (i mariage à Mouradin : u Songe, lui répondit-il, que ma u fille vaut trente juments de choix et autant de sacs de « sel; comment veux-tu que je te sacrifie de pareils avance tages? » Haslam ne pouvait rien donner, il possédait (( pour toute fortune ses armes, son cheval, sa bravoure (( et sa noble origine. Réduits au désespoir, nos jeunes « amants résolurent de fuir ensemble; Mira révoltée à

DU COMTE DE R OCH ECH OU A RT , l33

« la pensée d'être échangée contre plus ou moins de

« juments, se montra toute disposée à suivre le sort de

(c celui qui la préférait à tous les trésors du monde et

« dont elle partageait Pamour.

« Haslam songea à demander un refuge pour lui et « la belle Mira aux Cosaques quMlavaitcombattussi soute vent; mais il fallait d'abord traverser le Couban. Celte « entreprise, dont le succès paraissait incertain, fut contt duite de la façon la plus romanesque. Revêtu de sa « cotte de mailles et de toutes ses armes, Haslam arriva, tt non sans peine, au rendez-vous fixé à Mira; il la plaça « en croupe sur son fidèle coursier et partit avec la vitesse « de réclair. Dès que Mouradin, qui surveillait les mou- « vements de son parent, s'aperçut de cette fuite, il envoya ce une quinzaine de serviteurs à sa poursuite; malgré la « rapidité de leurs chevaux, ils ne purent rejoindre les « fugitifs que sur les bords du Couban, au moment où « Haslam, tout couvert de fer, se jetait dans le fleuve, « tirant son cheval d'une main, nageant de l'autre, son « sabre entre les dents. Mira se tenait d'une main à la « crinière du cheval; de l'autre, armée du pistolet de son « amant, elle lui montrait la rive opposée, comme le port a du salut où ils seraient à l'abri de la vengeance de son '( père; peu de minutes leur suffirent pour traverser le « Couban. Les Cosaques les questionnèrent longuement, « et pour ne pas s'attirer une mauvaise affaire avec Mouce radin, ils commencèrent par mettre nos deux amoureux « en quarantaine, puis envoyèrent leur rapport à l'atta- « man. Haslam, craignant d'être rendu à Mouradin, sup- « pliait de n'avoir pas les bras liés, voulant mourir les « armes à la main, plutôt que d'être froidement assassiné. « Peu de jours après cet événement, le duc de Richelieu, a en tournée d'inspection, arriva fort à propos. L'attaman

r54 MÉMOIRES INÉDITS

« Boursak lui raconta Taventure d'Haslam et lui demanda « ses ordres; il était d'avis, pour éviter la colère de Mou- « radin, de lui rendre les fugitifs.

« M. de Richelieu, touché de tant d'amour, voulutvoir « les héros de ce petit roman. Haslam, amené le lendemain « devant le gouverneur général, fut accueilli avec intérêt; u M. de Richelieu lui promit une pension de l'Empereur, u s'il voulait rester en Russie et y prendre du service. Il a ordonna qu'on les reçût sans s'inquiéter des plainte.^ « ou des réclamations de Mouradin. Haslam ne savait ({ comment exprimer sa joie et sa reconnaissance, lorsque « le duc lui annonça qu'il serait traité comme un officier « supérieur russe; il devint un allié précieux par sa « bravoure, sa connaissance de la topographie du pays « et son expérience dans la guerre de montagnes.

u Ces événements se passaient en 1 806 ; Haslam, admis « au service delà Russie, obtint la permission de s'établir « en Crimée, où sa famille avait régné pendant de longues (( années; puis un molha, délégué du muphti de Crimée, u l'unit légalement à la belle Mira, qu'il avait respectée M jusque-là, malgré son violent amour et les usages musul- « mans. Lors de l'expédition d'Anapa, en 1807, ilaccou- (( rut offrir ses services à M. de Richelieu. Impatient de « témoigner sa reconnaissance à celui qui l'avait si bien « accueilli et à qui il devait son bonheur, il voulait a combattre les chefs qui avaient embrassé le parti de « Mouradin, par conséquent ses cruels ennemis. Après u la prise d'Anapa, il suivit le général Ganguebloffdans !(. l'expédition dont j'ai parlé; en avant des tirailleurs, « armé de son pistolet, plein d'ardeur, de courage et (( d'adresse, il guida nos colonnes à travers les défilés et « les bois. A la suite de cette campagne et sur le rapport « dugénéral Ganguebloflf, M. de Richelieuobtint pourlui

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« une médaille d'or suspendue au ruban de Saint- « Georges, les musulmans ne pouvant recevoir la croix. « Le ruban de cette décoration toute militaire est jaune et « noir. De 1 807 à 1 8 1 1 , il ne cessa de donner des preuves « de son dévouement à la Russie. En 18 10, monté le pre- « mier à Tassautde Soukoum-Kalé, sa conduite éclatante lui u valut un sabre d^or avec cette inscription : A la bra- « voure. »

Madame Narishkin accueillit de la façon la plus gracieuse ce héros; le lendemain, elle lui fit une demande dont elle ne comprit la légèreté que par sa réponse; après ravoir prié de se revêtir de ses armes comme pour un combat, ce qu'il fit avec une aisance remarquable, elle l'engagea à s'élancer le sabre à la main, ainsi qu'il le ferait devant Fennemi : « Ce que me demande madame « ne se joue pas, dit-il. Si elle veut me voir combattre, (( qu'elle vienne à notre prochaine expédition ; alors, pour « Tamour d'elle, je lui montrerai comment je me bats « contre les ennemis de l'Empereur, mon maître et le « sien. » Le lendemain, on fit un semblant de reconnaissance ou plutôt une pointe d'une lieue sur le territoire des Abbazes, sans brûler une amorce, au grand déplaisir de nos compagnes.

Après trois jours de simulacre de campagne, madame Narishkin reprit, avec les mêmes précautions, le chemin de Taman, en nous adressant des adieux touchants, remplis de souhaits et de vœux pour la réussite de notre expédition. Le soir, un billet nous apprit Fheureuse arrivée de nos voyageuses à Kertch, leur départ pour Gaffa, puis pour Pétersbourg.

Malgré un temps superbe et une légère brise, l'escadre ne paraissait pas à Taman. Nous attendîmes huit jours; M. de Richelieu, à bout de patience, envoya un officier,

l56 MÉMOIRES INÉDITS

mon collègue Stempkowski, à Sébastopol ; il ne pouvait accepter la responsabilité d'un pareil retard qui, en plus des complications à redouter, entraînait au moins de grosses dépenses pour les troupes en campagne. L'amiral, pressé par mon camarade, appareilla dès le lendemain et promit d'être quarante-huit heures après devant Soudjouk-Kalé. Assuré du départ de la flotte, M. de Richelieu rejoignit Anapa, et le lendemain, nous en partions à onze heures du soir.

La colonne expéditionnaire se mit en marche en ordre et en silence; au dire des guides, la distance à parcourir était de huit lieues avec bon chemin ; nous n'éprouvâmes en effet aucune difficulté pour le transport de notre artillerie : deux batteries complètes. Les hommes portaient seulement deux jours de vivres pour éviter de les charger, la flotte apportant des approvisionnements. Il fallait opérer très rapidement, et nous ne connaissions ni la nature du sol ni les difficultés à vaincre; mais Haslam, qui nous inspirait toute confiance, surveillait nos guides circassiens, soi-disant amis.

Nous faisions halte sur un plateau, à trois heures du matin, n'ayant rencontré sur notre chemin ni traces de culture ni habitation, lorsqu'un cri aigu retentit sur notre gauche; il se prolongea jusqu'à ce qu'un autre cri aussi aigu lui répondît dans le lointain. Ce signal d'alarme annonçait évidemment que nous étions découverts; nous devions donc nous attendre à être attaqués au jour. Les Circassiens, nos alliés, renouvelaient cependant leurs affirmations que rien n'était préparé pour une résistance quelconque.

Après une heure de repos, on se remit en marche; les officiers surveillaient leurs soldats, les empêchant de s'arrêter, car les Circassiens ne font pas de prisonniers,

DU COMTE DE ROCHK CHOU ART. l57

et tout homme surpris a la tête tranchée; grâce à ces précautions, la descente de ce plateau s'opéra sans difficultés, en suivant la vallée qui s^élargit jusqu'au port de Soudjouk-Kalé. Vers six heures, le soleil levant nous découvrit un panorama magnifique : au fond de la plaine ou prairie, on apercevait un petit fort, construit jadis par les Génois pour commander la baie et maintenant en ruine ; la pleine mer s^étendait à deux lieues sur notre droite, Tescadre à Fancre attendait à l'entrée de la baie qui, du côté de la terre, pouvait avoir une demi-lieue d'ouverture et s'élargissait jusqu'à la pleine mer; sur la rive gauche, aucune trace d'habitations ni de culture, seuls la prairie et les boîs touffus. Nous descendions en pente douce; arrivée dans la plaine, la colonne se déploya ayant l'artillerie au centre, protégée par une forte ligne de tirailleurs. Précautions inutiles! le fort se composait de quatre murailles à ciel ouvert, pas un homme pour défendre les ruines ; les troupes établirent leurs bivouacs au pied de ces murs. Nous étions fort déconcertés de notre nouvelle conquête, le duc de Richelieu se crut mystifié; comment avait-on pu ordonner de Pétersbourg une pareille expédition? Pourquoi mettre en marche six mille hommes et une nombreuse artillerie? Pourquoi faire sortir une flotte forte de dix vaisseaux ou corvettes? Pourquoi cette dépense? Pour s'emparer de quatre murs. Un port magnifique, il est vrai, mais à quoi .servirait-il? Nous cherchions tous le mot de cette énigme?

Les Cosaques de la division, envoyés en reconnaissance, fouillèrent tous les bois des environs; ils revinrent sans avoir trouvé ni habitants ni habitations, découvrant seulement, de l'autre côté de la baie, un chemin très frayé, très fréquenté, et des traces de pieds de chevaux toutes

fraîches; ce chemin pénétrait dans les bois. Ils l'avaient suivi un certain temps sans rencontrer personne; ils signalèrent cependant un biîtiment à Tancre; nous ne pouvions le voir de notre camp, une petite élévation le dérobait à nos yeux. Ce rapport nous donna l'éveil, nous devions placer des grand'gardes, prendre nos précautions et craindre une embuscade.

A la retraite du soir, M. de Richelieu fit tirer trois coups de canon pour prévenir Pescadre de notre arrivée; ce signal, joint aux feux de bivouac, devait suffire; nous le croyions d'autant plus, que nous entendîmes parfaitement le coup de canon du vaisseau amiral, donnant l'ordre de descendre les pavillons, manœuvre que nous suivions très distinctement avec nos lorgnettes. Le lendemain au lever du soleil, le ciel sans nuages nous permit de voir la flotte immobile à la même place, on n'apercevait aucun mouvement à bord des vaisseaux. M. de Richelieu, tenant à explorer le chemin reconnu la veille, ordonna à un régiment de Cosaques de monter à cheval et de se faire appuyer par une demi-batterie de montagne. Sous leur protection, il s'approcha de Tescadre à une petite lieue, et fit tirer trois coups de canon pour attirer ion attention; aucun signal n'y répondit; huit autres coups tirés de nouveau n'obtinrent pas plus de résultat.

La position devenait critique; le pays n'otlVait aucune ressource, la troupe manquerait de vivres le lendemain. M. de Richelieu me pria de me i-endre à bord du bâtiment découvert par les Cosaques, espérant qu'il pourrait nous céder quelques provisions. A mon approche, ce gros brick marchand hissa le pavillon français; je hélai le capitaine en français, on me répondit en italien : « Le commandant n'est pas à bord. » Continuant mes questions, j'appris que ce bateau était grec ; tout cela me parut

DU COMTi: DE UOCHECHOUART. I D9

fort louche, je menaçai de faire tirer mon escorte; alors le capitaine, soi-disant absent, parut, il m'offrit de me montrer sa patente, signée par le consul de France à Constantinople. Je montai à bord avec quelques hommes, les papiers me parurent en règle, je voulus néanmoins visiter le bâtiment pour m'assurer qu'il ne contenait aucune contrebande de guerre. Le capitaine, se jetant à mes genoux, m'avoua qu'il emportait un chargement de jeunes filles; fournisseur de harems, il venait de faire ses achats, et allait retourner à Constantinople alors que la flotte russe mouillait à l'entrée de la baie. Curieux de voir ce nouveau genre de cargaison, dont je n'avais aucune idée, je descendis dans la cabine; j'aperçus quarante petites filles, la plus âgée pouvait avoir sept ans. Impossible de peindre l'effroi de ces enfants, la gène du capitaine, la consternation de son équipage, devant mon acte de curiosité, enfin les grands yeux des hommes qui m'accompagnaient. Aussitôt après mon départ le capitaine donna la volée à toute cette nichée, dans la crainte d'être poursuivi. Je trouvai quelques provisions, mais seulement pour notre table, je les payai largement, une chaloupe devait emporter au camp mes acquisitions.

De retour, je proposai à M. de Richelieu de monter sur la chaloupe et d'aller parler à l'amiral; il accepta de grand cœur. Le capitaine grec gouvernait lui-même sa chaloupe avec deux rameurs, je lui proposai de me mener à la flotte; craignant probablement qu'on ne lui fît un mauvais parti, il déclara ce voyage impossible; il me permit cependant de prendre sa chaloupe et Ses rameurs, à la condition de le laisser rejoindre son bâtiment. Je montrai aux matelots, d'un côté, dix ducats et une bouteille de rhum, de l'autre côté une paire de pistolets; devant de pareilsarguments,ilsn'hésitèrentpas.M de Richelieu écri-

I bO MEMOIRES INEDITS

vit rapidement à ramiral; il le suppliait de faire mettre à terre tout de suite les approvisionnements dont il avait le plus grand besoin; il ne témoignait du reste aucun mécontentement, aucun étonnement de son immobilité. Après une heure et demie de navigation, j'abordais VIngoul, vaisseau à trois ponts, portant le pavillon amiral. Mes rameurs, éreintés, n'auraient pu franchir la distance, avec vent contraire, sans la bouteille de rhum. Mon uniforme d'aide de camp de l'Empereur : habit vert foncé, collet et parements écarlates, broderies et épaulettes en argent; sur le corps de l'épaulette un A brodé surmonté de la couronne impériale, mon uniforme, dis-je, me fit recevoir avec empressement. Le commandant du vaisseau, Stouli, précisément un de mes meilleurs amis, m'embrassa et me conduisit dans l'appartement de l'amiral, celui-ci me parut fort embarrassé. Je lui remis, sans dire un mot, la lettre du gouverneur général : « Comment, tt me dit-il, le gouverneur général est arrivé depuis « deux jours? Je ne m'en serais jamais douté! — Votre « Excellence a dû cependant entendre nos coups de canon? « — On m'a bien dit que l'on entendait le canon, mais je « vous croyais beaucoup plus loin, j'attribuais le bruit à « quelque affaire d'avant-garde. » Je ne répondis rien, et parus accepter cette sotte excuse. L'amiral donna l'ordre de lever immédiatement l'ancre, d'entrer dans la baie, et de s'approcher le plus près possible du fort; je priai l'amiral de faire tirer trois coups de canon, signal convenu avec M. de Richelieu, pour annoncer le succès de ma mission. Le duc me dit depuis : « Jamais coups de canon ne m'ont fait autant de plaisir! » Sa joie fut complète en voyant les vaisseaux à la voile entrer dans la baie. J'entendis des cris perçants, poussés par mes deux rameurs, on ne voulait pas leur permettre de conserver leurs amarres. Je priai

DU COMTE DE R OC H EC HO U A RT. l6l

StOLili de leur accorder cette faveur, contraire aux règlements; ayant pitié do leur fatigue, il les autorisa à se faire remorquer; je leur jetai les dix ducats convenus et leur abandonnai le reste de la bouteille de rhum.

Profitant d'un moment où je me trouvais seul avec mon ami Stouli, je lui demandai s'il n'avait réellement pas entendu notre canon ni aperçu nos signaux. « Par- « faitement, me répondit-il; mais comme nous ne sommes « pour rien dans cette expédition, qu'il n'y a ni gloire « ni profit pour la marine, l'amiral a voulu se faire prier; « d'après ce qu'il vient de me dire tout à l'heure, en me « donnant les ordres de départ, il regrette son accès de (( bouderie; je ne savais pas, a-t-il ajouté, qu'il y avait un « aide de camp de l'Empereur attaché à l'expédition; « j'ai mis le comble à son embarras en ajoutant que <( vous étiez neveu de M. de Richelieu. Nous oublie- « rons cette boutade, répondis-je; l'important est que nos « hommes aient à boire et à manger demain matin. »

A la nuit tombante, l'escadre jetait l'ancre au fond de la baie; on commençait à décharger les approvisionnements dans de grosses embarcations mises à la mer; l'amiral, voulant faire oublier ses torts, me proposa de descendre à terre avec lui pour aller présenter ses respects au général en chef et prendre ses instructions pour le débarquement du lendemain. Ainsi se termina heureusement ma petite expédition; M. de Richelieu me sut un gré infini d'avoir pensé à prendre la petite chaloupe, La rivalité qui existe partout entre l'armée de terre et la marine cause souvent de grosses difficultés; dans le cas présent, l'amiral, par bouderie, laissait tout simplement six mille hommes mourir de faim. Le seul moyen d'éviter ces conflits est de donner le commandement de la flotte et de l'armée de terre au général commandant en chef; mais le ministre

de la marine, par esprit de corps, y consent difficilement. Le lendemain soir, Tescadre nous quittait, laissant seulement, d'après les ordres de Pétersbourg, une iVégate, en attendant la réparation et l'armement du fort. Nos officiers du génie firent creuser un fossé autour de l'ancien fort, rétablir la couverture et construire une forte palissade en avant du fossé. Le fort, armé de quatre pièces de gros calibre, reçut pour garnison, outre les artilleurs, une compagnie de grenadiers. La Russie possédait ainsi, sans coup férir, un magnifique port de plus. Pendant cette semaine de travaux, des hommes de corvée coupaient dans les bois environnants des arbres pour les palissades et la toiture du fort; jamais on ne signala la présence de Fennemi; deux princes circassiens seulement vinrent rendre visite à Haslam-Ghéraï, et nous engager à faire une expédition dans les environs, affirmant que les populations étaient démoralisées par la prise de Soudjouk- Kalé, qui interceptait les communications avec la Turquie et l'arrivée des munitions, u En vous écartant très peu « de votre chemin, disaient-ils, vous trouverez l'aoul <( d'un chef puissant, qui organise, en ce moment, avec « d'autres chefs, une attaque contre le terriioiie des <{ Cosaques Zaporogues. » Le duc de Richelieu accepta ridée sans hésiter; il trouvait honteux de rentrer sans avoir tiré un coup de fusil, après avoir mis en campagne la flotte et un effectif de troupes considérable.

Partis de Soudjouk-Kalé deux heures avant le jour, nous arrivions vers midi dans une belle vallée, bien cultivée, entourant un groupe important d'habitations. Pendant que l'infanterie mangeait et se reposait, Haslam partitavecdes Cosaques pour reconnaître l'ennemi. A son retour, il s'approcha très ému de M. de Richelieu et lui dit : « Je suis indigné de la trahison des deux chefs, qui

DU COMTE DE R OCH EC H O U A RT . l63

(( nous ont attirés ici, surtout des arguments qu'ils ont « employés pour m'aveugler, au point de vous engager (i dans cette entreprise; les misérables seront sévèrement (( punis, je le jure, ou j'y resterai! Je veux me venger et ({ prouver que je suis incapable d'une trahison! Les <( chefs qu'on nous a cités sont bien présents, mais ils u sont accompagnés d'au moins dix mille guerriers en (( armes, cachés dans les bois. D'après les préparatifs (( que j'ai vus, vous ne tarderez pas à être attaqué; « essayez de vous emparer du défile qui ferme la vallée, a avant que les Circassiens s'y établissent. » Le duc de Richelieu affirma à Haslam qu'il ne doutait ni de sa fidélité ni de son dévouement, et donna l'ordre de se porter en avant. Haslam, les yeux enflammés, jetant sa casaque grise au cavalier qui le suivait, parut alors tout couvert de fer, il tira son sabre suspendu à son poignet par une dragonne richement brodée, tendit son arc, prit une flèche dans son carquois, et s'élança à la tète des deux régiments de Cosaques chargés de s'emparer du défilé; il était magnifique à voir! Deux bataillons du 22" chasseurs et quatre pièces de canon suivaient les Cosaques au pas de course; ils passèrent sans résistance, mais à peine le centre se mit-il en mouvement, essayant de laisser le moins d'intervalle possible, que des cris aigus poussés de tous côtés donnèrent le signal d'une attaque générale. Plusieurs décharges à mitraille n'arrêtèrent pas ces vaillants guerriers; on dut les charger à la baïonnette, une lutte terrible s'engagea corps à corps, elle se termina par une effroyable boucherie.

L'ardeur du combat empêcha les Circassiens de s'apercevoir qu'ils se trouvaient entre les feux de l'avant-garde et ceux du centre. Pour compléter leur défaite, la possession de l'entrée du défilé étant assurée, Hasîam-Ghéraï

\b]. MKMOIKHS INKDIT

fit changer de direction aux deux rcgimcnis de Cosaques; seul en avant de la ligne, il les animait de la voix et du geste, les dirigeait vers la lisière du bois, pour couper toute retraite à nos ennemis, lorsqu'une balle l'atteignit dans les reins, il appela son ami, Sultan-Ali. u Soutiensmoi, que nos ennemis n'aient pas la joie de voir tomber Haslam. » Au même instant, une seconde balle lui fracassait la mâchoire. Les Circassiens se précipitèrent pour le ramasser, mais les Cosaques, qui le chérissaient, ne leur permirent pas de s'emparer de son corps. La victoire nous resta complète, les Circassiens laissèrent environ deux mille cadavres sur le champ de bataille. Les Cosaques se répandaient partout, mettaient le feu aux habitations et enlevaient les troupeaux affolés par les détonations du combat et par l'incendie. L'embuscade qui nous avait été tendue coûta cher à ses auteurs! J'ai entendu dire que vingt ans après les Circassiens parlaient encore de cette affaire, dans laquelle ils perdirent leurs chefs les plus renommés; nos pertes, à l'exception d'Haslam, furent peu importantes.

Haslam mourant, les yeux éteints, recommanda sa femme et ses enfants à M. de Richelieu accouru auprès de lui. Une escorte, composée de tous ses amis, accompagna sa dépouille mortelle jusqu'au village de Crimée qu'il habitait. D'après les ordres du gouverneur, on lui rendit les honneurs dus à un colonel, grade que le Tzar lui avait conféré l'année précédente. Un peintre écossais, M. Allen, professeur de dessin des enfants de la comtesse Potocka, peignit un tableau représentant Haslam et Mira traversant leCouban; les personnages étaient d'une grande ressemblance, le paysage très exact; ce tableau eut un grand succès. S. A. I. le grand-duc Michel l'acheta et le fit graver. Les Cosaques, qui adoraient Haslam, ornèrent

DU COMTI': DE ROC H EC H QUART. lG5

leur tente de cette gravure. Mira épousait Sultan-Ali quelques mois après la mort d'Haslam.

La fin de cette année 1811 se passa tranquillement; j^avais repris mon train de vie habituel. Le séjour de madame Narishkin, notre voyage, notre expédition avaient mis les affaires bien en retard. Je retrouvai, dans rhôtel habité par madame Narishkin, une chaîne oubliée lors de notre départ pour la Crimée; je la lui renvoyai; elle me répondit :

« Peterholf, 24 décembre 181 1.

« Si jamais envoi a été moins attendu, c^est bien celui « que je viens de recevoir de vous, mon cher monsieur « de Rochechouart ; mais ce qui m'a fait le plus de plai- « sir, c'est Taimable lettre dont vous Tavez accompagné; « car, quant à la chaîne, je regrette que vous ne Payez « pas gardée en souvenir de votre petite femme et de « celle que vous appeliez : ma belle-maman, du moins a cet été. J'espère, ah! oui, j'espère que nous nous réu- « nirons tous par une chaîne de fleurs, qui s'étendra « depuis votre principauté d'Ourzouff jusqu'à ma nou « velle propriété. Il me tarde de voir mon petit établisse- « ment s'achever, et plus encore de l'aller visiter; aussi, a plus que jamais, suis-je intentionnée de prendre mon « vol, à Tété prochain, vers cette terre promise. Réjouisce sez-vous donc, mon cher et bon fils, de voir votre bellece maman se disposer à se rapprocher de vous, et puisse « toute votre petite société, au milieu de laquelle j'aurai ce tant de plaisir à me retrouver, s'en réjouir de même; c( et dites-le-leur bien, pour que ma lettre, du moins, ne « fasse pas de jaloux ; car, cette fois-ci, je n'écris qu'à « vous seul. Il est bien permis d'avoir une préférence ce pour son fils ! J'ai remis la lettre à votre chère petite

l66 MÉMOIRES INÉDITS

« femme, mais la pauvre petite n'est pas en état de vous

a répondre; car elle n'est pas encore tout à fait rétablie

« d'une scarlatine, qui semblait Tattendre à l'arrivée ici ;

a combien cela m'a confirmée encore dans l'idée de la

« faire vivre dans un climat plus doux, et de la ramener

a aux lieux où elle s'est si bien portée! Occupez-vous

a donc aussi, pour votre part, de soigner, d'embellir

« l'asile de votre petite femme; et en attendant que je

« vous la ramène, pensez un peu à votre belle-maman.

« Sally ne se console pas de votre oubli; il me nomme

« bien dans la lettre de Sophie, dit-elle; mais ne pou-

« vait-il pas m'écrire à part? Réparez donc vos torts au

tt plus tôt; j'obtiendrai ensuite votre pardon. »

L'hiver s'annonçait mal pour les plaisirs, et l'horizon politique semblait bien sombre; de sourdes rumeurs, de vagues inquiétudes se manifestaient ; la stagnation des affaires commerciales, la fameuse comète de 1811, tout semblait présager une grande catastrophe.

Dès le mois de mars 18 12, le gouverneur général de la Nouvelle-Russie reçut l'ordre de l'Empereur de diriger sur la Volhynie toutes les troupes disponibles de sa division et de venir lui-même à Pétersbourg assister aux conférences qui allaient se réunir. Le vieux général, prince Koutousoff, commandant en chef de l'armée russe dans les provinces danubiennes, entrait en négociation de paix avec la Turquie, le Conseil devait étudier les conditions de cette paix, examiner la situation du Caucase, et surtout préparer la lutte qui allait s'engager entre les deux colosses : Napoléon et la Russie. Le premier marchait non seulement avec toutes les forces iiiilitaires de la France, mais encore avec celles de toutes les puissances du continent, excepté la Suède, qui restait neutre ; la Rus^^ie

DU COMTE DE ROCHE CHOUART. l Gj

n'avait pour alliée que l^Angleterre, avec laquelle elle négociait un traité d^alliance, signé seulement en i8i3. Le duc de Richelieu passait ses journées entières dans le cabinet de l'Empereur; je pris mon service d'aide de camp au palais d^hiver, sans voir le Tzar. Une fois seulement, je vins lui répéter le mot d'ordre. Les affaires graves et nombreuses occupaient tous les moments du souverain, de ses ministres et de ses conseillers. Quinze jours après, nous reprenions en toute hâte la route d'Odessa, pour accélérer la marche des troupes, organiser leur concentration, veiller à leurs approvisionnements et prendre les mesures nécessaires pour assurer la tranquillité sur les frontières du Caucase. Le succès complet de la dernière expédition nous garantissait au moins une trêve de ce côté. Le duc de Richelieu, en prenant congé dePEmpereur, lui annonçait son départ pour le 1 1 avril. La veille au soir, il reçut une lettre de S. M. L, écrite de Zarcoselo, le Versailles de la Russie. Je vais reproduire cette lettre, Toriginal est resté en ma possession; elle établit ce fait historique très contesté par certains historiens, qui n'ont pas connu tous les détails : l'idée d'une retraite dans l'intérieur de la Russie pour y attirer les Français, en cas de revers de l'armée russe, était déjà arrêtée dans la pensée de l'empereur Alexandre. En voici la preuve :

u J'ai espéré, général, avoir un moment pour vous « dire un mot sur celle qui est depuis douze ans ma « compagne et sur mon enfant. Ils vont de nouveau (( se mettre sous votre protection; mais, cette fois-ci, il en « faudra une d'une autre nature, c'est de les diriger, si ce (( qu'à Dieu ne plaise, quelque catastrophe nous fasse (i rétrograder assez pour mettre vos provinces en danger;

l68 MEMOIRES INÉDITS

(( acheminez-les alors dans l'intérieur, comme à Pensa (( ou Saratoff; enfin, servez-leur de guide par vos con- (( seils et direction. J'attends ce service de votre amitié « pour moi et pour elle; je n'ai pas besoin de vous dire à « quel point ces deux êtres me sont chers.

(( Adieu, mon cher général, amitié la plus vraye vous « est vouée pour toujours.

« Zarcoselo, le 9 avril 181 2. »

On voit, d'après cette lettre, que l'empereur de Russie était bien résolu à résister de tout son pouvoir à l'agression injuste qui menaçait son pays, et à attirer les Français le plus avant possible dans Pintérieur de son vaste empire, plutôt que de conclure une paix honteuse pour la Russie. Peut-être prévoyait-il déjà que l'hiver lui serait un auxiliaire contre son ennemi? Cette lettre montrait aussi l'attachement vif et sincère que le monarque éprouvait pour les deux êtres recommandés si particulièrement aux soins et au dévouement de M. de Richelieu, dans un moment où de graves événements réclamaient touteson attention; enfin, la confiance que lui inspirait M. de Richelieu. Mais madame Narishkin ne voulut pas quitter l'Empereur au milieu d'une crise aussi solennelle. Bien lui en prit, car la peste éclata à Odessa, et le séjour de la Russie méridionale devint aussi dangereux qu'il avait été agréable l'année précédente.

Dès notre retour à Odessa, le duc de Richelieu s'occupa sans relâche de tout ce qui avait été convenu avec l'Empereur. Il commença par rassembler les troupes de sa division éparses dans ses trois gouvernements, ne laissant dans l'intérieur que les dépôts, et sur la frontière deCircassie, que le nombre strictement nécessaire de soldats pour mettre le pays en sûreté et à l'abri d'un coup

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