CH. ALEXANDRE
Morlaix, le 24 mars 1848.
Lamartine est sans repos, il est toujours sur la brèche. Le flot dos députations monte chaque jour à rhôtel de ville. Ce sont des Polonais, des Irlandais qui demandent la guerre révolutionnaire; Lamartine maintient la politique pacifique de son manifeste, ce puissant propagateur de la liberté en Europe. Vienne, Berlin, Bruxelles font aussi leurs révolutions; l'Italie, la Suisse. Lamartine n'a que des triomphes. « Chaque fois qu'un courrier p m'arrive, dit-il au gouvernement, et que j'entre » ici pour vous entretenir de nos affaires exté- » rieures, je vous apporte un pan de l'Europe. »
Les députations se suivent ; ce sont des Savoisiens, dos Italiens, des Espagnols qui viennent rendre
hommage à la république ; ce sont de généreux ouvriers, accourant lui porter une part de leurs salaires ; ce sont les blessés de février, demandant secours ; c'est la grande légion des misères humaines invoquant le grand libérateur et le grand guérisseur.
On plante dans toute la France des arbres de la liberté. On m'a demandé un jeune chêne de nos bois pour la grande place de ma ville natale. Je n'aime pas ces fêtes puériles, plagiats de l'ancienne république, ces réveils de mauvais souvenirs, ces fausses fêtes pastorales, imitées de cette hyène de Robespierre, qui portait un bouquet de fleurs, à la fête de l'Être suprême.
Je ne vais pas à la plantation de l'arbre de la liberté, où pourtant des royalistes allèrent par peur. Mes amis et moi, nous supplions les ouvriers de ne pas chanter la Marseillaise aux oreilles des fils dont les pères ont monté à l'échafaud, au bruit de ce chant de la Terreur. On ne doit chanter fa Marseillaise qu'aux frontières.
Sous ces fêtes pacifiques, sous ces arbres de la liberté, se cachait un grand complot, comme le poignard d'Harmodius sous les fleurs. Lamartine l'apprit par sa police secrète ; les chefs des clubs tramaient une formidable insurrection, le renversement du gouvernement provisoire, l'expulsion de la majorité, la mort de Lamartine, la dictature des révolutionnaires de Paris, un comité de salut public.
Dans la séance de nuit du 14 avril, Louis Blanc et Albert avouèrent avec une douleur suspecte qu'une manifestation, sœur de celle du 17 mars, se préparait plus formidable, sous le prétexte de réloignement des élections, et éclaterait le dimanche 15 avril.
Le gouvernement le savait déjà par des ru-
meurs sourdes, ces murmures souterrains montant des sociétés secrètes avant les révolutions, comme ces bruits convulsifs des volcans avant réruption.
Lamartine conjura avec une énergique douleur ses collègues de la minorité d*agir sur les ouvriers du Luxembourg, sur cette partie du peuple enivrée parleurs chimères; le lendemain 15 avril, ils avouèrent la vanité de leurs efforts; ils s'étaient heurtés à une résolution inflexible. Lamartine se prépara à la bataille.
C'était une bataille que les chefs de clubs allaient livrer. Lamartine répandit dans la nuit une foule d'émissaires dans les faubourgs et la banlieue; il convoqua les officiers de la garde nationale, les jeunes gens des écoles, leur apprit le péril du lendemain, leur souffla l'ardeur du combat, et les lança pour avertir, assembler, armer, ramener les bons citoyens, au premier appel du tocsin.
Il venait de s'endormir, quand il fut soudain réveillé par dos émissaires, accourus des clubs lui révéler les dernières nouvelles du complot.
Le 16 avril.
Dès l'aube, Lamartine vit, des fenêtres du ministère des affaires étrangères, passer sur le boulevard des groupes de quinze à vingt hommes, tambours et drapeaux rouges en tête, se rendant au Champ de Mars. Le rassemblement montait à trente mille vers onze heures. On lui avait caché le vrai but de la manifestation, aussi était-il hésitant. Les émissaires de Lamartine, et les ouvriers des ateliers nationaux poussés par Marie, les désagrégaient. Sobrier, gagné par i;.amartine et ses amis, s'opposait à l'insurrection.
Lamartine se tenait dans l'attente des rensei-
lld SOUVENIRS SUR LAMARTIMB
gnements portés d'heure en heure, quand Ledru-* RoUin entra. Il lui dit les nouvelles connues déjà, l'attaque de cent mille hommes, le siège projeté de rhôtel de ville; puis il lui demanda : « Quel parti prendre? Je viens me concerter avec vous, parce que je sais que vous conservez le sang-» froid dans la rue et que les extrémités ne vous troublent pas le cœur. »
« Ne perdons pas une minute, dit Lamartine en lui serrant la main , allez de ce pas donner ordre de faire lever les légions. Moi je vais faire lever les bataillons de la garde mobile... Je m'enfermerai dans l'hôtel de ville avec deux ou trois bataillons, j'y soutiendrai l'assaut de l'insurrection. De deux choses l'une : ou la garde nationale, encore invisible, ne répondra pas à ce rappel, et alors rhôtel de ville sera emporté et je périrai à mon poste; ou bien le rappel et la fusillade feront voler la garde nationale au secours du gouvernement attaqué dans ma personne à l'hôtel de ville, et alors l'insurrection, prise entre deux feux, sera étouflTée dans son sang, le gouvernement sera délivré, et une force organisée invincible sera enfin retrouvée pour la république ! Je suis prêt pour les deux éventualités. » Après cet émouvant entretien d'où sortit le salut de la journée, Ledru-RoUin courut faire battre le rappel. Lamartine sortit à son tour, après avoir confié sa femme à ses amis, et veillé à sa sûreté en cas de mort, avec le fils du général de Verdières, élève de Saint-Cyr, et le colonel Cailler, son ami. Il alla à Tétat-major de la garde mobile, avertit le général Duvivier, ce religieux serviteur . du devoir, courut chercher des cartouches pour | la garde mobile aux Tuileries. Il trouva, en rentrant à rhôtel de ville, le général Changarnier, envoyé par M"* de Lamartine. Lamartine, Chan-
SOUVBNIRS SUR LAMilRTINt iU
garnier, Marrast arrêtèrent le plan de défense... Le commandement des troupes dans l'intérieur de l'hôtel de ville fut donné au général plein de sang-froid et d'élan militaire. < Si vous me répondez que nous tiendrons trois heures, dit Lamartine qui avait conçu et préparé déjà le plan de la bataille au dehors avec l'habileté d'un général, je vous réponds du réveil des bons citoyens et du succès définitif delà journée. — Je réponds de sept heures, » dit Changarnier. Déjà des volontaires des quartiers voisins et un bataillon de volontaires lyonnais arrivaient à Thôtel de ville. Lamartine les harangua, leur souffla le feu sacré du salut de la république. Il conseille à Changarnier de préparer une sortie derrière le palais, pour saisir l'insurrection en queue par le quai, tandis que la garde nationale l'attaquerait en flanc, en débouchant du pont Saint- Michel. Les bataillons de la garde mobile arrivèrent et acclamèrent Lamartine; cette jeunesse du peuple adorait leur grand ami, leur créateur et leur défenseur. Les heures brûlaient.
. Déjà s'avançait le long du quai de Chaillot l'immense armée des olùbs. Lamartine guettait à l'horizon les bruits du rappel, sans l'entendre ; il écoutait le silence dans l'angoisse. Inquiet, il alla à Changarnier et Marrast, décida de faire battre le rappel par le maire de Paris, devant cette apparente trahison de Ledru-Rollin. Pourtant, il le fit battre, mais le rappel tarda par des contre-ordres et des hésitations de Tétat^major de la garde nationale, après le départ de Lamartine des Tuileries.
Lamartine se multipliait ; il donna, sur la certitude du rappel et du ralliement de Ledru-Rollin, malgré ses défiances, pour mot d'ordre dans toutes ses harangues, aux troupes accourues au
112 SOUVENIRS SUR LAMARTINB
secours, runité du gouvernement. Une colonne de volontaires armés commandée par le brave et beau Chateaurenaud, ce géant blond, appela Lamartine. Il descendit avec Payer, son secrétaire, et dit :
« Citoyens, on avait annoncé aujourd'hui au gouvernement provisoire un jour de danger pour ia république ; nous étions sûrs d'avance que ce jour de danger serait un jour de triomphe pour la république et pour Tordre...
» A l'époque de la première république, il y eut un mot fatal qui perdit tout, et qui conduisit les meilleurs citoyens à s'entre-déchirer en se méconnaissant les uns lés autres. Ce mot c'était la défiance...
» Auj ourd'hui que la république est acceptée partout sans opposition à l'intérieur, et promet à tous propriété, sécurité, liberté, il n'y a qu'un seul mot qui corresponde à cette situation, et ce mot, c'est confiance I...
» Cette confiance que je vous recommande, citoyens, c'est le cri, c'est le sentiment que j'ai -entendu sortir tous les jours du combat, ici même, sur cet escalier, dans ces cours, de la bouche des blessés pendant la lutte du peuple et du trône d'où pouvait sortir l'anarchie du peuple î Oui, je l'ai entendu sortir de la bouche de ceux qui expiraient ici pour la république, et qui semblaient vouloir nous léguer ainsi dans cette recommandation suprême le mot sauveur de la république nouvelle et de la patrie. » A ces paroles pathétiques de patriotisme, répondirent des acclamations. Tout l'hôtel de ville résonna des cris d'enthousiasme; c'était l'hymne du dévouement. Pendant deux heures, l'éloquence de Lamartine enflamma les cœurs des volontaires, des gardes' mobiles, des ouvriers, des jeunes soldats des
écoles qui arrivaient au secours. Lamartine, dans son activité infatigable, fît des prodiges d'inspiration. 11 harangua trente ou quarante fois les colonnes de défenseurs se succédant sur la place de Grève. On ne voyait, on ne voulait, on n'admirait que lui, dans cette crise suprême. Il était tout-puissant ce jour-là ; il n'avait qu'un mot à dire, la foule lui aurait donné une dictature d'enthousiasme. Il n'en voulut pas, il conjura la guerre civile, il était tout à la patrie.
Il regardait des fenêtres de l'hôtel de ville, lorsqu'une colonne de l'armée du Champ de Mars, drapeaux rouges en tête, arriva du quai sur la place de Grève. Tout à coup, au bout du pont Saint- Michel, apparut une armée de trente ou quarante mille hommes de garde nationale, les baïonnettes brillant au soleil; elle se précipita au pas de charge sur la place de Grève, au cri de : «Vive la république, vive le gouvernement! » Elle coupa la colonne des insurgés, qui s'arrêta terrifiée, prise entre les deux armées de la garde nationale, de la rive gauche et de la rive droite, étouffée à l'angle de la place de Grève. Les légions de la rive gauche se mirent en bataille sur la place, tandis que par toutes les rues et les quais accouraient, au pas de charge, les légions de la rive droite. Tout Paris armé était là. La patrie était sauvée.
Alors Lamartine, dans l'allégresse de la victoire, harangua les vainqueurs, des fenêtres, dans les cours et les. escaliers. Puis les deux cent raille hommes de la garde nationale défilèrent devant Thôtel de ville aux cris de : « Vive Lamartine I à bas les communistes! »
Après le défilé triomphal, une députation d'ouvriers du Champ de Mars osa se présenter à l'hôtel de ville. Lamartine ne la reçut pas, il écri-
114 SOUVBKlAfil SUR LAMARTINE
vait des ordres pour la sécurité de la nuit. Ses collègues Louis Blanc et Albert entrèrent, il ne les salua pas. Ils murmurèrent contre ceux qui avaient faitbattre le rappel. Lamartine, ému d'indignation, retourna sa figure irritée, jeta vivement sa plume, se leva, et debout, en face d'eux, leur parla avec hauteur et un accent sourd de colère. Les deux membres se retirèrent confus, en se plaignant.
Lamartine sortit par une porte secrète pour se dérober à Tovation qui l'attendait. Caché sous son manteau, il se perdit dans le labyrinthe des rues obscures et vides, derrière l'hôtel de ville. Il vit du fond de sa voiture les colonnes de la garde nationale qui marchaient en cadence dans les rues, aux cris passionnés de : « Vive la république, vive Lamartine, à bas les communistes! »
Le soir, des légions attardées, absentes au grand défilé devant l'hôtel de ville, vinrent défilera leur tour, aux lueurs de flambeaux. Des légions, bien avant dans la nuit, immense patrouille de vingt-» cinq à trente mille hommes, parcoururent les rues, aux mêmes cris. Des enfants, cet âge est sans pitié, allèrent crier sous les fenêtres d'un chef de communistes : « Vive Lamartine, à bas Cabet I » Lamartine fit disperser ces enfants, et offrit à Cabet menacé un refuge dans son propre foyer. Lamartine eut toutes les générosités.
On ne se borna pas à cette magnifique victoire, à cette grande bataille gagnée par Lamartine. Le peuple demandait une revue. Le gouvernement voulut s'assurer de la fidélité de l'armée de l'ordre et décida une revue générale de toutes les gardes nationales de Paris, de la banlieue, des villes voisines, de la garde mobile, et des régiments d'artillerie, d'infanterie et de cavalerie proches de Paris, qu'il désirait faire rentrer dans Paris à la
dOÛVBNIM SUR tAMARTINfl 116
faveur de cette grande revue populaire. Le 21 avril, le gouvernement monta les gradins d'une estrade appuyée à l'arc de triomphe de l'Étoile. A huit heures du matin, aux rayons d'un soleil de printemps, apparut dans l'avenue des Champs-Elysées toute une armée, tout un fleuve de baïonnettes, de cuirasses, de casques, de canons étincelants au soleil ; il passa tout le jour, aux roulements des tambours et aux fanfares des musiques militaires, devant l'estrade du gouvernement. Les membres du gouvernement les saluaient debout, et remettaient les drapeaux de la république. Les légions défilaient entre une haie immense de curieux enivrés par ce beau spectacle, suivies par des vieillards, des femmes, des enfants ; puis se séparaient en deux courants devant l'estrade et descendaient, les uns par les quais jusqu'à Bercy, les autres par les boulevards jusqu'à la Bastille. Toutes les baïonnettes étaient ceintes de rameaux verts et de lilas en signe de paix et de fête. On eût dit une forêt en marche comme l'armée de Macbeth. Puis les soldats, les femmes, les enfants, à leur passage devant l'estrade, jetaient ces feuilles et ces fleurs sur les têtes des membres du gouvernement. Les figures rayonnaient de bonheur. Le cri de : Vive Lamartine/ s'élevait comme un chant continu accompagné par la basse immense des cris de : Vive la république, vive l'armée. Une députation de jeunes fllles en robes blanches s'avança vers le héros du jour; une belle jeune fille se détacha du groupe, monta vers Lamartine, et inclina son front sous le baiser du grand homme adoré .
Des légions de pauvres gens, de femmes, d'enfants, de pauvres en haillons, avec une confiance touchante, lançaient les cris les plus enthousiastes à leur sauveur. C'était bien la fête de la concorde , la revue de la fraternité.
:116 SOUVENIRS SUR LAMARTINB
. Le défilé, côiûmencé le matin, se prolongea jusqu'à onze heures de la nuit, aux lueurs des torches. Trois cent cinquante mille hommes passèrent «ous les regards du gouvernement, et n'épuisèrent pas la revue. Le surlendemain, 18 avril, deux légions qui n'avaient pu acclamer le gouvernement défilèrent devant le ministère de la justice, sur la place Vendôme, au cri dominant de : Vive Lamartine! C'était presque le seul cri. On l'acclamait d'enthousiasme, les mains frémissantes touchaient ses mains, ses vêtements, comme autrefois, au moyen âge, les pèlerins le saint du pays. Les voix le suppliaient d'accepter la dictature, lui donnaient la couronne populaire, le faisaient roi du peuple.
. Pendant cette orgie de popularité, Lanaartine, à l'écart, sur le balcon, montré par ses collègues aux légions, était descendu sur la place. Salué, béni, embrassé comme un être sacré, il était remonté songeur, sans ivresse du fanatisme populaire. Il était sans illusions sur sa durée ; quelque temps auparavant, il avait dit à sa sainte femme et à son ami intime Dargaud : « Vous voyez ce que me coûte d'efiorts l'assemblée nationale et la restitution du pouvoir régulier à la nation ? Eh bien, quand la nation aura retrouvé son propre empire et que l'assemblée nationale sera ici, ce peuple sauvé se retirera de moi et mé mettra peut-être en accusation commje ayant conspiré contre l'assemblée mon unique pensée. » Il disait vrai.
Il a réussi. Grâce à ses efforts héroïques, l'assemblée nationale est nommée. La première épreuve du suff'rage universel s'est accomplie comme un acte religieux. En Bretagne, les paysans ont marché au scrutin, les prêtres, les maires, les instituteurs entête. Il a justifié la confiance de son fondateur, .il a été la grande voix du pays.
SOUVENIRS'SUR LAMARTINB 117
Le dimanche, Lamartine entra dans une église à l'heure des vêpres. Plein de joie, il s'agenouilla à Tombre des arceaux, se recueillit au milieu de la foule en prière, aux sons de l'orgue qui accompagnait les psaumes de David, et éleva sa reconnaissance à Dieu. Il dit là des paroles d'action de grâces, son cantique de Siméon.
Il apprit son élection dans dix départements : les Bouches-du-Rhône, la Côte-d'Or, la Dordogne, le Finistère, la Gironde, riUe-et-Vilâine, le Nord, la Seine-et-Oise, la Seine, la Seine-Inférieure. Il fut l'élu de 2,300,000 voix. Mon département, le Finistère, eut l'honneur de le nommer. Mes amis et moi nous prîmes l'initiative du choix glorieux.
Enfin, le 4 mai, l'assemblée nationale ouvrit sa première séance. Le gouvernement provisoire, précédé de l'état-major de la garde nationale, se rendit par les boulevards, entre une double haie de gardes nationaux, applaudi par le peuple ému, salué à l'heure de son abdication comme à l'heure de son triomphe. Ce groupe d'hommes en habits noirs, dans leur simplicité républicaine, passa dans les respects et les acclamations populaires. A son entrée dans l'assemblée, les neuf cents représentants se levèrent devant lui, et la salle nouvelle retentit à son baptême d'inauguration, du cri de : Vive la république! Le président du gouvernement, le vénérable Dupont de l'Eure, monta à la tribune, et en quelques dignes paroles, d'une simplicité antique, déposa le pouvoir provisoire du gouvernement devant le pouvoir souverain de la nation, et cria : Vive la république !
Toute la place de la Concorde résonna comme un vaste écho, du même cri poussé par trois cent mille voix. Les canons des Invalides jetèrent leurs salves dans l'espace. Dupont de l'Eure, au pied
118 Bovvnvinn sur lamàbtiné
de la tribune, se jeta, attendri, dans les bras de Béranger.
Le 7 mai, Lamartine monta à la tribune, et au nom du président du gouvernement provisoire, il ât le compte rendu général des actes du gouvernement. Il rendit témoignage à cette république si nouvelle dans l'histoire, éclose sans une violation de liberté, de propriété, sans la captivité, la proscription d*un seul citoyen, sans une goutte de sang. Il s*effaça avec une dignité simple, une modestie religieuse, reporta l'honneur des grands actes de la république au peuple et à Dieu, et il finit par ce généreux appel à l'histoire :
« PuissQ l'histoire inscrire avec indulgence audessous, et bien loin des grandes choses faites par la France, le récit de ces trois mois passés sur le vide entre une monarchie écroulée et une république à asseoir, et puisse-t-elle, au lieu des noms obscurs et oubliés des hommes qui se sont dévoués au salut commun, inscrire dans ses pages deux noms seulement : le nom du peuple, qui a tout sauvé, et le nom de Dieu qui a tout béni sur les fondements de la république 1 »
Ces magnanimes paroles s'éteignirent sous les applaudissements des représentants et des tribunes. Quand Lamartine descendit de la tribune et passa devant rassemblée nationale, l'assemblée tout entière, émue de respect et d'admiration, se leva devant ce grand citoyen. Il se leva à son tour de son banc, salua, et se leva trois fois devant l'ovation prolongée des représentants.
Le lendemain, 8 mai, il remonta à la tribune et fit le rapport victorieux des affaires étrangères, le magnifique récit des conquêtes morales de la république ; comme il le dit, ce fut le manifeste en action.
Il compara la politique étrangère du gouverne-
SOUTBNlRS SUR LAMARtlMB 110
ment de Juillet à celle de là république. D'un côté rabaissement et Tisolement, de l'autre la dignité et Tamitié de l'Europe. La paix républicaine a donné la liberté à toute l'Europe, la paix monarchique l'avait comprimée. Jamais sous Richelieu, sous Colbert, sous Vergennes, sous les ministres de la première république, la politique étrang'ëre de la France n'eut une telle grandeur. Jamais plus grand ministre des affaires extérieures ne parla un si haut, un si noble langage. Son verbe a été une puissance. Il a gouverné à l'intérieur et à l'extérieur, avec la parole. C'est la première fois qu'une république spiritualiste a paru dans le monde.
Pendant son discours, l'assemblée a écouté avec une émotion de Ifllerté et d'admiration ce récit de victoires. Aussi, à la fin, elle écoutait toute frémissante, impatiente d'applaudir, quand Lamartine prononça ces glorieuses paroles :
« Le bonheur ou la gloire de cette situation sont tout entiers à la république. Nous en accep* tons seulement la responsabilité, et nous nou^ féliciterons toujours d'avoir paru devant la repré^ sentation du pays en lui remettant la paix, en lui assurant la grandeur, les mains pleines d'alliances et pures de sang humain. »
Alors l'enthousiasme éclata ; une explosion d'applaudissements jaillit de toute l'assemblée, les mains battirent d'allégresse. On fit à ce patriotique rapport l'honneur de l'impression et de l'envoi à tous les départements et aux puissances étrangères ; l'assemblée reconnaissante vota que le gouvernement provisoire avait bien mérité de la patrie.
Ce furent les plus beaux jours de la vie politique de Lamartine, après les journées du drapeau rouge et du 16 avril. Grand poète, grand orateur,
grand historien, il avait conquis une gloire plus haute ; il était devenu un grand citoyen. Il était grand homme avant la mort. Il était sur le faite de la popularité, il allait en descendré.
Il commença cette descente le 9 mai. Il fallait un pouvoir légal intérimaire jusqu'à la constitution. Quel serait-il? Cela dépendrait de lui. 11 avait trois partis à prendre.
Le plus doux, la retraite. S'effâcer devant l'assemblée, se retirer de la lutte pendant quelque temps. Lui laisser toutes les difficultés menaçantes, garder à l'écart sa popularité, grandir à distance, puis revenir après " un rappel triomphal. Mais c'était la désertion dans le combat, avant la victoire ou la délaite ; c'était une lâcheté.
Le plus beau, le pouvoir unique. L'assemblée, la France, l'Europe l'y adjuraient. Tout le monde ne voulait que lui. Il était maître de son œuvre ; il devenait le fondateur d'une république, et bientôt tout le pays lui donnait la présidence. C'était la grande figure couronnée de gloire.
Mais il fallait exclure ses compagnons de lutte, satisfaire les passions réactionnaires de l'assemblée. 11 comprenait, et il était presque seul à le comprendre en ce moment, le péril du pouvoir unique, seul vrai dans l'avenir. Il prévoyait une bataille prochaine. Il sentait que la minorité du gouvernement provisoire rejetée, proscrite du pouvoir, se vengerait, porterait toute sa force à une insurrection, et la rendrait victorieuse.
Le plus patriotique, le pouvoir collectif. Il le choisit sans illusions, sachant bien que c'était ua pouvoir fragile, un pont de bois pour traverser l'abîme de la révolution à la constitution. Mais il conjurait la guerre civile, empêchait son triomphe, tournait contreellele parti révolutionnaire avec Ledru-Rollin maintenu au pouvoir. Dès lors, il
renonça à la tentation du pouvoir unique, refusa le couronnement de l'ambition ; il s'immola à la paix de la patrie, il jeta sa popularité dans le gouffre, il eut l'héroïsme du sacrifice. Il perdit sa gloire devant les hommes et devint plus grand devant Dieu.
Puis, après avoir roulé toutes ces pensées pendant plusieurs nuits, il descendit résolu, le 9 mai, du ministère des affaires étrangères. En passant sur la. place de la Concorde, il fut accosté par un groupe de représentants républicains; ils le supplièrent d'accepter le pouvoir pour lui seul. - « Non, leur dit-il, j'ai bien réfléchi. U y a un abîme entre l'assemblée nationale et le jour où la république sera armée. Il faut un Decius pour le combler. Je m'engloutis, mais je vous sauve. »
Le débat sur la commission executive s'ouvrit. Après un discours habile de Jules Favre, un religieux discours, un appel à la concorde de Lacordaire, un discours contraire d'Odilon-Barrot, il se décida à parler. Il le fit avec un sentiment de tristesse, sachant bien qu'il allait combattre l'avis presque unanime de l'assemblée. Dans un grave et noble discours, il tenta de rassurer l'assemblée, au delà de sa pensée même, mais il l'avertit du danger : « Tous les droits, souvenez-vous-en, donnent toutes les forces ; quand vous laissez en dehors . du gouvernement des droits, des souffrances, des exigences légitimes, tremblez alors.. . » Son discours ne persuada pas l'assemblée et la mécontenta. Elle subit à contre-cœur cet expédient mauvais, mais nécessaire de la Commission executive. Elle s'irrita de la violence faite à son désir. Elle le fit sentir à Lamartine, en le rejetant au quatrième rang. La veille, elle l'avait acclamé, le lendemain, elle l'abandonna ; la réaction vint vite ; elle commit une faute et une ingratitude ; elle
l2è «OtVBNtRS SUR tAMARtiKfe
affaiblit Lamartine qu'elle aurait dû fortifier pour la bataille.
Le 15 mai.
Nous sommes consternés. Encore une insurrec*tion, une invasion de rassemblée par des revenants de 93. Nous lisons avec colère les diverses scènes du 15 mai. Lamartine, dans sa prévision d'alarme» avait pourtant ordonné les diverses précautions militaires pour la défense de rassemblée. Mais la colonne de ces insurgés avait forcé le pont, par la faiblesse du général Courtais qui toléra leur passage. La grille du palais fut envahie,. Lamartine se retira sur la porte de la seconde cour gardée par des mobiles. 11 espérait, quand il vit les gardes mobiles replier leurs baïonnettes ; pour la première fois il désespéra, et cria : < Tout est perdu I »
A peine entré dans la salle, il en sort, s*élance dans la salle des colonnes, vers un groupe de chefs de clubs, Louis Blanc et Albert entre eux, et suivi d'autres hommes. 11 étend ses bras comme une barrière: c Citoyens, vous ne passerez pas, ou vous ne passerez que sur mon corps. » Ils lui jettent, sans violence d'action, des mots d'ironie. Le groupe se retire dans la salie des pas perdus.
Lamartine regagne l'assemblée; alors une trombe d'hommes en blouses, en haillons, un torrent échappé des égouts populaires, glisse le long des colonnes, descend dans la salle devant les représentants impassibles. L'orgie révolutionnaire se rue dans la salle violée, salit la tribune, étale ses débauches de cris, de motions insensées comme au^ plus mauvais jours de la Convention.
Lamartine ne tente pas dans cette mêlée une lutte de parole impuissante. Il court à l'action, lance par des amis afildés l'ordre de battre le rap-
SOUVBNIRS SUR LAMARTINB 123
pel. Il rencontre des groupes hésitants amenés là, sans connaître le but secret de rinsurrec-» tion : « Parlez-^nouS', conseillez-nous. » Lamartine les harangue avec indignation. Il est partout, il donne un assaut de parole dans la salle des conférences, à d'autres groupes. Ils se retirent. Mais la garde nationale n'arrivait pas. . Lamartine tendait l'oreille dans le silence, lorsque tout à coup le bruit cadencé d'un pas de charge arrive des deux quais de la Seine. Un bataillon de garde mobile captif dans le jardin s'élance aux armes. Lamartine descend de son* observatoire, court aux troupes de secours, rentré dans la salle violée, et chasse des salles, des cours, des jardins les factions épouvantées. Il monte à la tribune, jette quelques brèves paroles de reconnaissance à la délivrance de l'assemblée, et court à l'hôtel de ville. Il descend au milieu d'acclamations passionnées, des baïonnettes dressées vers la tribune comme une haie de défense, va droit à Ledru-RoUin : « Marchons à l'hôtel de ville, lui dit-il ; on a porté votre nom sur la liste du gouvernement, donnez le démenti aux factions en marchant avec moi contre eux I »
Lamartine n'écoute pas des conseils d'attente imprudente; il s'élance avec sa colonne faible encore, mais accrue dans sa marche, se souvient de ITiistoire du 9 Thermidor, de Barras accourant à l'hôtel de ville, sait le prix du temps gagné, donne au général Bedeau le commandement des troupes sans généraux, fait venir quatre pièces de canon pour assiéger et forcer l'hôtel de ville. Des mains de femmes, d'hommes, d'enfants, applaudissent l'héroïque colonne.
Des dragons annoncent le péril d'attaque contre l'hôtel de ville armé de canons ; Lamartine improvise une seconde attaque, avertit le général
12i SOUVENIRS SUR LAHABTINE
de lancer une seconde colonne par les rues opposées dégorgeant sur la place de Grève, renouvelle la manœuvre que lui a apprise Thistoire, la marche de Bourdon de l'Oise sur Robespierre à l'hôtel de ville, par les mêmes rues, tandis que par le quai accourait Barras. Lamartine à cheval, visible par sa haute taille, exposé aux balles de l'hôtel de ville, traverse la place. On le supplie de descendre de cheval, de se dérober aux coups de feu des insurgés : « Non, non ; si quelqu'un doit tomber le premier pour la cause de l'assemblée nationale, c'est moi ! >
Pas une balle ne part de l'hôtel de ville. Les gardes nationaux, les gardes mobiles escaladent les escaliers, saisissent Barbes sans une goutte de sang. Lamartine, dans l'exaltation de la défaite de l'insurrection, lance ces paroles martiales à la foule qui dresse les mains et les armes vers son éternel libérateur : « Citoyens, la première tribune du monde, c'est la selle d'un cheval, quand on rentre ainsi dans le palais du peuple, entouré de ce cortège de bons citoyens armés pour y étouflfer les factions démagogiques et pour y réinstaller la vraie république et la représentation nationale avec vous. »
Les chefs des conjurés saisis ne sont conduits à Vincennes que la nuit, par humanité, pour les dérober à la vengeance de la foule exaspérée contre ces éternels conspirateurs.
Lamartine retourne vite par les quais annoncer à l'assemblée la prise de l'hôtel de ville, retardé par des groupes populaires pressés autour de son cheval, enivrés de reconnaissance au grand citoyen. Les gardes nationaux, les dragons, le peuple, tous l'applaudissaient, serraient ses mains. Dans les rues, sur les ponts, le long des quais, hommes, femmes, enfants, vieil-
SÔUVBNIRS sua LAMAtlTINB 125
lards agitaient leurs mains, leurs mouchoirs, lançaient des fleurs à son cheval, à son vaillant compagnon de combat. Un cri sans fin, prolongé sur toute sa route, courait sur ce peuple enivré, saluait, à son passage le héros populaire : < Vive la république ! Vive l'assemblée nationale ! Vive Lamartine ! » La popularité perdue dans l'assemblée lui restait encore fidèle dans une partie du peuple. C'est le splendide bouquet de ce grand feu d'artifice de popularité près de s'éteindre comme toutes les fêtes humaines.
De retour à l'assemblée, il monte à la tribune annoncer la victoire; il associe justement Ledru- Rollin à l'honneur, puisqu'il a été à la peine. 11 justifie ainsi sa généreuse et prévoyante politique d'avoir imposé à l'assemblée un collègue dont elle se défiait.
Le lendemain, 16 mai, devant l'abstention coupable du préfet de police, Caussidière, pendant que le général Bedeau cerne cette citadelle des Montagnards, il obtient de Caussidière sa démission, et dénoue ce nœud gordien sans effusion de sang.
On ne le laisse pas reposer. Le 23 mai, on l'assaille d'une interpellation inutile sur les affaires de Pologne et d'Italie ; il prouve une fois de plus la sagesse et le succès de sa politique étrangère, et sa suprême éloquence.
La malheureuse journée du 15 mai soulève les récriminations : l'assemblée manifeste sa défiance contre la Commission executive qui avait pourtant donné tous les ordres, rassemblé la garde nationale, la garde mobile sur la place de la Concorde, et devant le palais pour la garde de l'assemblée, compromise par l'hésitation du général Courtais, la mollesse des généraux, les troupes sans commandement. Lamartine s'était impro-
120 flOUVBNIRS SUR LAMARTINH
visé général d'inspiration dans l'insurrection du 15 mai. Eh bien 1 l'assemblée n'a pas confiance, et elle veut le 30 mai confier sa défense, par une disposition de MM. Billaut et Dufaure, au président de rassemblée» Lamartine montre le» dan-* gers de conflit, reconnaissant le droit au prési-« dent, mais sans enlever au pouvoir exécutif le devoir, le droit d'exécution de la préservation de l'assemblée et du pays.
Lamartine y veille, l'assemblée ignore ses efibrts de chaque jour, dans les réunions de la commission executive. Déjà, avant le 30 mai, il avait préparé à la fois la dissolution des ateliers nationaux, cette assistance de la misère, devenus un immense club fainéant de cent mille hommes, et la défense de Paris en prévision d'une bataille. Il voulait par le rachat des chemins de fer donaer du travail dans toute la France, disperser les ouvriers dans leurs départements, leur donner des défrichements en Algérie ; le 12 mai, on avait adopté son plan. Le 20 mai, il avait fait adopter l'élévation de la garnison de Paris à cinquante-quatre mille six cents hommes, le commandement d'urgence au général Cavaignac, ministre de la guerre, en cas de péril, son rapport quotidien sur l'exécution de ces diverses mesures militaires. Le l*' juin, il obtient la création de trois cents bataillons de garde mobile, le 8 juin, un camp de vingt mille hommes à Paris. Chaque jour il excite la lenteur du général Cavaignac, il le harcèle sans cesse. Il s'inquiète de la faction bonapartiste qui embauchait des ouvriers aux ateliers nationaux. Et l'assemblée doutait de lui, le croyait complice de Ledru-Rollin dans de ténébreuses conspirations I
Le mystère, l'inconnu, c'est l'anxiété de l'assemblée et du pays. Le 12 juin, on discute un projet de décret du général Bedeau, une proposition de
S0UVBNIE8 sua LÀMAttTINB IXI
crédit de 100,000 francs par mois à la commission executive. Le débat déchire les voiles, on dépose au grand jour les défiances, les soupçons contre la Commission executive, on Taccuse de divisions secrètes, de n'avoir que l'apparence de l'accord, non la réalité.
Lamartine, visé par ce débat, monte & la tribune ; il aborde de front l'angoisse publique, et d'un mot saisissant, va au cœur de l'accusation : « Ce qui manque & l'assemblée nationale, ce qui manque au pays tout entier, en ce moment, ce n'est pas la force, c'est la lumière. »
11 la fait sur tout, et pour tous. 11 fait l'histoire de la révolution et de la république de 1848 avec la fierté de la grandeur et de la sincérité, il devance la justice de la postérité. 11 a dit la vérité à l'assemblée, et sur l'assemblée, sur les partis implacables qui : < couvrent dHgnominie ces hommes » que l'histoire approuvera un jour, et qui se sont » dévoués quand la place était vacante, et quand » le pouvoir suprême n'était que le suprême » danger. >
Quelle justification dans cette raison suprême 1 Il ne faut pas provoquer cette éloquence, car elle est terrible et décharge la foudre sur les ennemis, lia suspendu son discours. 11 le reprend par un incident qui justifie le décret proposé à l'assemblée. Un coup de feu a été tiré au cri de : Vive l'Empereur ! 11 saisit cet incident de guerre civile, et demande à l'assemblée l'expulsion de Louis- Napoléon Bonaparte. On l'acclame, et l'assemblée se lève au cri de : Vive la république !
Puis il reprend sa défense de la république, du peuple de février et de lui-même. On l'accuse chaque jour, avec la méchanceté et la bêtise des partis, d'avoir conspiré avec Sobrier, Blanqui; et il jette sa justification au front de ses accusateurs
128 SOUVENIRS SUR liAMARTINB
dans cette superbe et foudroyante image : « Oui, j'ai conspiré avec Sobrier, j'ai conspiré avec Blanqui, j'ai conspiré avec plusieurs autres. Savez-vous comment j'ai conspiré? J'ai conspiré comme le paratonnerre conspire avec la foudre... »
Puis avec quel fier mépris il foule ces accusations, et s'en fait honneur ! Avec quelle hauteur il se dresse et s'en couronne pour l'histoire et la postérité !
< C'est la récompense historique de tous les hommes qui, dans des circonstances plus grandes qu'eux-mêmes, ont eu le bonheur, et quelquefois, le malheur de rendre les plus immenses services à la société et à leur pays ! Il manque quelque chose à la satisfaction de leur conscience, il manque quelque chose î\ leur mémoire tant que le sceau de la calomnie, de l'ingratitude et de l'injustice n'est pas posé sur les humbles services qu'ils ont rendus ! »
Moi aussi, je regrettais son silence dans la Commission executive, son effacement, le mystère, parce que je ne savais que répondre aux . hommes qui l'attaquaient. Je le disais à Dargaud, son confident, et j'appelais la lumière.
Il m'a écrit :
« Mon cher ami,
» Je ne vous écris pas, mais je vous aime. Je n'ai pas un instant à moi. Au moment où je vous adresse ces mots, Lamartine donne sa démission et il fait bien.
» La Chambre a commis une grande faute en.
admettant Louis Bonaparte; s'il est nommé président, il n'y a plus de république. Il n'y a plus qu'un vulgaire et sanglant plagiat de l'empire
» M. de Lamartine, mon cher ami, n'a démérité ni de la France, ni de l'Europe, ni do la posté- .
rite. Si je pouvais vous développer en une heure toutes ses intentions, tous ses plans, toute sa politique, vous seriez de mon avis. Lisez son dernier discours dans le Moniteur, c'est un document incomplet, mais vous devinerez le reste.
» Je suis à la campagne, et je me suis remis les matins à Marie Stuart. Tout le jour se passe en affaires, et le soir je retrouve M. de Lamartine à Madrid, à dix minutes de mon appartement du Bois de Boulogne.
» Quand vous reverrai -je ? Je le désire de cœur. En attendant, je vous aime et je me rappelle au souvenir affectueux de votre père.
» Bien à vous.
» J. M. Dargaud.
» Paris, le 14 juin 1848. »
L'assemblée a été folle, elle a admis l'homme jugé ridicule et impuissant, et n'a pas cru au prestige du nom. Elle a cru faire de la générosité sans péril. Mais Lamartine, dans sa précoce prévision d'homme d'État, en 1831, dans seipolUique ration-nelle, son discours de mai 1840 sur le retour des cendres de Napoléon, a vu dans le retour de Louis - Napoléon un danger de mort pour la république.
L'assemblée a des faiblesses et des violences, elle précipite la dissolution des ateliers nationaux, malgré la prudence de Lamartine. Elle court à une bataille.
Il a eu tort de retirer sa démission, par abnégation généreuse; il a voulu, dans sa folie de sacrifice, ne pas abandonner le champ de bataille à la veille du combat.
Dimanche, 23 juin ; voici les premières nouvelles, les attroupements le soir du 22 juin, le palais du Luxembourg menacé par des bandes, aux cris de : « A bas Marie, à bas Lamartine ! Le
130 SOUVENIRS SUR LAMARTINB
réveil des rassemblements de huit à dix mille hommes, à sept heures du matin, le 23» sur la place du Panthéon. Leur dispersion par la IP légion commandée par Edgar Quinet, et par la parole d'Arago. Puis la descente des ateliers nationaux aux barrières, menés par leurs chefs. Paris sans troupes encore vers dix heures. Le rappel battu en vain. La garde nationale sourde à l'appel aux armes. Son arrivée tardive. Les troupes rares, malgré les appels réitérés, les ordres suppliants de Lamartine au général Cavaignac. Ses lenteurs alarmantes. Enfin Toccupation de Thôtel de ville par quinze ou seize bataillons de garde mobile, sous le général Duvivier. Le général Damesme sur la rive gauche, barrant les quartiers populeux de la Seine au Panthéon, puis sur la rive droite, Lamoricière, avec d'insuffisants bataillons, défendant la ville, du Château-d'Eau à la Madeleine.
Les premières barricades, l'assaut d'un bataillon de la 2" légion à la barricade de la Porte-Saint- Denis, les premiers morts, les premières victimes I
Vers midi, on placarde un appel du général Cavaignac sur les murs de l'hôtel de ville. Il demande les gardes nationales des départements au secours de Paris. Labatailleestdoncincertaine, on s'alarme. Ce n'est pas la Commission executive qui a signé, c'est le général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif. Lamartine est donc renversé 1 Je suis consterné, je pressens une catastrophe.
On répand l'appel dans les campagnes , les volontaires accourent ; toute la ville est dans l'inquiétude, le trouble, la terreur. Les mères en larmes poussent cependant leurs fils au devoir. Je cours m'inscrire à l'hôtel de ville, je suis le premier. Mes amis et moi nous improvisons notre départ. On partira le soir, par le bateau à vapeur
SOÛVENtaS SUR LAMÀRtiNE 131
du Havre, le Morlatsten, frété pour ce patriotique voyage.
Vers dix heures du soir, parle quai de Léon, sous le drapeau tricolore sauvé par Lamartine, la compagnie des jeunes volontaires se mit en marche, en chantant comme ses pères, la J/arseillalse et le Chant du départ. Les mëres aux fenêtres regardaient passer leurs fils aux lueurs des torches, entre une haie d'enfants, d'hommes et de femmes en larmes. Les sanglots se mêlaient aux chants héroïques. L'émotion de la guerre civile serrait les cœurs. Ce départ de nuit était funèbre. Ce convoi défilant dans les ténèbres, aux lueurs de sang des torches, semblait aller à la mort.
On fit halte devant le bateau. La vapeur grondait comme un bruit précurseur de combat. La foule suivit d'un regard morne chaque jeune soldat qui descendait sur un pont de planches dans le bateau sombre. On eût dit une descente dans l'abîme. Quand le défilé eut fini, que le bateau se détacha du bord, alors toute la foule envoya à la jeunesse, debout sur le pont, ses cris et âes gestes d'adieu, lui jeta son cœur.
Le départ fut sinistre. Le bateau noir descendit la rivière, par un chenal sinueilx, en soulevant sous les ailes de ses roues les lueurs du phosphore. Il allait comme le dragon des légendes, en soufflant la fumée et la flamme. L'Océan était sombre, la nuit sans étoiles. Seuls, quelques phares rayonnaient sur les écueils. La jeunesse insouciante, couchée sur le pont, regardait les étoiles des mers, ou dormait tranquille, bercée par la houle, tandis que leurs mères et leurs sœurs priaient dans l'angoisse, et suivaient sur l'abîme ces frères et ces fils qu'elles voyaient voués à la mort.
Le matin, on a passé en vue de Guernesey, l'île anglaise, tout émue et inquiète de ces gardes na-
132 SOUVENIRS sua LAMARTINE ,
tionaux assemblés sur le pont du bateau à vapeur. On voit les habits rouges s'agiter sur les rochers.
On aborde au Havre dans raprès-midi. Là, nous apprenons lea funèbres nouvelles des 23, 24 et 25 juin, la bataille des trois journées, plus longue^ plus sanglante que les grandes batailles de Tempire. Les généraux morts, l'héroïsme de la garde mobile, si bien prévu par Lamartine, sa chute soudaine, au moment où il combattait aux barricades, le complot tramé par le parti républicain du National pour le renverser. Nous dévorons les journaux, nous frissonnons aux horreurs de cette guerre civile soudoyée par le parti bonapartiste et les chefs des ateliers nationaux ; guerre politique et sociale à la fois. Je lis avec une admiration triste le dévouement méconnu de Lamartine, son héroïsme, le 23 juin au soir, son assaut aux barricades du pont Saint- Michel et de la rueSaint- Séverin, à la tête des troupes.
Je lis avec stupéfaction le manque de troupes le 23, les lenteurs de Cavaignac, les prodiges de Duvivier, de Damesme, de LamoricièrOj leui*s victoires avec leurs faibles forces, leurs appels à des renforts qui n'arrivaient pas. J'admire le magnifique courage de Lamoricière, son entrain au feu, son visage noir de poudre, courant à cheval, son cigare à la bouche, le rire héroïque de Kléber au visage, enflammant ses soldats.
J'admire Lamartine après les succès du 23, infatigable, refusant le repos au général Cavaignac, continuant le combat : « Nous avons encore quatre heures de jour, dit-il, et toute une longue nuit; ne les laissons pas à l'insurrection
Si les troupes nous manquent, enlevons par notre exemple la garde nationale qui flotte et qui tarde, formons avec le peu de bataillons groupés autour de l'assemblée une dernière colonne d'attaque, et
conduisons-la nous-mêmes à l'assaut des barricades du faubourg du Temple, position la plus forte et la plus décisive des insurgés. »
Cavaignac, entraîné par Lamartine, part. Lamartine monte achevai, sur sa Saphyr, ssi}\xmeni noire à la tête étoilée, prête son autre cheval à Pierre Bonaparte. L'intrépide Duclerc les accompagne, le beau Chateaurenaud, suivi de pelotons de garde mobile. Un représentant breton, le noble et brave M. de Treveneuc, se joint à Lamartine. Une colonne de 2,000 hommes suit Lamartine. Elle arrive à la barricade du boulevard du Temple. Lamartine les lance à l'assaut sous un orage d'été, sous les éclairs et la foudre, et sous l'orage de balles et de boulets des insurgés. L'assaut, renouvelé, i^epris avec une fiiria francese pendant trois quarts d'heure, est enfin victorieux. La barricade est emportée. Lamartine s'élance trois fois au pied delà barricade, cherche la moii;, en avant de cette jeunesse héroïque, désespéré de la bataille, de cet orage de sang, où va se noyer la république, son rêve, sa grande œuvre de paix et de liberté. Son cheval est blessé, son autre cheval monté par Pierre Bonaparte est tué. Quatre cents jeunes héros tombent blessés ou morts. La mort ne voulait pas de lui.
Dans son audace intrépide, il s'avance jusqu'aux avant-postes des insurgés, accompagné de Duclerc et d'un bravé garde national. Lassant. La foule l'accueille, l'acclame avec des larmes. Il parle à cette foule, du haut de son cheval. Cette intrépide confiance enthousiasme les insurgés mêmes. Ils lui disent leur défiance de l'assemblée, leur confiance en lui, leur grand ami, leurs misères. « Gouvernez-nous vous-même I Sauvez-nous I Commandez-nous 1 Nous vous aimons, vous ! nous vous connaissons ; nous désarmerons nos frères! »
134 SOÛVBMIRS SUR LAMARtiHS
Ces pauvres égarés serrent les mains, touchent les habits de Lamartine, lancent des fleurs sur la tête de son cheval, aux cris de : Vive Lamartine! Ce fut le dernier rayon, le soleil couchant de sa popularité.
Lamartine revient vers Cavalgnac, il lui ordonne rappel en masse des troupes hors Paris. La nuit arrive, les gardes nationaux des villes voisines entraient par toutes les barrières. La victoire devenait certaine, grâce à la Commission executive.
Mais on voulait la renverser. Le 24, à huit heures du matin, un groupe de représentants entre dans la chambre du Conseil, veut violenter la Commission, lui arracher sa démission. Elle a hâte de rendre le pouvoir à l'assemblée ingrate. Mais elle ne veut pas déserter au milieu de la bataille. A dix heures, l'assemblée nomme. Cavaignac chef du pouvoir exécutif, le général qui avait si mal exécuté jusque-là les ordres de la Commission executive. Elle fait son coup d'État d'ingratitude contre Lamartine» son créateur et son sauveur. O justice des assemblées!
Lamartine a écrit au nom de ses collègues cette noble lettre :
< Citoyens représentants, » La Commission du pouvoir exécutif aurait manqué à la fois à ses devoirs et à son honneur en se retirant devant une sédition et devant un péril public. Elle se retire seulement devant un vote de l'assemblée. En voua remettant le pouvoir dont vous l'aviez investie, elle rentre dans les rangs de l'assemblée nationale pour se dévouer avec vous au danger commun et au salut de la république. »
Lamartine est allé au général Cavaignac, et lui à dit : « Je ne suis pas de ceux qui se réfugient
SOUVENIRS SUR LAMARTINB 135
dans Topposition en tombant du pouvoir, mais de ceux qui soutiennent le pouvoir républicain dans les mains de leur successeurs comme dans leurs propres mains. Comptez sur moi demain comme aujourd'hui. >
Quel noble adieu au pouvoir I Je suis navré, voilà donc la récompense de rassemblée à ce grand citoyen. Ah I le peuple insurgé a été plus juste, quand il le saluait et Tacclamait une dernière fois aux avant-postes, dans son touchant adieu de popularité.
Et moi, je suis enivré comme le peuple, mais je n'oublierai pas comme lui. Que n'ai-je été son témoin et son serviteur comme la jeunesse des écoles I Où donc a-t-il pris ce don d'éloquence religieuse et populaire, ce coup de foudre au cœur du peuple! Ni Démosthènes, ni Cicéron n'ont eu à lutter ainsi contre le peuple, au forum d'Athènes gt de Rome; ni Mirabeau, à la Constituante, ni Yergniaud, ni Danton, à la Convention. Ils parlaient à une assemblée en discours médités. La-* martine seul et le premier, hors d'une assemblée, sur les places publiques, a combattu une armée populaire ; seul, acculé à des difficultés soudaines, & des périls imprévus, il a improvisé une politique, une action, une éloquence. Seul, il a fait jaillir de l'orage le courant électrique de l'inspinsition. Seul, il s'est trouvé face à face avec les lions.
Quel spectacle de sublimité tragique dans ces journées de l'hôtel de ville, le 24 février, le 25, dans les huit assauts du drapeau rouge, le 26 dans l'abolition de la peine de mort, de la Terreur, le 27 dans le mâle refus de l'organisation du travail, le 4 mars, dans le magnifique manifeste à l'Europe, le 17 mars, dans sa harangue victorieuse de la dictature des terroristes, le 16 avril, dans la victoire pacifique sur le peuple de Blanqui, et chaque
jour, dans ses allocutions aux ouvriers, aux étrangers, aux députations des villes ! des prodiges d'inspiration! des miracles d'éloquence, de courage et de sagesse I les travaux d'Hercule I
Oui, c'est un spectacle sinistre et sublime, ces foules ivres de vengeance, ces bêtes fauves humaines se ruant par tous les vomitoires dans ce cirque de la place de Grève et de l'hôtel de ville, tendu de drapeaux rouges^ et là, seul, debout, le front nu, un homme de haute taille, à la figure pâle, à l'âme intrépide, au sourire héroïque, la tête froide et le cœur chaud, le gladiateur de la patrie, sans arme que sa parole, combattant de sa voix grave et sonore une armée de cent mille hommes, affamés de licence, aux hurlements sauvages, aux cris de mort, aux armes menaçantes, calmant ce peuple en délire, apaisant cette tempête d'hommes qui expire en larmes et en embrassements à ses pieds.
Ce charmeur héroïque se plaisait à jouer avec les fauves, à passer sa main dans leur crinière, à les calmer du geste, du regard et de la voix.
J'ai vu sur les grèves l'image de ce peuple et de cet homme, la lutte de la force et de l'esprit. C'était une tempête au crépuscule. Une marée d'équinoxe montait, poussée par le vent. Tout l'horizon n'était qu'une mer houleuse. Du large, dans un golfe, un cirque de la mer, accouraient de hautes lames avec des bruits sinistres, elles se lançaient à l'assaut d'un îlot, elles battaient les flancs d'une haute et frêle tour, l'ébranlaient en vain, puis descendaient vaincues dans Tabîme. Des vagues plus hautes, plus limoneuses, revenaient au combat, sous un vent de fureur, se ruaient sur la tour, la couvraient de leur écume souillée, puis retombaient impuissantes. La grande mer, dans sa haine aveugle , remontait toujours , et tentait
SOUVENIRS stra la.martinb 137
d'éteindre la petite lumière du phare. Mais sur la houle, la lumière du phare rayonnait tranquille et éclairait leur route aux navires en détresse.
J'ai agité toutes ces pensées dans ma nuit du Havre. Nous partons vers midi, parqués comme un bétail dans les wagons de bois découverts. Vers la banlieue de Paris, nous traversons les ouvriers des ateliers nationaux, aux figures hostiles, et nous arrivons enfin à Paris par la gare du Havre.
Nous campons dans la gare, tout noirs et souillés dé poussière. On me détache avec des amis pour aller annoncer notre arrivée à nos députés à la place de la Concorde; nous sommes saisis de douleur. Ce n'est qu'un camp de paille fangeuse, piétinée par les chevaux d'un régiment de cuirassiers qui couvre l'assemblée, des flaques de sang. Je passe près d'un jeune officier, à cheval ; on vient do tirer sur lui. Sa belle et pâle figure, à l'ombre de son casque, exprime la tristesse de la guerre civile, et me rappelle la statue de Michel-Ange, // Penser oso.
Le soir, on nous envoie à Maisons-Latîltte, à lu garde du pont qu'on devait attaquer ce soir-là.
Notre quartier général est place Notre-Damedes- Victoires. Là, chaque matin, est notre rendezvous, d'où l'on nous expédie dans divers quartiers de Paris. La bataille est finie. On désarme. Nous assurons le désarmement dans le quartier Saint- Sulpice.
Un autre jour, nous défilons sur les boulevards' jusqu'à la place de la Bastille. Nous voyons en passant, à une maison trouée de boulets, une jeune fille qui nous regarde et agite son mouchoir. Elle est belle 1 Alors, au milieu de ces ruines, malgré le sang et le deuil, nous nous mettons à chanter avec la galanterie et la grâce de la jeu-
138 SOUVENIRS SUR LAMARTINB *
nesse française, les yeux levés vers la jeune fille, ces vers du Chant du départ :
Un Français doit vivre pour elle, Pour elle un Français doit mourir.
Je mets à profit mes heures libres ; Je cours & mes amis, à Dargaud. Nous nous embrassons tris^ tement. Il me conduit à Lamartine. J*en avais hâte. Nous sommes venus le soir. J'entrai tout ému d'admiration et de tristesse. On causait à peine, à voix basse, comme dans une chambre funèbre. Il était là, dans l'atelier si connu, presque seul, en famille et en amitié, avec sa femme désolée, un neveu et une nièce, M. et M°»' de Senevier, deux ou trois amis, abandonné du peuple. Quel revoir après deux ans 1 II était calme, recueilli dans un noble silence, assis dans un fauteuil, contenant son désespoir sous sa sérénité. Je le revoyais, après tant de grandes journées, le grand vaincu, grandi encore par l'infortune, sacré par l'épreuve. C'était la grande figure tragique de la République, comme Coligny au retour des guerres religieuses. La soirée était morne, il semblait las de la vie. Je lui serrai la main, mon long regard triste fixé sur lui, mettant dans mes yeux tout mon cœur.
Je ne l'ai pas revu, trop désespéré moi-même. J'ai visité Michelet, accompagné de mon ami G. Le- Jean. Son noble gendre, Alfred Dumesnil, était près de lui, sa fille ardente, M. Guéx*oult qui revenait de l'étranger. Il nous dit toute l'admiration de l'Europe pour Lamartine, le sauveur de la paix.
Nous causions au jardin. Michelet, pâle et ému des terribles combats autour du Panthéon, nous racontait les scènes delà guerre civile. Les insurgés avaient défendu les barricades de la rue des Postes aux cris de : Vive Napoléon I Les barricades étaient encore debout. Nous sortîmes ; à chaque
» SOUVBNIM SUR LAMARTINB 139
pas, les pavés épars, l6s taches de sang mal effacées nous saisissaient d'horreur. Nous visitâmes tout ce quartier sanglant du Panthéon, la grande église. Un boulet avait troué la porte de bronze, traversé la nef, en abattant les têtes des statues de la France et de la liberté. Symbole des journées de juin. Quatre cercueils étaient encore dans la nef et dégouttaient de sang ; deux d*entre eux contenaient les corps du général Bréa et son aide de camp, assassinés à la barrière de Fontainebleau. Nous faisions ce funèbre pèlerinage, Tâme en deuil et désespérée. Nous rencontrions, à tous moments, les jeunes sauveurs de Paris, créés par Lamartine, les gardes mobiles. Nous les fêtions, c'étaient les héros du jour, les femmes les adoraient. Popularité légère comme l'amour, qui les oublia vite avec l'assemblée ingrate et qui les sacrifia comme Lamartine.
Je suis revenu désespéré. Voilà le grand homme .à terre ! C'est le moment de la curée. La meute des partis se jette sur lui et le déchire, comme les Ménades déchiraient Orphée.
C'est une orgie d'insultes ; l'imbécillité, l'ingratitude, la méchanceté humaine s'acharne sur le grand citoyen. Un torrent de calomnies roule sur son nom comme les égouts après l'orage. D^ns toute la France, c'est une saturnale d'insulteurs; partout, dans les journaux, dans les lieux publics, surtout dans ce monde élégant des eaux, dans cette société aristocratique qu'il a sauvée, on entend une insanité de calomnies. 11 a été faible,, il a pactisé avec le communisme, il a enivré le peuple d'illusions, en lui promettant l'organisation du travail. Il a retardé les élections pour prolonger son pouvoir dictatorial. 11 a été complice de la manifestation du 17 mars. Il a été indécis, et n'a point pris de mesures dans la journée du
16 avril. Il a refusé par faiblesse le pouvoir pour lui seul. Il a été complice de Ledru-Rollin, Il a détourné 1,200,000, fr. ou 2,000,000 le 24 février, du trésor public. Il a payé ses dettes, et acheté des terres en France, des maisons à Londres. Il a eu des rapports avec Sobrier, Blanqui, Raspail, Barbes, de Flotte. Il n'a pas prévu les journées de juin, ni préparé les forces de la répression. Voilà les crimes de Lamartine.
On rougit pour son pays de cette folie de mensonges ; il les a confondus dans une noble lettre publiée le 25 août, écrite aux dix départements qui l'ont nommé. Il y a un passage curieux sur un fait de sa vie privée qu'on ignorait. Quelque temps avant la révolution de février, il avait vendu ses œuvres littéraires 540,000 francs. Survient la révolution ! C'était une crise de mort pour ses éditeurs; il déchira le traité. Il fit un sacrifice à la république. Elle lui a coûté une fortune.
Il faut lire cette lettre pour savoir à quel abîme de calomnies peut descendre un pays, et comment la France tmte ses grands hommes.
« Voilà les révolutions I... dit Lamartine, sans amertume, avec une magnanime philosophie; leurs plus grands phénomènes ne sont pas leurs crimes, ce sont leurs erreurs I Je n'en accuse personne, car personne n'est coupable de l'obscurité, à l'heure où il fait nuit sur tout le monde. »