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LA RÉVOLUTION, LA RÉPUBLIQUE, LE HÉROS

Les esprits frémissent comme les arbres aux brises avant-coureusès de l'orage. On sent dans l'air le souffle de l'agitation publique ; on pressent de graves événements. Lamartine, le 2 janvier, inaugure l'année nouvelle par un article d'un accent résolu sur le discours de la Couronne, résumé dans ce mot : « Allons combattre. >

Les débats de l'adresse s'ouvrent dans l'inquiétude. Lamartine combat la politique de Guizot en Italie. Le 29 janvier, dans un grand et habile discours, au point de vue du parti conservateur libéral, et non de l'indépendance révolutionnaire, il a jugé sa politique extérieure sans passion, avec une profonde connaissance de l'Italie, son expérience de chargé d'affaires, à Florence, à Naples, sa prévision des défaillances de Pie IX, comme émancipateur de l'Italie. A la fin, son émotion longtemps contenue sous le calme d'une discussion diplomatique, a éclaté. II. a flétri cette politique s'abaissant pour se faire pardonner l'ambition dynastique des mariages espagnols, autrichienne, en Suisse,

en Italie, française nulle 'part, contre-révolu-' tionnaîre partout !

Et dans une ardente péroraison, à la magnifique éloquence, toute vibrante d*amitié à l'Italie : « Et » non seulement je vote avec la voix de mon pays » tout entier, mais je vote avec la voix et le cœur » de la Suisse trahie et de Tltalie menacée et tro- » quée contre Téventualité d'une couronne à Ma- » drid ; je vote avec tous ceux qui, en Europe, ont » dans le cœur et un soupir d'indépendance et de » liberté et un souffle de sympathie pour les op- » primés.

. » ...Je désire que ces applaudissements disent > à la nation italienne que, sous le gouvernement » de la France, il y a la France elle-même... il y » a la France libre dans ses sympathies, persé- » vérante dans ses amitiés et dans ses principes et » qui saluera toujours avec gloire et avec ivresse » le jour de la résurrection de l'Italie. »

Le 11 février, l'accent devient plus sévère et plus passionné. Quoique absent des banquets, il défend la légitimité des banquets réformistes, après les scandales publics qu'il appela les ira-gédies de la corruption; il défend le droit de réunion, contre ce ministère qui veut mettre la main de la police sur la bouche du pays/ Ces mots brûlants enflamment la foule. L'accusation se presse rapide, en phrases courtes, en éclairs d'indignation, et finit par cette évocation menaçante : « Souvenez-vous du jeu de Paume... Or, qu'est-ce que c'était que le jeu de Paume ? Le jeu de Paume et le serment qui en sortit n'étaient que le droit de réunion disputé au pays. Oui, le jeu de Paume ne fut qu'un lieu de réunion politique fermé par les ministres imprudents et ouvert par la main de la nation à là représentation du pays I »

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Ces paroles de combat ont résonné comme le tocsin d'une révolution.

Le ministère a porté un défi à l'opposition. Il s'opposera par la force au banquet projeté. Le timide Odilon-Barrot recule devant cette menace. On se réunit une seconde fois. Devant les députés hésitants, Lamartine ne peut se résigner à l'humiliation d'un recul. Et dans une harangue de feu où il creuse l'abîme de la situation placée entre une honte et un péril, il conseille l'audace, et finit par ce mot de rendez-vous : « Ne délibérons plus, agissons. »

On ne le suivit pas. Le soir, Lamartine réunit chez lui sept ou huit députés et pairs de France, décidés comme lui à se rendre au banquet. Derrière l'orateur on sentait un héros. C'est là qu'il dit à ses amis^ moins résolus que lui à marcher en avant, ce grand mot héroïque : « J'irai seul, suivi de mon ombre ! »

Le 24 février.

La gauche constitutionnelle a reculé, le banquet n'a pas eu lieu ; des paroles et pas d'action. Mais la garde nationale et le peuple de Paris s'agitent, remplissent les rues. On sent déjà courir sur cette ville de 1,500,000 âmes le souffle précurseur de l'insurrection.

Un dimanche, dans ma petite ville bretonne, à Morlaix, la foule aussi s'agitait et se concentrait en groupes murmurants sur la place de Viarmes près de la poste: Sur tous les visages, une expression inquiète, l'impatience des nouvelles, l'attente fiévreuse du courrier qui tardait. On savait déjà les troubles du 23 février, la descente de la jeunesse des écoles, des ouvriers sur les boulevard3, le fatal coup de pistolet sur les troupes

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massées devant le ministère des affaires étrangères^ la décharge sur la foule sans armes, les premiers morts, la sinistre promenade des cadavres sanglants sur des tombereaux, la nuit, aux lueurs des torches, Tappel aux armes, les premières barricades, la chute de Guizot, le tocsin d*alarme sonné la nuit; qu'allait-il se passer le 24 février? On attendait dans l'angoisse.

Enfin la malle-poste arrive, un drapeau tricolore au flanc. On interroge le courrier. Du haut de son siège, il jette à la foule les nouvelles foudroyantes, l'abdication, la fuite du roi, la chute de la royauté, l'invasion de la Chambre des Députés, le gouvernement provisoire, les noms de ses membres. On court au bureau de la poste, on attend les journaux, on les arrache aux facteurs, on les dévore ; dans les groupes frémissants on lit à haute voix les nouvelles de la révolution.

L'impression générale est le trouble,rinquiétude. La république semblait morte avec 93, on n'avait d'elle en ce pays de Bretagne que les souvenirs de la Terreur. Et voilà qu'elle se dresse tout à coup de sa tombe I On aimait la paix, la douceur du gouvernement des d'Orléans. Cette ville de bourgeoisie avait prospéré sous ce règne, elle le regrettait, et elle avait peur de la république.

De rares groupes étaient moins troublés, et presque seuls dans cette foule, mes amis et moi, nous étions calmes. Le nom de Lamartine nous rassurait, moi surtout qui avais le secret de sa grande âme.

Il a déjà réalisé mes grandes espérances. J'ai été d'abord surpris que le défenseur de la régence de la duchesse d'Orléans en 1842, par une sorte de contradiction, l'ait combattue en 1848, le 24 février, et soit allé d'un bond à la république. Pourquoi? Il était trop tard. On avait prévu la

faute de la régence du duc de Nemours. Les vaines tentatives de Dupin et d'Odilon-Barrot, en timides et molles paroles pour la régence de la duchesse d'Orléans, ce rêve évanoui même à la Chambre des députés, était impossible. Un moment, Lamartine fut tenté par le touchant spectacle de cette noble et courageuse femme, de cette mère en deuil, serrant ses deux enfants, accompagnée du duc de Nemours, réfugiée au pied de la tribune et attendant le secours de l'éloquence de son défenseur d'autrefois. Il eût entraîné l'assemblée dans une harangue d'attendrissement, et ramené la duchesse d'Orléans aux Tuileries; c'était un beau rôle pour le poète. Lamartine, chevalier d'une mère royale, premier ministre de la Régence, quel rêve pour l'imagination I Le cœur le poussait; mais la raison l'a arrêté. L'homme d'État eut vite compris, dans son instinct du peuple, dans sa profonde connaissance des partis populaires, dans sa raison patriotique, qu'un gouvernement révolutionnaire se serait dressé à l'hôtel de ville contre le gouvernement féminin des Tuileries; que pour satisfaire, maîtriser, apaiser le peuple soulevé, il fallait courir d'un élan jusqu'à la république et le suffrage pour tous. Il a osé ce que les républicains eux-mêmes croyaient impossible, dans leur entretien secret avec lui, deux heures avant cette séance tragique du 24 février. Il sent sa force, et il croit à Dieu dans ce jeu des révolutions. Il est né joueur, il aime à tenter l'inconnu^ mais c'est un joueur religieux qui prie pour sa cause et se confie à l'étoile.

Plein de l'expérience des grandes scènes de la révolution qu'il venait de raconter, quand les gardes nationaux et les ouvriers veulent installer le nouveau gouvernement au palais du prési-

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dent de la Chambre, il a dit : « Norij non^ à l'hôtel de ville I »

Il a compris qu'il fallait aller droit à la maison du peuple. Mais avant de l'atteindre, que de dangers I quelle marche périlleuse, conjurée par l'audace habile de Lamartine! On arrive devant la caserne du quai d'Orsay. Les dragons avaient fermé la grille, en signe d'hostilité. Lamartine va droit aux dragons I « Soldats, dit-il, un verre de vin I » Toute son escorte répète le mot. Les dragons apportent une bouteille et un verre, et versent le vin, Lamartine avec un à propos populaire : < Amis, voilà le banquet I que peuples et soldats y fraternisent ensemble avec moi I » Des bouches des dragons et du peuple jaillit le cri : « Vive Lamartine 1 »

Lamartine poussait sa marche triomphale, à la tête de sa colonne. Vers le Pont-Royal, une jeune femme vêtue de l'uniforme d'un garde municipal mort, nouvelle Théroigne de Méricourt, court, le sabreà lamain, à Lamartine et tente de l'embrasser ; il refuse, et lui donne une leçon sévère : « Les femmes ne combattent pas, dit-il, elles sont du parti de tous les blessés ; allez les relever et les porter sans distinction aux ambulances. »

Il franchit les barricades, arrive à la place de Grève; à travers une foule houleuse, tachée de poussière et de sang, d'ouvriers défiants aux regards sombres, il atteint la grande porte de rhôtel de ville, couronnée de la statue en bronze d'Henri IV; au milieu d'une cour encombrée de morts, de blessés, de chevaux eflarés, de coups de feu, il remonte un courant d'hommes armés; puis saisi au bras par M. Flottard, employé de la préfecture, il est conduit dans un réduit caché. Ses collègues, séparés de lui, le rejoignent dans ce refuge, amenés par le même guide. Le gouver-

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nement s'assoit à une petite table, gardée par de bons citoyens en armes, il commence sa tâche immense de réorganisation. Lamartine écrit au milieu des coups de fusils, des cris de la foule, des portes brisées, de la tempête, une proclamation de paix au peuple français, une proclamation à Tarmée. Ces proclamations, jetées par les fenêtres, se répandent dans toute la France. Le Conseil, assailli d'ouvriers qui demandent de suite mille mesures de salut public, est écrasé. Il improvise des décrets d'urgence dans cette fournaise d'hommes.

Pendant qu'il rédige ces proclamations, quelques bons citoyens entrent, lui jettent leurs alarmes à ce peuple tumultueux de la place de Grève. Il se lève de la table, va à une fenêtre d'où l'oi^ voyait tout l'horizon de la multitude. Il remarque, au milieu des ouvriers mûrs, un tourbillon d'enfants, de gamins de Paris, avides de désordre; il voit avec terreur le péril de cette jeunesse flottante, mobile, que la sédition amuse, dans une grande ville, sans armée; une illumination soudaine l'inspire, une pensée hardie de prévoyance, la création d'une jeune armée de l'ordre par ces enfants de désordre ; il revient, proposQ leur enrôlement à ses collègues stupéfaits de cette audace de Lamartine, à faire des gamins de Paris des soldats conservateurs ! Ils subissent plus qu'ils n'approuvent. Lamartine rédige le décret des 24 bataillons de garde mobile. Le soir même, les gamins de Paris, heureux de jouer au soldat, s'enrôlent. Lamartine, dans son apparente imprudence, a eu une suprême prudence. La garde mobile devait sauver Paris aux journées de juin I

Lamartine est sorti sept fois vers le soir, il a harangué des fenêtres, des corridors, des marches des escaliers, les insurgés en délire, abaissé les

armes, fait couler les larmes. Ce n'est pas fini, à un nouvel assaut, on l'appelle au secours, lui, toujours lui. Il sort encore, descend entre une haie d'hommes armés, les uns amis, les autres ennemis, le grand escalier de l'hôtel de ville* et arrive sur la place. Une masse irritée lui jette ses imprécations : Lamartine est un traître... « La tête, la tête de Lamartine ?» Il s'arrête, le sangfroid au front, le sourire dédaigneux aux lèvres, et leur lance ce mot d'ironie héroïque : « Ma tête, » citoyens?plûtàDieu que vousl'eussiez vous, en ce » moment, sur vos épaules, vous seriez plus calmes » et plus sages, et l'œuvre de votre révolution se » ferait mieux! »Le peuple de Paris, qui aime l'esprit et le courage, éclata de rire, applaudit, serra les mains de l'homme dont il voulait la tête.

Il remontait, il rentrait dans l'asile du gouvernement, lorsqu'une bande d'autres forcenés monte dans la salle Saint-Jean, enfonce une première porte à coups de crosses, menace la seconde porte barricadée qui ferme la chambre du Conseil. Lamartine, toujours au péril, se présente ; la bande le reconnaît, l'acclame, et le suit dans son contre-courant d'admiration. Il pénètre à grand'peine dans la salle Saint-Jean, battu des cris : « Vive Lamartine, à bas Lamartine ! » Il atteint une estrade. La salle était sombre, à peine visible dans son clair- obscur par les lueurs de lampes fumeuses, remplie d'une foule d'ombres humaines, armées de fusils, de sabres, de baïonnettes scintillant sous le feu des lampes. Une atmosphère chaude des haleines fiévreuses, répandait un brouillard sur toutes ces têtes noires de poudre. Des orateurs populaires, à gauche et à droite de l'estrade, disputaient la tribune à Lamartine. Enfin il écarte ces hommes qui redoutaient le puissant charmeur du peuple, reste seul sur l'es-

trade, se dresse dans sa haute taille, et, la figure sereine, au calme intrépide, domine la foule agitée qui murmure à ses pieds.

« Citoyens, cria-t-il de sa grande voix sonore, pourquoi m'avez-vous appelé ? — Pour savoir de quel droit vous vous érigiez en gouvernement du peuple... lui répondent des voix du fond de la salle. »

« De quel droit nous nous érigeons en gouvernement, » réplique soudain Lamartine, la poitrine en avant, l'attitude héroïque, inspiré de son dévouement. Il relève le mot populaire, et le renvoie en coups foudroyants : « Du droit du sang qui coule, de l'incendie qui dévore vos édifices, de la nation sans chef, du peuple sans guides, sans ordre, et demain peut-être sans pain 1 Du droit des plus dévoués et des plus courageux! Citoyens, puisqu'il faut vous le dire : du droit de ceux qui livrent les premiers leur âme aux soupçons, leur sang à l'échafaud, leur tête à la vengeance des peuples ou des rois pour sauver leur nation ! Nous l'enviez-vous ce droit ? Vous l'avez tous, prenez-le comme nous! Nous ne vous le disputons pas, vous êtes tous dignes de vous dévouer au salut commun; nous n'avons de titre que celui que nous prenons dans nos consciences et dans vos dangers; mais il faut des chefs au peuple tombé d'un gouvernement dans un interrègne I Les voix de ce peuple vainqueur et tremblant de sa victoire au foyer même du combat, nous ont désignés, nous ont appelés par nos noms, nous avons obéi... Voulez-vous donc prolonger un scrutin terrible et impossible au milieu du sang et du feu, vous en êtes les maîtres ; mais le sang et le feu retomberont sur vous, et la patrie vous maudira. y>

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« Non, non, non, » acclamèrent des voix déjà attendries par cette éloquence de dévouement. < Si, si, crièrent des voix rebelles encore ; ils n'ont pas le droit de noua gouverner, ils ne sont pas du peuple... Nous avons renversé la monarchie, nous avons conquis la république, que La* martine s'explique, veut-il ou non nous donner la république? »

A cette question jaillie de toutes les bouches, Lamartine sourit, comme d'un doute que le peuple soit digne de la république, et, la figure empreinte de gravité solennelle, dit avec une tristesse née du pressentiment de l'avenir : « La république? Citoyens, savez-vous ce que vous demandez ? savez-vous ce que c'est que le gouvernement républicain ? — Dites-le, dites-le I crie toute cette foule impatiente. — La république, savez-vous que c'est le gouvernement de la raison de tous, et vous sentez-vous assez mûrs pour n'avoir d'autres maîtres que vous-mêmes, et d'autre gouvernement que votre propre raison ? — Oui, oui, dit le peuple. — La république ? Savez-vous que c'est le gouvernement de la justice, et vous sentez-vous assez justes pour faire droit même à vos ennemis ? — Oui, oui, oui I » crie la foule avec un accent de confiance en elle-même.

« La république ? savez-vous que c'est le gouvernement de la vertu, et vous sentez-vous assez vertueux, assez magnanimes, assez cléments pour vous immoler aux autres, pour oublier les injures, pour ne pas envier les heureux, pour faire grâce à vos ennemis, pour désarmer vos cœurs de ces arrêts de mort, de ces proscriptions, de ces échafauds, qui ont déshonoré ce nom sous la tyrannie populaire qu'on a appelée du faux nom de république il y a un demisiècle, et pour réconcilier la France avec ce nom

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aujourd'hui? Interrogez-vous, sondez-vous, et prononcez vous-mêmes votre propre arrêt ou votre propre gloire ?.. . »

< Oui, oui, oui, nous nous sentons capables de toutes cesvertus, crièrent ces voix exaltées, dans un délire d'enthousiasme, ces âmes transportées au-dessus de leurs passions par le sublime orateur. — Vous le sentez, vous le jurez? vous en attestez ce Dieu qui se manifeste dans les heures comme celle-ci par le cri et par l'instinct des peuples? > dit, la tête levée au ciel, le religieux orateur, qui s'arrête dans l'attente de la réponse, le geste étendu vers la foule. Elle fait un serment d'acclamation comme le formidable chœur des Huguenots. « Eh bien ! dit Lamartine, c'est -VOUS qui l'avez dit, vous serez république, si vous êtes aussi dignes de la conserver que vous avez été héroïques pour la conquérir. »

Les voûtes de la salle résonnent du coup de foudre des applaudissements.

« Mais entendons-nous, reprend Lamartine :

nous et vous, nous voulons la république ; mais nous serions, vous et nous, indignes du nom de républicains, si nous prétendions commencer la liberté par la tyrannie ou dérober le gouvernement de la liberté, de l'égalité, de la justice, de la religion, de la vertu comme un larcin dans une nuit de sédition et de confusion comme celle-ci. Nous n'avons qu'un droit, celui de déclarer notre pensée, notre volonté à nous, peuple de Paris, celui de prendre la glorieuse initiative du gouvernement de liberté amené par les siècles, et de dire au pays et au monde, que nous prenons sous notre* responsabilité de proclamer là république provisoire comme gouvernement du pays, mais en laissant au pays, à ses trente-six millions d'âmes qui ne sont pas ici, qui ont le même droit

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que nous de consentir, de préférer ou de répudier telle ou telle forme d'institution, en leur réservant, dis-je, ce qui leur appartient, comme notre préférence nous appartient à nous-mêmes, c'està-dire l'expression de leur volonté souveraine dans le suffrage universel, première vérité et seule base de toute république nationale.

— Oui, oui, c'est juste! c'est justel répond le peuple, transfiguré par son magnanime enchanteur. — Vive la république, vive le gouvernement provisoire, vive Lamartine! » crie le peuple dans l'enthousiasme. Lamartine descend de l'estrade, salué, béni par des salves d'applaudissements, agit d'action et de parole, ramène Tordre, les postes, les sentinelles, les canons dans les cours de l'hôtel de ville, et remonte en triomphe à l'asile du gouvernement.

Grande journée, et grande nuit ! Scènes d'héroïsme et d'inspiration ! Lamartine est bien un chef de peuple. Il s'est révélé avec une soudai- . neté égale aux périls, tribun et homme d'État à la fois, ardent et sage, sans peur et sans reproche, improvisateur de parole et d'action, jamais surpris, jamais troublé, debout et noble au-dessus des foules, inspiré de Dieu, comme un juste d'Israël, habile à manier, à charmer, à apaiser, à élever un peuple, grand comme la tempête, jouant avec les lions, les couchant à ses pieds sous sa magique éloquence, et comme ces rois d'Assyrie à la force surhumaine des bas-^reliefs de Ninive, étreignant sous leurs bras, dans leur sérénité auguste de demi-dieux, les monstres de la terre.

Mais cette image ne le contient pas tout entier ; il a eu à la fois la force et la grâce, il a réalisé la belle fable antique d'Orphée, charmant de sa lyre les lions et les tigres.

Après sa victoire, Lamartine quitta à minuit l'hôtel de ville, suivi de. trois amis improvisés dans la lutte, trois jeunes citoyens intrépides. Il marcha à travers les postes, sous la nuit pluvieuse, chargée de nuages noirs; franchit les barricades aux lueurs des lampions posés sur leur cime, les feux des bivouacs au bruit des coups de fusil lointains. Près de sa demeure, il passa à travers des feux de peloton, changea à son foyer ses habits déchirés, dormit trois heures, et rentra vers quatre heures du matin dans Thôtel de ville.

Dans le calme relatif de la nuit, il avait croisé des ombres suspectes, des hommes à voix basse, au pas rapide, et aperçu aux lueurs des feux allumés, des rubans et des cocardes rouges; ces signes présagaient la bataille de la journée.

25 février.

Le silence de Thôtel de ville n'était troublé encore que par les râles de douleur des blessés et des mourants. Mais, vers l'aube, des bandes armées de piques, de fusils, de sabres, de poignards, dégorgeaient de toutes les rues sur la place de Grève, ou agitaient des drapeaux rouges, insultaient, repoussaient les groupes de bons ouvriers accourant des faubourgs, le drapeau tricolore en tête. C'était l'armée rouge.

Le gouvernement n'avait pour défenseurs que de rares élèves des écoles, des citoyens, quelques gardes nationaux. Lamartine les replia dans l'hôtel de ville, et demanda aux maires de Paris des volontaires au secours.

Pendant ce temps, une trombe de quarante mille hommes montait à l'assaut de l'hôtel de ville, se précipitait, se ruait par les jardins, les cours,

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les escaliers, les corridors, aux hurlements de la Marseillaise, aux coups de feu tirés au hasard, refoulait sur les hauteurs des escaliers les défenseurs du gouvernement, aux cris de : « A bas le drapeau tricolore I Vive le drapeau rouge ! »

Après de longs efforts de résistance, une colonne fit irruption dans la chambre du gouvernement. Un jeune ouvrier, choisi pour orateur, était en tête. Il parla, en faisant sonner sa carabine à terre, avec l'éloquence populaire. Le jeune fanatique demanda le gouvernement delà Terreur, les têtes et les biens. Crémieux, Marie, Garnier- Pagès, Marrast, Louis Blanc tentèrent en vain d'apaiser cet orateur de colère.

Lamartine, debout, écoutait en silence. Enfin, irrité, il marcha droit au jeune tribun, et d'un geste familier, en homme habitué à dompter les fauves, lui saisit le bras. Le jeune homme se retourna, comme fasciné sous l'étreinte, tenta de se dérober au prestige de Lamartine. « Laissez-moi, Lamartine, dit-il, en essayant deretirersonbras, je suis un homme simple, je ne sais pas me défendre par des paroles, mais je sais vouloir... Voilà une langue de feu, qui coupe tout, dit-il, en frappant sur le canon de sa carabine 1 »

Lamartine sourit, et dit : « Vous parlez bien, » vous parlez mieux que moi... mais il ne suffit » pas de bien parler, il faut entendre la langue » de la raison que Dieu a donnée aux hommes de » bonne foi et de bonne volonté pour s'expliquer » entre eux, et pour s'entr'aider au lieu de s'entre- » détruire. La parole sincère est la paix entre les » hommes ; le silence obstiné est la guerre. Vou- » lez-vous la guerre et le sang? Nous l'acceptons, » nos têtes sont dévouées, mais alors que la » guerre et le sang retombent sur ceux qui n'ont » voulu rien entendre ! »

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Puis il continua d'un accent pathétique. Il pai'la mieux que l'ouvrier. Pendant son discours, il voyait l'émotion progressive gagner, adoucir sa figure sauvage. Le jeune obstiné qui n'avait pas fléchi sous la parole impuissante des collègues de Lamartine, s'attendrit sous l'éloquence souveraine, laissa tomber sa carabine à terre^ et pleura.

La colonne des insurgés l'entraîna, et porta au peuple dans l'attente sa confiance au gouvernement.

Les meneurs les insultèrent, et lancèrent à ce nouvel assaut de nouveaux torrents d'hommes.

Le péril était suprême. Cinq fois Lamartine avait harangué cette armée furieuse, vaincue par sa parole et toujours renaissante ; il avait parlé tête nue, les vêtements en lambeaux, au milieu des cris d'insulte et d'admiration tour à tour ; cinq fois menacé et embrassé, il avait abattu le drapeau rouge.

Il était midi. L'armée de la terreur avait grossi, elle s'élevait de 00 à 80,000 hommes. Les murmures montaient, des balles sifflaient au-dessus de la tête de Lamartine. Il voyait aux fenêtres de la place de Grève flotter une nuée de drapeaux rouges. On criait aux armes I Le siège continuait. Une inondation d'hommes se précipitait sous les voûtes gothiques, vers la salle des mourants. L'hôtel de ville était en détresse. « Lamartine, Lamartine I » crient des citoyens désespérés. On apçelle le héros de bon secours, le sauveur.

Épuisé par une bataille de dix-huit heures, couché sur le parquet, il se relève, suivi de son jeune étatmajor de volontaires, descend jusqu'aux dernières marches du grand escalier, au milieu de séditieux .en partie ivres et armés ; il montre au peuple sa figure déjà populaire^ il parle comme il parlait toujours, il séduit, il touche encore la multitude

qui le salue d'acclamations. Quelques drapeaux rouges s'en vont, quelques drapeaux tricolores apparaissent aux fenêtres. Il remonte accompagné d'applaudissements, protégé contre les armes des groupes hostiles de l'escalier, des hommes sinistres qui lui crient : « traître ! »

Lamartine s'arrête fièrement, découvre sa poitrine, et les regarde avec un sourire de mépris : « Traîtres, nous, dit-il, frappez si vous le croyez ! jnais vous ne le croyez pas, vous qui le dites, car avant de vous trahir, il faudrait nous trahir nousmêmes ! Qui est-ce donc qui risque le plus de vous ou de nous ici?'Nous y avons engagé, nous, nos noms, notre mémoire et nos têtes, et vous n'y risquez, vous, que de la boue sur vos souliers ; car ce n'est pas votre nom à vous, qui a contre-signe la république, et, si.la république succombe, ce n'est pas sur vous que tombera la vengeance de ses ennemis ! »

Entré dans la salle des blessés, après cette nouvelle victoire, une jeune femme l'appelle le sauveur de tous. C'est la femme de Flocon, le courageux journaliste, rapporté blessé de Vincennes. Lamartine lui serre la main et lui donne son amitié. Quand Lamartine eut appris qu'un parti calomniateur lui donnait cette femme pour maîtresse, il la .vengea par cette noble parole : « Je n'ai jamais vu M"*® Flocon qu'au chevet des blessés. »

Il était deux heures, une bande nouvelle de forcenés, excités par des meneurs, submerge la cour de l'hôtel de ville, les salles, renverse les défenseurs et s'enfonce en tirant des coups de fusil, aux cris de: « A mort, » sous un portique, près du réduit du gouvernement. Lamartine accourt, poussé, repoussé par cette houle humaine, acculé, contre une porte, à l'ombre d'un drapeau rouge agité sur sa tête. Il monte sur une chaise de paille

en débris, tribune fragile, maintenue par des mains amies. Sa figure impassible impose à la foule attentive qui l'entoure. Il tente plusieurs fois de parler de la voix, du geste et du regard. Les clameurs s'apaisent devant cette noble figure et ce grand courage. Il calme d'abord la foule par une hymne à Dieu et un éloge aux hommes, humains dans la victoire. Ce peuple s'attendrit et pleure d'admiration pour lui-même, sous l'éloquence élogieuse et sacrée de Lamartine. Alors l'orateur évoque le contraste de la magnanimité du peuple de la veille avec sa fureur du lendemain : « Voilà ce qu'a vu le soleil d'hier, citoyens. Et que verrait le soleil d'aujourd'hui? Il verrait un autre peuple d'autant plus furieux qu'il a moins d'ennemis à combattre, se défier des mêmes hommes qu'il a élevés hier au-dessus de lui ; les contraindre dans leur liberté, les avilir dans leur dignité, les méconnaître dans leur autorité qui n'est pas la vôtre, substituer une révolution de vengeances et de supplices aune révolution d'unanimité et de fraternité, et commander à son gouvernement d'arborer, en signe de concorde, l'étendard de combat à mort entre les citoyens d'une même patrie! ce drapeau rouge qu'on a pu élever quelquefois, quand le sang coulait, comme un épouvantail contre des ennemis, qu'on doit abattre aussitôt après le combat en signification de réconciliation et de paix I J'aimerais mieux le drapeau noir qu'on fait flotter quelquefois dans une ville assiégée, comme un linceul, pour désigner à la bombe les édifices neutres consacrés à l'humanité et dont le boulet et la bombe même des ennemis doivent s'écarter I Voulez-vous donc que le drapeau de votre république soit plus menaçant et plus sinistre que celui d'une ville bombardée ? »

«Non,non,crientlesuhs;si,si,crientlesautres;

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c'est le nôtre, c'est celui du peuple.... » Alors Lamartine se redresse, et d'un élan suprême, d'un geste inflexible, d'un éclair d'inspiration, il abat le drapeau rouge. « Citoyens, vous pouvez faire violence au gouvernement, vous pouvez lui commander de changer le drapeau de la nation et le nom de la France, si vous êtes assez mal inspirés et assez obstinés dans votre erreur pour lui imposer une république de parti, un pavillon de terreur. Le gouvernement, je le sais, est aussi décidé que moimême à mourir plutôt que de se déshonorer en vous obéissant. Quant à moi, jamais ma main ne signera ce décret! Je repousserai jusqu'à la mort ce drapeau de sang, et vous devriez le répudier plus que moi 1 Car le drapeau rouge que vous nous rapportez n'a jamais fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple en 91 et en 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie! »

Une explosion d'enthousiasme jaillit de toutes les poitrines, à ce cri sublime, à cette glorieuse évocation ; toutes les mains se levèrent et se tendirent pour embrasser Lamartine dans leurs étreintes. Toutes les voix, dans le délire de l'admiration, crièrent : Vive Lamartine, vive le drapeau tricolore !

Cette harangue devint populaire, et comme le drapeau tricolore, fit le tour du monde.

Ce n'était pas fini. La foule conquise par Lamartine descendait le grand escalier, quand elle rencontraune colonne qui montait. Celle-ci, qui n'avait pas entendu Lamartine, escaladait l'escalier d'un élan furieux. C'était un dernier assaut plus résolu, plus acharné. Sous le porche, les deux colonnes se heurtèrent, voulant chacune entraîner l'autre, avec des cris féroces, des armes brandies sur les têtes. C'était une mêlée sinistre.

Lamartine se jette entre les deux colonnes. Il monte sur la chaise, debout, le dos contre la grande porte gothique. Sa vue exalte la fureur de la bande nouvelle. Des canons de fusil s'abaissent vers lui et le visent. Un groupe de vingt hommes aux figures bestiales agitaient au hasard dans leurs mains avinées des sabres nus, jusqu'à la figure de Lamartine. Il était en danger de mort.

Tout à coup, un homme colossal, demi-nu, aux vêtements déchirés, un géant aux yeux bleus et doux, affolé d'enthousiasme, taché de sang entre les yeux par l'effleurement d'une balle tirée d'en bas vers Lamartine, se précipite, les bras vers lui, l'embrasse, l'appelle le père, le dieu du peuple.

Le peuple» ému de cet amour d'un prolétaire sanglant pour Lamartine, l'écoute alors avec confiance. Et lui, s'emparant de cette impression : « Ëh I quoi, citoyens, si on vous avait dit, il y a trois jours, que vous auriez renversé le trône, détruit l'oligarchie, obtenu le suff'rage universel au nom du, titre d'homme, conquis tous les droits du citoyen, fondé enfin la république !...Si l'on vous avait dit tout cela, il y a trois jours, vous auriez refusé de le croire ! Trois jours? auriez- vous dit, il faut trois siècles pour accomplir une œuvre pareille au profit de l'humanité.

« Eh bien I ce que vous avez déclaré impossible est accompli I Voilà notre œuvre, au milieu de ce tumulte, de ces armes, de ces cadavres de vos martyrs, et vous murmurez contre Dieu et co ntre nous ? »

« Non, non, » crièrent quelques voix.

Puis, redoublant de glorification du progrès conquis, il enlève la confiance de la foule ébranlée, et lui ouvre sa politique : « Citoyens, je vous ai parlé en citoyen tout à l'heure, eh bien I maintenant, écoutez en moi votre ministre des afl*aires

étrangères. Si vous m'enlevez la moitié de la force extérieure, le drapeau tricolore, sachez-le bien, vous m'enlevez la moitié de la force extérieure de la France I Car l'Europe ne connaît que le drapeau de ses défaites et de nos victoires, c'est le drapeau de la république et dé l'empire. En voyant le drapeau rouge, elle ne croira voir quele drapeau d'un parti I C'est le drapeau de la France, c'est le drapeau de nos armées victorieuses, c'est le drapeau de nos triomphes qu'il faut relever devant l'Europe. La France et le drapeau tricolore, c'est une même pensée, un même prestige, une même terreur, au besoin, pour nos ennemis. »

Puis, enlaçant de son bras droit, dans une étreinte fraternelle, le généreux prolétaire debout près de lui, montrant à la foule attendrie dans cet embrassement l'union du génie et du pauvre, il achève la victoire dans cette pathétique apostrophe : « peuple souffrant et patient dans sa misère ! peuple qui viens de montrer par l'action de ce brave et indigent prolétaire, ce qu'il y a de désintéressement de ses propres blessures, de magnanimité et de raison dans ton âme ; ah ! oui, embrassons-nous, aimons-nous, fraternisons comme une seule famille de condition à condition, de classe à classe, d'opulence à indigence. Bien ingrat serait un gouvernement que vous fondez, qui oublierait que c'est aux plus malheureux qu'il doit sa première sollicitude. Quant à moi, je ne l'oublierai jamais. J'aime l'ordre, j'y dévoue, comme vous voyez, ma vie. J'exècre l'anarchie, parce qu'elle est le démembrement'delasociété civilisée. J'abhorre la démagogie, parce qu'elle est la honte du peuple et le scandale de la liberté. Mais quoique né dans une région sociale plus favorisée, plus heureuse que vous, mes amis I que dis-je, peutêtre parce que j'y suis né, parce que j'ai moins

travaillé, moins souflTert que vous, parce qu'il m'est resté plus de loisir et de réflexion pour contempler vos détresses et pour y compatir de plus loin, j'ai toujours aspiré à un gouvernement plus fraternel, plus pénétré dans ses lois de cette charité qui nous associe, en ce moment, dans ces entretiens, dans ces larmes, dans ces embrassements d'amour dont vous me donnez de tels témoignages et dont je me sens inondé pour vous. »

A cette effusion d'un grand cœur, àcette étreinte du héros et du peuple, le peuple ému, fou d'enthousiasme, les yeux pleins de larmes d'allégresse, écarte les armes, se précipite aux genoux de Lamartine, et l'étreint dans ses mains. Les larmes et le sang coulaient à la fois sur la figure du noble prolétaire. Lamartine s'effaça devant lui et lui donna l'honneur d'avoir sauvé le drapeau tricolore et sauvé sa vie.

Les cris de : < Vive la république, vive Lamartine ! » descendirent de l'hôtel de ville à la place de Grève, annoncèrent le triomphe du gouvernement. Les bandes défaites s'enfuirent par toutes les rues, cent mille voix, avec la mobilité populaire, chantèrent la Marseillaise, en signe de paix, après l'avoir hurlée en signe de guerre. La place de Grève devint vide, et on ne vit plus que trois cents gardes nationaux debout devant les grilles de l'hôtel de ville.

Il était quatre heures. Le soleil brilla à' travers les nuages, et éclaira le drapeau tricolore flottant au-dessus de la statue de Henri IV, et les drapeaux des fenêtres. L'espérance revint, le gouvernement ne se reposa pas. La victoire lui épanouit le cœur. Il avait résisté jusqu'ici, il voulait réhabiliter la république dans l'imagination, par sa clémence et sa générosité. Recueilli dans une pièce à l'écart, il eût l'inspiration des grandes

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pensées. Coup sur coup, comme un volcan en éruption, il décréta Tabolition de l'esclavage, du cens électoral, qui donnait les droits du citoyen à l'argent et non à l'homme, la fraternité entre les peuples, des institutions d'assistance et de secours, la charité populaire. Des proclamations les annonçaient au peuple. Une imprimerie près du Conseil gravait sur l'heure les décrets libérateurs.

Les cœurs s'étaient élevés. Sous l'émotion religieuse, Lamartine, qui venait de réaliser l'abolition de l'esclavage, une des saintes pensées de sa vie, osa proposer avec hésitation, comme un progrès prématuré peut-être pour ses collègues, l'abolition de la peine de mort. Il avait abattu le drapeau rouge, il voulait abattre l'échafaud, séparer la république de 1848 de celle de 93, la république de clémence de la république de vengeance, effacer le souvenir, la crainte, le sang, la Terreur. *

« Messieurs, les révolutions aussi ont un immense progrès à faire, un généreux tribut à apporter enfin à l'humanité. Je suis si convaincu que ce progrès est commandé par Dieu et serait compris et béni des hommes, que si j'étais seul dictateur et révélateur de cette révolution, je n'hésiterais pas à faire de ce décret le premier décret de la république. Et par ce seul décret, je lui conquerrais plus de cœurs libres en France et en Europe que des centaines de lois répressives, d'exil, de proscriptions, de confiscations et de supplices ne lui rattacheront jamais de fidélité forcée. J'abolirais la peine de mort.

« Je l'abolirais pour toute cause, car la société n'en a plus besoin ; son exemple, en frappant de mort le criminel, pervertit plus qu'il n'intimide. Le sang appelle le sang. Le principe de l'inviolabilité de la vie humaine sera mieux défendu, quand la société elle-même reconnaîtra cette

SOÛVBlIlRS StR LAMARTINE OS

inviolabilité de la vie, même dans le scélérat. Mais si ce grand progrès dans votre législation criminelle doit être réservé à l'assemblée nationale, seule maîtresse de ces lois sociales, je l'abolirais du moins immédiatement en politique. Je désarmerais ainsi le peuple d'une arme qu'il a sans cesse dans toutes les révolutions tournée contre lui-même ; je rassurerais les imaginations craintives qui redoutent dans la république l'ère de nouvelles proscriptions; je mettrais le sang humain hors de cause. J'inaugurerais le règne de la démocratie par la plus divine amnistie et par la plus habile témérité de cœur qui ait jamais été proclamée par un peuple vainqueur, les pieds encore dans le sang. Je jetterais hardiment ce défi de générosité aux ennemis de la démocratie, et si jamais la république succombait, elle ne succomberait pas du moins par son propre crime, et elle renaîtrait bientôt de l'admiration qu'elle aurait inspirée au monde. >

Dieu l'inspirait. Après cette harangue d'humanité, après ces paroles à l'accent religieux, qui semblaient pressentir la mort et la renaissance de la république, Lamartine se retira, en laissant couver son humaine pensée à ses collègues, dans le silence et la paix de la nuit.

26 février.

La nuit, Lamartine ne se reposa pas. Il prévoyait toute la journée du lendemain 26 février, un retour des terroristes; il prévint ses amis, et fit prévenir la jeunesse qu'il aimait : les élèves de Saint-Cyr, de l'École polytechnique, de l'École normale, de l'École de droit et de médecine. Quand les bandes rouges arrivèrent le matin, elles trouvèrent cinq à six mille gardes volontaires autour

96 SOUVENIRS SUft LAMARTINE

deThôtel de ville. Elles reculèrent, repliërent leurs drapeaux rouges, noyés dans une foule de bons citoyens. C'était le vrai peuple reprenant au faux peuple le champ de bataille.

Pendant ce temps, le gouvernement continuait à écrire ses décrets du salut public. Des chœurs populaires faisaient monter jusqu'à lui les chants de la patrie. Tout était à la paix et à l'allégresse.

Alors, sous l'impression de l'espérance, Louis Blanc rappela la magnanime proposition de Lamartine, en de nobles paroles. Lamartine lui serra la main, et avec une émotion sacrée, le Conseil vota l'abolition de la peine de mort. Lamartine trouva la rédaction digne de ce grand décret, Louis Blanc y ajouta une phrase magnifique. Les membres du Conseil, dans un élan d'enthousiasme, s'embrassèrent et descendirent, ceints de leurs écharpes tricolores, porter au peuple, assemblé sur la place, ce décret d'humanité.

Le plus digne de parler à cette heure solennelle, eut la mission d'annoncer la bonne nouvelle au peuple. Il monta sur une estrade, devant la grille. La foule se recueillit, les têtes se découvrirent comme pour un acte religieux. Alors, dans ce grand silence. Lamartine parla lentement, sapoitrine donnait tout son souffle à sa grande voix sonore, en accents prolongés sur cette mer humaine, pour atteindre les oreilles et les âmes lointaines. Il prépara le peuple à cet audacieux décret par des paroles de recueillement, d'émotion et de piété. Quand il eut ainsi élevé la foule à la hauteur de ce grand acte, il lut le préambule et le décret de clémence, devant le peuple et devant Dieu.

La foule battit des mains, lança à Lamartine des cris d'allégresse et bénit cette fête sacrée.

Le soir de ce grand jour, Lamartine, reconnu par quelques ouvriers, fut accompagné d'une co-

lonne qui voulut le faire entrer aux Tuileries comme pour y installer un nouveau roi. Lamartine se dérobaà cette ovation royale avec une simplicité républicaine. « Les citoyens, dit-il, en qui le peuple place momentanément son pouvoir, ne doivent avoir d'autre palais que leur maisoû. » Puis, il renvoya une partie de son escorte, il fut conduit jusqu'à sa maison par l'autre partie qui, arrivée au seuil, se rangea devant lui. Lamartine consacra cette grande journée par ces paroles d'adieu :

« Vous avez montré aujourd'hui à Dieu et aux hommes qu'il n'y a rien qu'on ne puisse obtenir d'un tel peuple, en s'adressant à ses vertus. Ce jour sera inscrit dans votre histoire au niveau des plus grandes journées de votre grandeur nationale, car la gloire que vous y avez conquise n'appellera pas sur vous les malédictions des victimes ou les ressentiments des peuples, mais les bénédictions de la postérité. Vous avez arraché le drapeau de la Terreur des mains de la seconde république I Vous avez aboli l'échafaud I C'est assez pour deux jours 1 Allez rassurer vos femmes et vos enfants dans leurs demeures, et dites-leur que vous avez bien mérité non seulement de l'histoire, mais du cœur humain et de Dieu. »

Dans la nuit, Lamartine sortit seul, caché dans son manteau, [pour remplir une mission secrète d'humanité. Il alla chez l'ami du roi, M. de Montalivet, lui offrir une somme de 50,000 francs pour le salut et la vie de la famille royale, pour protéger sa fuite. Il confia à M. de Lasteyrie et à ses amis Dargaud et de Champeaux cette mission de protection. Pendant qu'il apaisait les vainqueurs, il défendait les vaincus.

Il réalisait sa parole d'un discours de février 1834 : « Il serait si beau, si neuf et si rare de gouverner un peuple par ses vertus ! »

98 SOUV£NlRS-StJR LÀMÀRTIl^fl

27 février.

Ce jour-là fut consacré à la proclamation de l.a république sur la place de la Bastille, et à la revue de la garde nationale. Le rendez-yous était pour deux heures. Mais auparavant, le gouvernement eut à subir encore un assaut, non des terroristes, mais dos socialistes excités par Louis Blanc. Ils vinrent en masse demander pour Louis Blanc le ministère du Progrès. Leurs voix impérieuses harcelaient le gouvernement depuis cinq heures. Les membres n'avaient pu les fléchir. Enfin Lamartine vint encore à leur secours; il se plaça debout en face de ces ouvriers : « Citoyens, vous me mettriez à la bouche de ces pièces de canon, leur dit-il en étendant son bras vers les quatre pièces que d'autres ouvriers gardaient, que vous ne me feriez pas signer ces deux mots associés ensemble : organisation du travail.

» ...Je vais vous dire pourquoi je ne signerai jamais ce décret, j*ai pour cela deux raisons, citoyens I La première, c'est que je ne me crois pas ni plus ni moins intelligent qu'aucun autre homme de mon siècle et de mon pays, et que depuis vingt années de réflexions et d'études des conditions de la société industrielle, il m'a été impossible de comprendre ces deux mots réunis dont l'un exclut l'autre. Je ne signe pas ce que je ne comprends pas.

» La seconde, c'est que si nous vous promettions l'organisation du travail, nous vous promettrions ce qu'aucune puissance humaine ne pourrait vous tenir. Je ne signe que les engagements que je puis tenir au peuple. »

Lamartine ne se borna pas à cet énergique refus, à ce non absolu aux chimères populaires ; il disait à ces ouvriers, touchés de sa fière

fiOUVENfRS SUR LAMARTINE 99

honnêteté, Timpossibilité de leur rêve : « Vous le^ voyez, dit-il, en demandant l'arbitraire de rÉtat sur le capital et sur le salaire, c'est l'anéantissement du capital, c'est-à-dire de la source de tout travail qu'on vous fait rêver. C'est votre faim, c'est votre soif, c'est la misère, et l'exténuation de vous, de vos femmes et de vos enfants que vous demandez I Nous aurons le courage de vous refuser ces fléaux que vous prenez pour des vérités et qui ne sont jusqu'ici que des mirages de l'illusion et de la misère ! >

Après cette réfutation pathétique de leurs illusions, il les consola de leurs rêves perdus, en leur ouvrant la perspective des institutions bienfaisantes et secourables.

« Mais entendez-vous par organisation de travail, l'œil et la main de la république, ouverts sur la condition des ouvriers, pour l'élever, l'éclairer, l'améliorer, la moraliser sans cesse?... — Oui, oui! — Entendez-vous des institutions d'enseignement professionnel, de noviciat, de secours intellectuel et matériel aux ouvriers? d'éducation gratuite pour les enfants? de salubrité pour leurs travaux ? d'assistance pour leurs infirmes et pour leut's vieillards ? d'associations mutuelles favorisées par l'État, pour leur faire traverser les époques de chômage forcé et de crise, comme celle où nous sommes?... — Oui, oui, » dirent avec plus de confiance les ouvriers. Ils acclamèrent le courageux orateur et l'accompagnèrent à la grande revue. Elle fut un triomphe. Un défilé de quatre heures fit passer 120,000 hommes devant le groupe du gouvernementprovisoire acclamé.Lamartine, caché derrière le cortège, se déroba en vain dans la foule. Il fut reconnu, suivi, salué d'une ovation populaire. Le peuple aimait en lui le courage et l'éloquence, il aime les forts.

Arrivé à la place Royale il se réfugia dans la maison de Victor Hugo. Le génie donna Thospitalité au génie. Puis il se jeta dans un cabriolet. Le cocher lui dit qu'il avait conduit, l'avant-veille, un ministre en fuite, hors de Paris, C'était Guizot. Étrange hasard, double leçon de l'histoire humaine, abritant dans la même voiture le vaincu contre sa défaite, le vainqueur contre sa gloire.

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