AUX ÉLECTEURS DU FINISTÈRE
Citoyens,
Je suis bien jeune et bien obscur. Derrière moi je n'ai nulle oeuvre.
Volià pourquoi hier encore je repoussais les désirs de mes amis.
Mais un appel impérieux m*est venu d'un homme aimé et vénéré. Je viens h vous aujourd'hui, conduit par M. de Lamartine.
Voici sa lettre :
« Monsieur,
» La France vient de briser sa monarchie. La république » sort des ruines du passé, toute brillante d'espérance et » d'avenir. A ce jeune monde politique et social, il faut des » hommes jeunes, courageux et purs.
» Vous, Monsieur, dont les instincts généreux me sont » connus, vous qui avez toujours eu Tamour du peuple, le » culte des idées et qui aviez salué d*avance la lumière des » jours nouveaux, présentez- vous avec confiance aux suf- » frages de vos concitoyens. Je vous suivrai de tous mes » vœux dans les élections. Car nul n'est plus digne que vous » par le dévouement, par le talent et par la cooscience. de » défendre à l'assemblée nationale les droits que le peuple » a conquis au milieu des barricades. ^^ j
» Adieu et tous mes souhaits.
» Paris, 21 mars 1848.
Cette lettre est mon seul titre.
Pour moi, je ne suis rien. Je n'ai ni le goût ni le don de la parole. Voué de bonne heure aux études de l'histoire et de la politique, je n'ai rien fait encore. Une bonne volonté, unegrande foi : voilà tout. Je n'ai que ma jeunesse.
Tort grave pour quelques-uns. Il faut, diront-ils, l'expérience et la sagesse dans la politique. Je crois qu'il faut surtout le cœur.
La jeunesse a une vertu originelle, elle est sympathique à tous. Elle n'a ni l'amertume, ni les lassitudes, ni les craintes des hommes vieillis dans l'action. La peur est mauvaise, la peur énerve.
La jeunesse apportera dans les luttes présentes l'élan de l'espérance, la force de la sécurité. Devant elles tomberont les défiances des classes. Venue de la bourgeoisie, elle dira aux ou vriei^s l'honnêteté de la bourgeoisie, ses travaux difficiles, sa fortune rudement gagnée. Elle easeignera le respect de la propriété et aussi l'affection pour les pauvres. Accueillie au foyer des ouvriers, elle dira à la bourgeoisie leurs vertus et leurs misères. C'est sa mission. Sur ellô
repose la grande œuvre du temps : Tunion de la bourgeoisie et des travailleurs.
Je ne dis rien de trop. Qui a rapproché dans le combat de février l'ouvrier et la garde nationale ? La jeunesse des écoles.
C*est dans ce juste équilibre que je veux tenir ma pensée.
11 faut respecter et aimer tous les citoyens. Ne chassons personne du foyer de la patrie. Propriétaires, industriels, phi losophes, poètes, artistes, paysans, ouvriers : voilà le peuple.
Daûs rintôrét de tout ce peuple il faut d*abord défendre au. principe sacré : Tordre et la liberté.
Je veux Tordre dans son sens profond et complet. L'ordre intérieur et extérieur, la paix dans la rue et aux ft'ontières, Tordre au sein des idées ; ainsi, il importe de guérir les esprits d*un idéal impossible, Torganisation du travail par TEtat. Il y a là beaucoup dlUusions à détruire. Le bien-être des ouvriers, Torganisation du travail est Tœuvre progressive de la société et non de TEtat.
Pour ce redressement des instincts beaucoup de prudence est nécessaire. 11 faut ne pas trancher les difficultés, mais les dénouer.
Je veux la liberté pour tous les hommes et toutes les croyances. La liberté pour les jésuites comme pour les philosophes. Le temps de Tostracisme est passé.
Je veux Tonalité des droits et des devoirs. Je veux la morale et la justice dans la politique, Dieu doit descendre dans Taction.
Je veux Tenseignement de la révolution. L'éducation politique jest urgente. Hâtons-nous d'initier sans effort et sans secousse notre société, nos enfants à la république. L'insti^» tuteur doit être relevé, fortiâô, soutenu ; il doit devenir le prêtre de la liberté.
Je veux la science, la vie morale pour tout le peuple, et aussi le bien- être. Je veux Tabolition des impôts sur la viande, le sel, le vin, le sucre. Qu*on élève la taxe sur Talcool, qu'on frappe le poison et non Taliment. J'ai une passion au cœur, le saint désir de Lamartine : la vie à bon marché.
Je demande encore des réformes protectrices pour les paysans et les ouvriers. L'usure détruite, le crédit appliqué à Tagriculture et à. la petite industrie, mis & la portée des travailleurs, une banque populaire.
- L'armée réduite ; la diminution de cet impôt stôrile de 300 millions. Le soldat, ramené de la vie oisive des casernes à la vie saine et morale des campagnes.
Citoyens, telles sont mes croyances, mes aspirations politiques.
SOUVENIRS SUR LAMARTINB 107
Si VOUS m*appel6z à l'assemblée constituante, un homme sera mon guide, mon ange gardien dans Taction; Lamartine,. Thomme d'État béni, le grand cœur, le saint de la liberté.
JeTalaiméde bonne heure. Je Tai défendu avec passion quand on le niait.
Je le salue d'ici. Il a accompli une œuvre qui mérite les bénédic.tions du monde. Il a purifié la révolution, il a vaincu la terreur. Il a déchiré le drapeau rouge, aboli la peine de mort, voulu la paix. C'est le fondateur, le sauveur de la i*épublique, le Washington héroïque de la nouvelle révolution.
Cet homme est pour moi une religion.
Aussi, si le péril revenait pour lui, je le couvrirais; ma poitrine irait au-devant des balles.
Je finis d'un mot. Je repousse la république de la guerre ; je veux la république de la paix, de la concorde et de la sympathie.
Vous allez choisir bientôt vos représentants. Nommez les plus dignes ; d'abord ce noble et grave esprit, cette âme d'élite qui sera un grand orateur, Emile Souvestre. Pour moi, si vos suffrages m'appellent dans Taré ne de la vie publique, j'irai défendre par ma conscience Dieu et les hommes, rindépendaoce et la religion ; j'irai la foi au cœur, plein de fortes espérances, Jeune volontaire de la liberté.