LAMARTINE HISTORIEN. HISTOIRE DES GIRONDINS
Je ne suis plus près de lui, je ne puis plus noter le soir les impressions du jour; mais j'ai les lettres de Dargaud, ces précieux témoignages d'un intime témoin, du confident des pensées, des œuvres, des projets de Lamartine. Il a beaucoup grandi depuis la dernière session, il va grandir encore. Il se taira, il se recueille ; mais le journal le Bien public, de Mâcon, créé par lui en 1843, rédigé par des amis, déjeunes hommes de fidélité et de valeur, Charles Rolland, Henri de Lacretelle, Hippolyte Boussin, publie des articles éminents de lui. Le Journal complète la tribune. Lamartine s'est fait journaliste. Il traite les grandes questions, en 1843, VÉtat^ l'Église et V Enseignement ; en 1844, Du droit au travail; en 1845, Pourquoi M. de Lamartine est seul, Un principe et point de partis , Sur la réfo'i^me électorale ; en 1846, Quel ministère faut-il au pays f De la crise des subsistances ; Voulons-nous être Nation f voulons-nous être Dynastie f Ces titres seuls sont des traits de lumière. Il accentue, il développe sa politique, il attaque de front tous les graves et ardents sujets parlementaires et populaires. En 1847, il ne monte plus à la tribune ; cette année sera une année de silence politique. Mais Ce sera le calme avant Torage ; de quel coup d'éclat il rompra ce grand silence, par V Histoire des Girondins I
« Paris, le 1®' février 1847.
. « Pourquoi ne venez-vous pas à Paris cet hiver, mon cher ami ? Est-ce que vous n'avez pas
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ici une seconde famille, une seconde patrie ? Cette grande ville où nous vous aimons tous, n*est-elle pas une autre Bretagne? Quoi qu'il en soit, ne nous oubliez pas, et croyez que parmi ceux jqui vous regrettent, aucun ne vous regrette autant que moi.
» J'ai repris mes travaux.
» J'ai repris aussi mes promenades avec M. de Lamartine ; nous marchons quatre heures par jour et nous nous en trouvons bien. Hier nous avons parlé de vous avec une véritable affection. L«s Girondins sont terminés. Le premier volume paraîtra le 15 mars et les autres suivront de dix jours en dix jours. C'est un livre qui, malgré ses défauts, fera en histoire la même impression que les Méditations en poésie. On sentira une grande conscience et on entendra une grande voix. Pour la première fois la révolution aura un historien et la France une épopée. M. de Lamartine aura donné à la révolution un cœur, une moralité et un^ langue dignes d'elle. Louis Blanc publie aussi un volume trës académiquement montagnard et très faible sous sa rhétorique. Michelet imprime à l'heure qu'il est le premier volume de VAssernblée constituante. Il aura son intérêt. Si un journal s'offre à moi et me prie un peu, je ferai peut-être un article sur les Girondins.
» Je vois souvent Béranger. Brian, Chassériau, Mourier, Robles vous remercient de votre souvenir. Pelletan à qui j'ai lu un paragraphe de votre lettre sur lui est très reconnaissant. Préault a un phosphore plus vif encore sur les ailes. Il sautille comme un colibri au soleil. Il se souvient de vous avec amitié. Je vais le marier très bien. Il a fait sculpterson christ en bois. Le curé de Saint-Paul n'en a pas voulu, et Préaultjure qu'il n'a plus qu'à se faire curé. Un vicaire lui a dit : ^ Votre christ est
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janséniste, » et il est accouru veTs moi et m'a demandé : « Qu'est-ce qu'un Janséniste? Je n'en sais rien, quoique j'aie fait un christ janséniste. » Je lui ai répondu : « Le janséniste est le stoïcien du christianisme; le moliniste ou le jésuite en est l'intrigant. Par exemple, dans les mariages espagnols M. Guizot a été un moliniste, et Louis- Philippe n'a pas été un janséniste. » Préault s'est écrié qu'il comprenait pour toujours la théologie et que c'était encore cela qu'il me devait.
» Adieu, mon cher Alexandre. Je n'ai plus d'espace que pour me dire tout à vous de cœur.
» J. M. Dargaud. »
Ses lettres se suivent avec la même grâce et m'entretiennent des écrivains et des artistes.
« Vous désireriez savoir qui est Daniel Stern. C'est tout simplement M"** d'Agoult, la Béatrix de Ronchaud, un jeune poète plein de candeur, de noblesse et d'élévation. Pelletan a fait une double faute en osant dire que la femme s'appelait au xvii® siècle Sévigné, et au xix** Daniel Stem, D'abord Daniel Stern est loin du génie de celle qui écrivait une lettre mieux que Voltaire; et de plus M™* de Girardin, qui a conservé de vifs ressentiments d'une liaison trop tendre de Daniel avec le fondateur de la Presse, M"® de Girardin, qui d'ailleurs se croit plus Sévigné que M"° d'Agoult, a foudroyé Pelletan de sa colère. Les choses en sont là et je les y laisse.
» Je vous' aurais envoyé mon article sur les Gi^ rondins si votre père ne m'eût assuré que l'une de vos cousines abonnée à la Semaine vous le donnerait. Cet article est bien mutilé, réduit aux proportions d'un journal, tandis qu'il m'aurait fallu une revue. Sincèrement, comment le trou-
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vez-vous dans sâ dernière expression ? Lamartine en est ravi et s'écrie que jamais on ne révélera mieux l'âme de son livre et de la révolution...
» Couture est cette année le lion du salon. Il porte gaiement sa gloire. En venant meTannoncer, il m*a aperçu à ma fenêtre et il s'est mis à danser dans ma cour. Il est en verve. Il désire faire deux portraits dont je ne le détournerai pas : M. de La- • martine et ma femme.
» Hier, au bois, Lamartine me demandait s'il vous serait possible de faire reprendre de la Semaine mon appréciation des Girondins. Vous avez un journal à Morlaix où il vous serait peut-être facile de transporter ces quelques lignes. Faites pour le mieux... ne m'oubliez pas sous l'arbre de vos fées d'Armorique. Moi, je vous aime et je suis tout à vous de cœur.
«J. M. Dargaud. »
Paris, dimanche 26 mars 1847.
Je n'ai pas oublié le cher critique sous le pommier en fleurs de Merlin l'Enchanteur, et de Viviane. Je suis sorti de la forêt enchantée de Bretagne pour entrer dans la forêt sanglante de la révolution française. Je dévore les Girondins dans les chemins creux ; je lis un drame dans un paysage d'idyl)e. J'ai l'ivresse de ce grand livre, comme toute la France. Il enivre la jeunesse, les femmes, les hommes; il passionne la France et le monde pour les idées et les héros de la révolution , il fait pleurer sur les victimes, il exalte pour les vérités. Il entraîne les imaginations comme la Marseillaise^ à la frontière et à la Convention. Il fait aimer la révolution détestée. Elle était la Terreur pour notre Bretagne. L'enchanteur est venu, il a dévoilé derrière la Terreur tout un monde
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de grandes âmes et de grandes idées; il a maudit les crimes, et chanté les héros. Ma mère, qui a du sang héroïque dans les veines, lit dans l'enthousiame. Dans les foyers, les Girondins sont entrés ; le livre a ressuscité les grands morts. Il popularise la révolution et son historien. Jamais livre n'a eu une telle victoire, une telle popularité, une telle action. On ne parle que de lui ; les uns le déchirent, les autres le défendent; mais tous l'admirent dans leurs entretiens ardents. Il a mis le feu aux poui dres. Lamartine qui a gardé le silence à la tribune est sorti de l'étroite enceinte parlementaire, il a fait entendre sa grande voix à tous les horizons. Le voilà sur la cime, au-dessus de ses rivaux ; on pressent en lui l'homme d'une révolution future.
J'ai fait comme tous, j'ai vibré à V histoire des Girondins^ et j'ai écrit dans le journal de ma ville natale mon admiration. On a dit que V histoire des Girondins est une magnifique improvisation en huit volumes. C'est une erreur. On n'improvise pas une histoire comme une poésie. Quelle masse de labeurs a coûté cette œuvre I Que de lectures de journaux des temps, de mémoires inédits, de lettres I Quelle enquête ardente, laborieuse, passionnée pour arracher son énigme au sphinx révolutionnaire I Quelles visites aux témoins vivants de 931 Que d'habiles questions, que de diplomatie pour enlever leurs secrets aux terroristes défiants ! Chaque jour, Lamartine pénétrait avec Dargaud dans l'intérieur de ces révolutionnaires, près de W" Lebas, cette tradition vivante de Robespierre, près de Souberbielle, qui disait de Fouquier-Tinville un mot à faire frissonner : « Il était toujours gai. »
Voilà pourquoi cette histoire est si vivante. Le Dante est descendu aux Enfers. Elle a le feu sacré
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de la révolution. Si improvisation veut dire inspiration, certes ce livre est une improvisation; il est agité du mens divinîor du génie. Outre Timpression électrique des témoins survivants, il a la seconde vue des choses et des hommes. Michelet si troublé par qe livre qui, tout à coup, éclipsait sa gloire, m'a dit que Lamartine avait le don de divination sans étude, (.émoin les portraits du duc d'Orléans, de Dumouriez, de Saint-Just. Son style a la grandeur du drame. Il s'est contenu, il s'est mûri ; son beau style aux blondes carnations, il l'a bronzé. Son récit est tragique, et son jugement a le cri du chœur antique ; c'est un Tacite lyrique. Il ne laisse pas se répandre et se perdre au delà de ses rêves sa parole d'historien, il l'endigue, et le courant se précipite comme l'action.
Voici un fragment de mon article sur les Girondins.
« Qu'on nous permettre de saluer à notre tour cette magnifique résurrection de l'idée, des hommes, du drame delà révolution. Nous l'avons lue avec respect et amour, con amore, avec l'admiration au cœur. C'est de l'histoire Ijnpique, de l'histoire faite d'inspiration, créée à la façon des prophètes, c'est la révolution racontée comme elle fut faite, avec la parole brûlante et le geste héroïque de Mirabeau. M. de Lamartine a renouvelé subitement son génie; il était poète, orateur, homme d'État; d'un bond le voilà historien.
> Mais à quoi bon ces images ? Les Girondins sont mieux qu'un beau monument littéraire. Disons de suite que c'est le livre saint de la politique de la révolution, de nos idées, de nos devoirs et de nos espérances. Le jugement est tranquille et élevé comme la morale, il a toute la sérénité de la conscience. Le crime ne le fait pas faiblir, il le
maudit, il est plus fort que la tempête. Son amour est pour les victimes, pour la justice et pour le droit. C'est un livre de principes et non de partis, une histoire fraternelle. On la lit avec des larmes, on s'ouvre à l'héroïsme, à la passion des nobles œuvres, on est vaincu par ce grand cœur. Nous l'avons senti nous-même. Dans les chemins où, à l'écart, nous lisions ces pages émouvantes qui sont une prière pour lessoufiraats, de pauvres créatures pâles, amaigries passaient; nous leur donnions l'aumône sous l'émotion du livre.
» A cette heure, la France lit les Girondins. Confiante en M. de Lamartine, elle est avide de connaître l'histoire de son affranchissement, la vérité sur la révolution. Malgré son indiff*érence, ce pays a conservé du moins la religion du génie et un cœur jeune encore pour les grandssouvenirs.
» Que tous se rendent ât cette source : c'est la parole de vie... Les Girondins feront leur œuvre, ils régénéreront nos pensées. C'est une grande journée de plus de ce travail spiritualiste que M. de Lamartine poursuit au sein des âmes, et comme une sorte de coup d'État de son génie contre nos lassitudes morales. M. de Lamartine est le ministre des idées.
» Calomniée et non lue par un petit nombi*e, cette histoire est admirée, aimée et bénie par presque tous; mais, pourtant, au milieu de ce conflit de sympathies ardentes et d'aigres rancunes, nous avions besoin d'entendre une grave parole, un sérieux jugement.
» Cette critique décisive, M. Dargaud l'a écrite. L'œuvre entière lui est connue. Il a jugé dans son unité cette histoire qui s'ouvre à la mort de Mirabeau, le tyran de la tribune, le Luther de 89, et finit à la mort de Robespierre, ce Calvin de la
révolution. C'est une critique éloquente des Oirondins, La pensée, l'émotion, la beauté, la hauteur morale, le caractère historique et prophétique de ce livre sont saisis en quelque pages pleines de concision, de finesse et d'autorité. C'est toujours cette condensation magnifique que nous avons louée en M. Dargaud. »
Dargaud m'a remercié, par une lettre que je ne peux redire, sauf quelques lignes :
« Paris, le 28 avril 1847.
« Je VOUS annonce un dîner au Palais-Royal de. trois Bretons et de deux Bourguignons. Votre père, M. de Kératry, Souvestre, Lamartine et moi. Que n'êtes-vous des nôtres ? Au reste, nous nous sommes beaucoup occupés de vous, votre père et moi, lui en père, moi en frère aîné. »
J'ai retrouvé là, mon père dans sa jeunesse d'admiration , enthousiaste comme un jeune homme des artistes et des écrivains, large esprit ouvert à la fois aux affaires et aux arts, bourgeois émineni de la race des marchands de Florence, fêtant dans un beau repas le succès des Girondins et le génie de Lamartine.
C'est bien lui, fidèle à son culte, qui lisait le soir les Méditations, et aujourd'hui a l'ambition paternelle de me conquérir d'illustres amitiés.
€ Le mois de juin a été bien triste pour moi et pour M. de Lamartine. Nous avons perdu un ami bien tendre. Sa vie avait été d'un philosophe, sa mort a été d'un sage (1). Il l'a regardée en face avec fermeté et douceur. Son courage était plein d'espérance et d'élan. Ses derniers jours ressemblent à une page du Phédon.
(1) Âiihé Martin.
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» Je vais passer quelques heures à Châteaudun dans la famille de ma femme, puis je resterai une semaine auprès de ma mère, à Paray. Je laisserai le grand banquet de Mâcon s'accomplir sans moi. Immédiatement après cette fête, je rejoindrai M. de Lamartine et nous ferons le voyage du Midi en Bohémiens. >
Lamartine, qui n'avait jamais parlé devant la mort, honora Aimé Martin d'une religieuse ettou* chante oraison funèbre, le 28 juin, au bord de sa tombe, au milieu de ses amis désolés.
Mais voici le banquet des Grirondins ! Mâcon a voulu donner un immense banquet à Lamartine, en l'honneur de l'histoire des Girondins et de son triomphe. Il est lui-même le plus grand des Girondins. Le maire de Mâcon, Charles Rolland, a porté un toast éloquent au grand historien. Lamartine s'est levé au milieu d'un cirque de 300 convives, d'une foule de 6 à 7,000 auditeurs; un orage a éclaté alors, a déchiré la tente. Le grand orateur, impassible sous l'orage devant son auditoire impassible aussi, a prononcé un grand discours prophétique, précurseur de l'orage de 1848. Il a prédit la chute de la royauté de Juillet, dans ce fameux mot : La révolution du mépris. Il a prédit l'empire, par une seconde vue de voyant politique. « Une espèce de Capouede la révolution, dans laquelle une nation glisse comme une prostituée des bras d'un pouvoir corrupteur aux bras d'un pouvoir despotique, et s'endort dans un bienêtre matériel pour se réveiller dans l'invasion. »
Ces éclairs sur l'avenir ont frappé l'esprit public. Plein de confiance en ses idées et son génie, il court à l'action avec la foi, l'espérance et la charité. Captif jusque-là dans la cage de la Chambre des députés, l'aigle déploie ses grandes ailes dans
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le forum populaire. Il a prouvé sa force, il aura la puissance d'entraîner les foules. Ce discours est un présage. Vienne une révolution, il sera prêt à calmer un peuple.
Après ce glorieux banquet, ces cris de : Vive Tauteur des Girondins I il fuit les bruits de la foule, sur la plage de la Méditerranée. Il se réfugie dans une campagne du Midi, près de Marseille ; mais son repos est encore de l'action. On va le chercher, on l'amène à un grand meeting de liberté commerciale, on le supplie de parler; il parle encore, le 24 août; il improvise un discours pour le libre-échange, pour la vie à bon marché. L'académie de Marseille l'appelle, elle qui le reçut en 1832, à son voyage en Orient ; il y parle encore le 26 août, en poète digne de la Grèce, il chante Marseille, cette fille de l'Orient, cette Athènes commerciale, comme il la nomme : « Pour que l'illusion soit complète, dit-il, à qui il ne manque qu'un Parthénon. »
La scène a changé. Ce n'est plus l'arène agitée du banquet des Girondins, où il a fait sa symphonie héroïque ; c'est l'enceinte paisible, le jardin improvisé de la Société d'horticulture, où il a fait une adorable improvisation sur les jardins, le 20 septembre, un jour d'automne, sa symphonie pastorale.
Certes, il y a de grands orateurs à côté de lui, Berryer, Guizot, Thiers, mais des orateurs tout politiques. Ils sont toujours dans la rue, jamais dans la forêt. Aucun d'eux ne connaît comme lui, les retraites, les intimités de la nature. A la fougue de l'action a succédé la paix de la poésie. Comme il a dit dans Jocelyn :
« . . . . C'est la source d'eau bonne
Qu'on sait dans le rocher sans la dire à personne. »
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Il l'a dite dans cet ineffable discours. Lui seul sait découvrir les enchantements cachés, les inti-* mités de la nature. Lui seul sait faire éclore du sein mystérieux de l'âme, les fleurs d'émotion, de sensibilité, d'intime éloquence. Après d'abondantes variations sur ce thème des jardins, sur cette science qui ne peut se tromper longtemps sous les avertissements de la nature; sur la science horticole supérieure à la science politique : « Nous pouvons inventer les plus absurdes chimères et les donner longtemps au monde pour des vérités. Vous ne le pouvez pas, vous, agriculteurs ou horticulteurs ! Vos plus longues erreurs ne peuvent pas être plus d'une saison ; » après de ' riches développements sur le commerce fructueux des fleurs et des fruits ; après un charmant ada^ gio sur le culte de tous les génies pour les jardins, depuis Homère, Horace, Cicéron, jusqu'à M""* de Sévigné, Voltaire, J.-J. Rousseau ; après, un touchant andante sur l'égalité de jouissances des riches et des pauvres, par les jardins : « Soyez sûrs qu'il y avait autant de plaisir, autant d'intensité de jouissance, de sensibilité, de contemplation, d'attendrissement dans l'âme de Rousseau regardant coucher le soleil derrière le cep de vigne du petit enclos des Charmettes, que dans l'âme de Buffon regardant éclater le jour audessus des cèdres de son parc de Montbard ; » il a eu un fincLle d'attendrissement suave, soave ausr ^^ro^surson jardin de Milly, sur le jardin de sa mère. On n'a plus applaudi, on a écouté tout ému, les femmes, les hommes, attendris jusqu'aux larmes, dans un silence recueilli, cette confidence touchante, pleine de la mélancolie de l'action et de la tendresse du cœur. « Oui, c'est dans cette pauvre enceinte depuis longtemps déserte, vidée par la mort, c'est dans ces allées envahies par
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les herbes, par la mousse et par les œillets des bordures ; c'est sous ces vieux tronès épuisés de sève, mais non de souvenirs; c'est sur ce sable mal ratissé que je cherche encore du regard les pas de ma mère, de mes sœurs, des anciens amis, des vieux serviteurs de la famille, et que je vais m'asseoir contre la clôture en £ace de la maison, qui s'ensevelit d'année en année davantage soiis le lierre, aux rayons du soleil couchant, au bourdonnement des insectes, au bruit des lézards de la vieille muraille, que je crois reconnaître comme d'anciens hôtes du jardin, et avec lesquels il me semble que je pourrais encore m'entretenir d'autrefois!....
» Et maintenant, Messieurs, allons-nous-en, chacun à notre métier... Je retourne, moi, cultiver dans ce vieux et inculte jardin de mon père, ce que nous cultivons, nous, pauvres ouvriers de l'esprit, et souvent aussi fatigués que vous!... l'étude, les lettres, les livres, la philosophie, l'histoire, la politique, l'art dé gouverner les hommes, d'améliorer les sociétés, d'adoucir la condition du peuple, de faire porter à la civilisation et à la liberté des fruits plus mûrs et plus parfaits ! Mais je retourne y cultiver surtout ces images des choses et des personnes aimées et perdues 1- ces mémoires des tendresses évanouies, ces traces vivantes, saignantes souvent, d'une vie déjà à moitié écoulée!..* J'hésite, Messieurs I... J'hésite, irai-je plus loin ! Non, je n'en dirai pas davantage : il y a des pudeurs sur tous les sentiments profonds : il ne faut pas arracher les derniers voiles de l'âme humaine ; il y a des larmes qui ne doivent tomber que dans le silence et le secret du cœur I... Je vais donc, vous disais-je, retrouver dans cet asile de mon enfance des charmes plus puissants pour moi, pour nous tous, que les plus riches et les
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odorantes floraisons de vos expositions : le parfum 4es souvenirs, Todeur du passé 1... les voluptés mêmes de cette mélancolie qui est la fleur d'automne de la vie humaine, toutes choses qui sont pour nous comme des émanations de la terre, comme une senteur lointaine, comme un avantgoût de ces Elysées, de ces Edens, de ces jardins éternels où nous espérons tous retrouver dans le bonheur ceux que nous avons aimés et quittés dans les larmes!... toutes choses qui font désirer à l'homme de la nature, à quelque distance, dans quelque abîme ou à quelque hauteur que la fortune l'ait jeté, de revenir achever ses jours sur la terre qui l'a vu naître, et d'avoir au moins sa tombe daijs le jardin où il eut son berceau ! »
J'ai emporté ces pages au jardin, au bois dç mon manoir d'enfance pour les sentir à plein cœur.
Il est des heures où les poètes sont vraiment divins, tant ils sont humains, à l'image du Christ qui n'a jamais mieux prouvé sa divinité que par son humanité. Après de telles inspirations, on reste longtemps dans une extase attendrie. Mais Lamartine n'a pu rester longtemps dans cette contemplation paisible du passé. La politique l'a vite ressaisi dans ses serres. Il a écrit dans son journal le Bien Public^ de Mâcon, une haute déclaration de principes. « Le gouvernement démocratique » sera le gouvernement éternel de l'avenir, telle » est notre foi. » Mais s'il est l'homme de la vérité absolue, il est aussi homme de gouvernement. Il n'est pas un factieuco d'idées^ dit-il, il admet les transitions et les définit dans une saisissante image : « Les transitions sont les arches du pont de l'esprit humain pour passer d'un ordre de chose à un autre sur l'abîme des révolutions sans y tomber. » Après ce tableau de la situation de la France à l'intérieur, il a examiné en trois articles la situation
de la France à l'extérieur, qui sont la condamnation du gouvernement de Juillet, Thumble empressement à rentrer dans le concert européen, l'humble alliance avec l'Angleterre par le droit de visite, la question d'Orient manquée par l'abandon de la Syrie et des Maronites, la politique ultra-dynastique et antination^le des mariages espagnols, le vertige des chutes de royauté. Puis de la stérile politique, Lamartine est allé aux misères sociales, au travail meurtrier des prisons qui tue le travail libre.