A LA TABLE DU POETE
25 avril.
Nouvelle fête ! j'ai dîné à la table de Lamartine.- Venu de bonne heure, on nous a introduits dans
son cabinet austère, Dargaud et moi. Il est simple : deux paysages des foyers bien-aimés, Milly et Saint-Point, le portrait de sa mfere, animent seuls le nid sacré. Puis, il nous conduit à M"»* de Lamartine, à l'atelier où je découvre des choses nouvelles, deux cadres et des vers du poète, un dessin de Chassériau, donné à M"* de Lamartine.
Je connais déjà Tatelier, ce salon intime, je l'ai décrit. On ne se tient jamais dans le grand salon, noble et pompeux comme un salon de Louis XIV, il est réservé aux soirs de grandes réceptions du samedi. Mais je neveux pas m'attarder aux descriptions. Ce n'est pas l'atelier que je regarde, c'est le génie, genius lociy lui et lui seul...
... Le voilà, dans sa haute et noble taille, encore frémissant du combat de l'arène d'où il revient tendant sa main élégante aux conviés, donnant le sourire de ses yeux et de son âme à ses amis, marchant à grands pas, les mains dans les larges poches de son pantalon, homme d'action jusque dans son salon, et charmant dans son élégance souveraine.
Lamartine arrivait de la Chambre sous l'impression d'un discours qu'il venait d'entendre, dans la nouvelle loi sur les prisons, d'un député inconnu, M. de Peyramont. « C'est un magnifique » procureur général, dit-il; son discours, c'est la » loi romaine. J'ai découvert ce talent en 1842, » dans la question des chemins de fer. Je regrette » de n'avoir pas répondu, j'ai essayé trois phrases, » j'étais épuisé. M. de Peyramont a fait un bon » discours, c'est le côté païen, il y a le côté mo- » rai, civilisateur, le côté chrétien. Il fallait par- » 1er triomphalement, ou ne pas parler. L'é- » loquence de Peyramont est montée sur des » échasses; elle n'a pas d'ailes, pas d'idées, il a tra- > vaille son discours pendant deux ans. L***, qui a
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:» parlé aussi, est un magnifique instrument pour » faire retentir plus loin des bêtises ; c'est la pa- » rodie de Mirabeau. »
Au dîner, Lamartine est revenu à son sujet. « La .» loi est compromise par Peyramont; je n'appuie
> pas le projet comme Tocqueville et Beaumont. » Il faut la déportation, la peine et la réhabilita- » tibn, pas plus de huit ans de cellule; Tocqueville » a parlé bien, Duchatel a mieux parlé ; Tocque- » ville n'était pas préparé. Dupin a fait un dis- » cours sage, des quolibets sur le doux régime des » condamnés; c'est un païen. »
La causerie a passé à Royer-Collard. « Royer- » Collard est très malade. Eloge à faire. Sa nature » ne m'est pas sympathique. C'est un spéculateur » éternel. Sous la Révolution, il a été secrétaire » de Danton, sous l'Empiré-conspirateur avoué et » toléré; le philosophe de la Restauration; le . » juge malveillant de la révolution de Juillet. On » lui a proposé souvent le ministère; toujours » indécis ; c'est un spéculateur éternel, a répété » Lamartine avec plus d'accent. J'ai étudié ses » discours, il y a cinq ans; c'est une étude funeste
> pour l'orateur, bonne pour l'écrivain. Ce sont p des sophismes, on ne peut rien tirer; c'est une » phraséologie réduite à l'algèbre, toujoui^s » l'axiome. — Ilvousaaimé,*aditDargaud.—Luiet » Laine m'ont fait recevoir à l'Académie, ce que je » regrette maintenant. — Laine par le cœur, » Royer-Collard par une haute convenance, » a ajoutéDargaud. Puis il l'a comparé comme orateur à Vergniaud, comme poète à Racine.
> On a parlé d'un concert dans un salon du faubourg Saint-Germain. ♦ C'est là qu'on m'a fait se- » crétaire d'ambassade.— Je vous aurais désiré à ce concert, » dit M"** de Lamartine à son mari, et lui, dans sa passion du moment, toute à la politique,
' a eu un mot charmant : « J'aide mieux la commis-
> sion des chemins de fer. » Puis il est revenu à la grande figure, à Royer-Collard : « Son discours sur » la conversion, c'est beau, beau;ce quec'est qu'un » avis,c'est une vie d'homme. Puis Dargaud : Il » a été le Siéyés de la Restauration. »
De Royer-Collard, la pensée est allée naturellement à la pairie. « C'est une émanation directe de » la royauté, a dit Lamartine, une royauté à cent
> têtes, ou une souveraineté élective. Je préfère » la Convention. On pourrait avec une seule » Chambre promulguer les lois un an après. Il n'y »- a que deux forces, la royauté et l'élection. La
> théorie des trois pouvoirs est impossible; c'est
> la quadrature du cercle. L'accord de deux est
> plus facile. En magistrature, la chambre d'appel » est bonne ; en politique, elle est inutile. » Une réplique vint aussitôt de M"* de Lamartine et Dargaud : « Il faudrait une chambre des pairs élec- » tive ou héréditaire, ce serait la réflexion, le » vieillard ; tout député est un jeune homme. > Lamartine leur a posé un dilemme et a dit : « La
> puissance de l'action, c'est l'actualité, c'est la
> soudaineté; c'est de se retremper dans l'élément » électoral. On ne doit pas discuter dans la presse » des constitutions; c*est bon dans un salon; au » dehors, l'action... Je n'hésiterais pas à rayer la
> chambre des pairs. »
l^r mai.
Lamartine ne veut pas publier ses confidences de jeunesse. < Il ne faut pas, dit-il, montrer sa tête blonde dans une lutte politique. >
Il a fait dire par Vatout au roi qu'il n'irait pas le complimenter. « M. de Lamartine, a dit Louis- Philippe, ne me gâte pas. » Puis dans une compa-
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raison malicieuse : « Je confonds toujours Lamartine avec Mermillod. » Quelqu'un lui a dit: < Sire, vous n'êtes pas physionomiste. »
7 mai.
Sous l'émotion de son discours sur les prisons, j'ai été le soir lui dire mon admiration. Seuls avec M"® de Lamartine, Dargaud et moi, nous lui avons dit le succès unanime; c'est son plus beau discours. Il a été lui-même. — « Vous y étiez, m'a dit » l'orateur, comment m'avez-vous trouvé ?. . . L!t loi » était perdue par Larochejacquelein.^'ai jeté la » commission à l'eau pour sauver le navire. Le » tour a été bien joué... Mon ami Lagrangene sait » jamais s'il doit me louer, s'il n'a pas vu ses col- » lègues. » Lamartine a de ces malices tempérées par un'^ourire. Cerfbeer, directeur des prisons, M. de Circourt, de Montreuil sont venus le féliciter, puis il s'est critiqué lui-même et loué comme s'il parlait d'un étranger : « Mon discours » était mal bâti, mal écrit, mais la péroraison » belle, faite de suite, est née d'une improvi- » sation... Je ferai un autre discours sur l'article » 22 de la loi. »
9 mai.
Il m'a confié un travail sur la déportation. Il faut qu'il soit prêt pour le lendemain : « Faites » une analyse avec votre intelligence, la fonda- » tion et les progrès de la déportation, un mor- » ceau gros d'évidence, les arguments,, les statis- » tiques favorables... » Et dan^ sa hâte de nature, impatiente de vitesse, il m'a dit : « Sauvez-vous ! »
10 mai.
J'ai veillé, j'ai travaillé toute la nuit; le matin,
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rétude était prête. J'ai couru la porter à Lamartine. Il était dans son cabinet, lisant la Vie de Rancé de Chateaubriand. « Son ouvrage, dit-il, » c'est rhôtel de Rambouillet et M"« de Scudéri;
> c'est de la rhétorique blasée. »
Son cher lévrier Fido était à ses genoux devant le feu, et dans son négligé du matin, Lamartine avait sa noblesse naturelle.
16 au 17 mai.
Lanfiartine a conseillé Pelletan : « Vous êtes » exubérant de poésie, d'éloquence, d'imagina- » tion. La jeunesse a trop de lyrisme, la vieillesse
> pas assez. Vous faites de la critique avec de la » poésie, c'est un contre-sens, » Ils sont partis ensemble. La causerie a continué en voiture. Lamartine : < J'aime mieux une strophe de Byron ou » de Sapho que Molière, La Fontaine et Béranger.
> Béranger, homme politique, dit : Attendons deux » ou trois siècles pour prendre un avis. »
Lamartine affirme, Béranger doute.
S5 mai.
Le mal du pays m'a pris le cœur, je pars pour la Bretagne. J'ai été dire adieu à Lamartine. Lui qui a des paroles de banalité aimable à la suriface, a eu pour son jeune ami des grâces d'amitié. Je suis sorti comme un enfant de chœur de l'église, tout parfumé d'encens.