LE MANIFESTE A L'EUROPE
La sécurité renaît. Les jours se suivent et donnent unesurprise nouvelle degrandeur. Lamartine a fait le 6 mars son manifeste aux puissances étrangères. Nous le lisons dans l'admiration. D'un seul coup il s'est improvisé un grand ministre des affaires étrangères. Voilà notre politique étrangère relevée de son abaissement, remontée à la dignité. Quel noble et fier langage ! Il déclare la paix comme la guerre ! De suite, il écrase le parti de la propagande révolutionnaire qui tente de déborder sur l'Europe. Il se souvient de la faute des Girondins j en 1792, il calme la France vibrante encore à la Marseillaise et au Chant du départ.
Il s'est recueilli dans le court repos de ses nuits, et il a écrit ces nobles paroles : « La république française n'intentera la guerre à personne ; la république a traversé du premier pas l'ère des proscriptions et des dictatures. Elle est décidée à ne jamais violer la liberté au dedans. Elle est décidée également à ne jamais violer son principe démocratique au dehors. Elle ne laissera mettre la main de personne entre le rayonnement pacifique de sa liberté et le regard des peuples. »
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Ce gifrieux manifeste à l'Europe a conquis les sympat^i^s unanimes. Il va rassurer, éblouir et entraîn^ï* ^^^ peuples, faire le tour du monde comme Âô^P^^^^^i^^^^^®' Cette parole de paix, plus p:iissante^ue la guerre, va souffler dans TEurop*^ la contagion de la liberté. Cette grande voix pjds forte que la t»)rce, fera tomber les citadelles du despotisme, colmme le clairon de Josué.
Le beau rêve d*-.majeunesse s'accomplit. Trois jours sont passés, et déjà Lamartine a fait ces grandes œuvres, la république sans terreur, sans tache de sang, sans vengeance ; un peuple converti à la clémence, embrasé d'humanité, la république sans échafaud, sans esclaves, la république de la paix, de la fraternité humaine, une philosophie en action, la république religieuse. Il descend des hauteurs pour assurer l'exécution de ses desseins, il encourage les clubs modérateurs pour neutraliser les clubs agitateurs, il réduit Caussidiëre à l'ordre, le poète crée une police personnelle pour découvrir l'action souterraine des sociétés secrètes; il fait décréter à l'appui de sa politique extérieure des armées d'observation aux frontières d'Espagne, des Alpes et du Rhin, 300 bataillons de garde mobile départementale. Il reçoit chaque jour des députations de corps de métiers, de villes, de clubs, d'étrangers, anglais, irlandais, hongrois, norvégiens, accourant féliciter la république de Lamartine. Il répand toujours avec ses dons de fermeté, d'à propos, de souplesse et de grâce. A une députation d'étudiants, venant lui rendre grâces d'avoir sauvé le drapeau de la France, et saluant en lui l'union des qualités du poète et des qualités de l'homme d'Etat, il relève ce mot de poète dans cette belle et charmante réplique : « Permettez que je vous embrasse, et que j'embrasse en vous cette noble jeu-
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nesse! Quant à cette épithëte de po^Q q^e mes ennemis peut-être ont lancée pà^x* me nuire, je l'accepte, Messieurs, et si la Prçvidence voulait que quelques rayons de gloire v>jissent illuminer les dernières années de jua yie, je^erais encore heureux de me reconnaître coupable du crime de poésie I
« Eh! que faisons-nous donc/Messieurs, que 1< <* aujourd'hui notre pays, si ce i;'est la plus sublime de toutes les poésies ! »
C'était Athènes, c'était l'éloquence de Périclès revenue. Mais quelques jours après, des nuages voilaient cet azur de la politique. Une fatale circulaire jacobine de Ledru-RoUin, du 12 mars, déléguait des pouvoirs illimités aux commissaires des départements, excluait les républicains du lendemain, et ne voulait que des républicains de la veille dans l'assemblée nationale. Une députation du club républicain vint porter ses inquiétudes à l'hôtel de ville; Lamartine la rassura, demanda un conseil secret du gouvernement, et prépara la nuit, pour la lire le lendemain, 16 mars, une proclamation, énergique démenti de la circulaire de proscription du ministre de l'intérieur.
Lamartine arrive au Conseil, la figure sévère, empreinte de sa résolution, dans l'attitude d'un duel contre Ledru-RoUin; Il attaque ce ministre, toujours absent des périls de l'hôtel de ville, abandonnant à Lamartine seul le poids du jour, lui pourtant si populaire près des partis menaçant la la république. Il va droit à l'ennemi et le prend corps à corps. « Il faut qu'à l'heure même, ici, séance tenante, nous sachions si, en eiïet, il y a deux esprits dans le gouvernement. Et s'il y en a deux en effet, il faut que l'un ou l'autre remporte, afin que celui qui sera vaincu se retire et cède le gouvernement à celui qui sera vainqueur... La
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politique qui a été impudemment manifestée dans la circulaire du ministre de Tintérieur soulève le sentiment public. Jl faut qu'elle soit rectifiée ou commentée d'un concert commun, ou que nous nous divisions sans réconciliation possible. Voici la proclamation que je propose au gouvernement. »
Et il lut cette proclamation au libéralisme magnanime. Elle rassura et rendit l'espérance, mais elle dévoila la division secrète du gouvernement.
17 mars.
Le lendemain, 17 mars, toute l'armée des clubs, au nombre de 150,000 hommes, menée par des . chefs pervers, défila des Champs-Elysées à la place de Grève, sans armes, en silence, dans un ordre menaçant, muette et formidable protestation contre la proclamation de la veille et contre Lamartine. A midi, Blanqui monta près du Conseil assemblé et demanda l'ajournement des élections et la dictature de Paris. Louis Blanc et Ledru-Rollin repoussèrent cette insolente sommation. Mais on en voulait & Lamartine, et malgré l'opposition de Sobrier, de Barbes, de Raspail et deCabet, confiants dans Lamartine, les sectaires de Blanqui l'interpellèrent violemment. Il répondit avec une fièro dignité, avec sa grandeur d'âme; il évoqua contre cette insurrection morale, dans une phrase magnifique, ce prestige de l'esprit contre la force du nombre : < Que pourrions-nous vous oposer î Rien, qu'une seule chose, votre raison même! cette puissance de la raison générale qui se place seule ici entre vous et nous, qui nous inspire et qui vous arrête devant nous ! »
Les hommes des clubs modérés applaudirent, mais les autres gardèrent le silence ; puis visant
Lamartine, lancèrent ces mots de défi : « Nous n'avons pas confiance dans tous les membres du gouvernement. — Si, si, dans tous! » crièrent Sobrier et Barbes. Le désordre ébranla les groupes, les chefs modérés délivrèrent le gouvernement, qui descendit recevoir au bas du grand escalier les acclamations des clubs. Mais les cris de : Vive Ledru-RoUin I Vive Louis Blanc I plus nombreux que de coutume, les cris plus rares de: Vive Lamartine! donnèrent à la manifestation sa signification menaçante. Depuis deux heures jusqu'à neuf heures du soir, l'armée des clubs défila dans les rues et sur les boulevards, toujours en silence, en ordre, sûre de sa force, tranquille dans la victoire, plus redoutable par le calme que par la violence, qui n'est souvent qu'une exaltation de la faiblesse.
Lamartine, invisible et perdu dans la nuit, vit avec inquiétude et tristesse ce défilé au silence sinistre. Il pressentit les dangers, il sonda l'abîme qui le séparait encore de l'assemblée nationale, et fit en secret, en s'assurant l'appui de l'armée du Nord, et par sa diplomatie populaire, près de Lamennais, Barbes, Sobrier, Blanqui, les plus habiles efibrts pour l'atteindre.
Toute la France s'agite et se prépare au combat des élections. Une lettre de Lamartine m'appelle à l'assemblée nationale. Il désire réunir autour de lui les jeunes amis de sa république ; voici ma profession de foi et d'enthousiasme. Je la publie pour donner un exemple du prestige de Lamartine sur la jeunesse d'alors.