LA CONSTITUTION
Le grand débat de la constitution s'est ouvert. Lamartine n'est pas resté enseveli dans le sang des journées de juin ; le 6 septembre, il s'est redressé, il est venu défendre son œuvre et dire,
comme le soldat de Virgile: Me, me adsum qui feci. On contestait à la république le droit d'écrire ce préambule de hautes vérités en présence de Dieu et du peuple français, d'arborer le spiritualisme de cette république, en face du matérialisme des sectes et des partis. On a voulu amoindrir ainsi l'acte de février. Lamartine a mis haut sa double idée politique et sociale. Il a voulu,' comme il l'a dit dans son religieux discours, que < la politique de la république fût indivisible de la philosophie religieuse ».
On a été surpris de le voir remonter sitôt à la tribune en face de cette assemblée hostile. Il Ta fait par devoir, non par plaisir, comme Coligny, qui ne défendait jamais mieux la liberté religieuse qu'après ses défaites. Puis ce génie a une élasticité merveilleuse, quand il touche terre, ir rebondit au ciel. Il a la souplesse, la trempe et l'éclat de l'acier. -
Mais il combat sans espoir. Il n'a plus d'illusions sur le peuple. A la fin de son discours, il le dit avec tristesse : « Où en sommes-nous venus. Messieurs? Qu'il y a loin de nous aujourd'hui, de ce peuple d'aujourd'hui, à ce peuple généreux, magnanime, qui nous apportait gratuitement ses bras, son obole, les gouttes de ses sueurs à l'hôtel de ville, en offrande à la patrie, à la république, en garantie à la propriété I... Pas un mot de spiritualisme, pas un mot qui dénoteune de ces aspirations généreuses au-dessus des questions purement alimentaires !... C'est là un grossier et abject matérialisme qui ne fera jamais produire les grandes choses, les grands dévouements à une nation!... Non, non I c'est assez do matérialisme comme cela! Revenons au noble élan du peuple de février, et de nous-mêmes. Je crois îi la divinité de l'âme française !... »
Il reprit sa force dans ce beau cri. Sa péroraison fut un coup d*aile, l'aigle s'était relevé de terre.
Le 14 septembre, il osa aborder la question sociale, les légitimes aspirations de Février, à propos du droit au travail. Il avait repoussé au péril de sa vie l'organisation du travail par l'Etat; mais il défendit le droit de vivre, le droit à l'existence, le droit de ne pas mourir de iaim, les lois de secours aux enfants trouvés, d'assistance aux vieillards, de taxe des pauvres comme en Angleterre, sa loi de salut des révolutions sociales. Il a dit que les ateliers nationaux n'étaient pas un système, mais un expédient, une improvisation d'assistance dans une révolution. Certes, il ne veut pas le duel du capital et du travail, mais l'union ; il ne veut pas l'indififérence égoïste du laisser faire, du laisser passer. Il ne veut pas le statu qito. Il a montré la propriété progressive dans l'histoire, la propriété de l'esclave détruite, la propriété de l'enfant par le père eflfacée, la propriété de mainmorte par les cadets abolie^ la propriété du droit d'aînesse, la propriété des privilèges éteinte, les corrections, les améliorations de la propriété, la propriété plus juste, plus humaine, d'autant plus forte et plus consacrée.
Et de son regard d'aigle, il a embrassé tout l'horizon du problème social, l'énigme du sphinx. « Eh bien, la vérité dans tout ceci, c'est la souffrance des masses, c'estl'urgencé de les assister, non pas seulement comme hommes, comme peuple chrétien, mais comme législateurs prévoyants, ayant tout le pays et tout l'ensemble, tout l'horizon de nos populations devant les yeux...
« Ayez l'audace de vos bonnes pensées... » Et alors, reprenant le mot de Danton dans une crise de la patrie, il a fini par ce grand mot : « Du cœur,
citoyens ! du cœur, et toujours du cœur pour le peuple ! et le peuple donnera le sien à tous et à la république I »
Dans le feu de ces grands débats, il écrit à ses amis. Il n'oublie pas les plus obscurs. J'ai reçu cette belle et grave lettre de lui :
« 21 septembre 1818.
« Monsieur et ami,
» Votre lettre est un hymne de l'amitié et non do lajustice. Comme la coupe penche vers l'injustice, vous la faites déborder de bienveillance, en la redressant. Je vous aime trop pour vous remercier, je veux vous dire seulement : j'ai lu, j'ai senti, )'ai joui de me savoir dans de jeunes âmes un miroir magique de sympathie et de dévouement; quand je dis dévouement, je n'en usurpe rien pour moi, j'entends la consécration au bien que nous recherchons tous.
» Notre ami Dargaud est en Ecosse. Je l'attends bientôt pour lui parler de vous et lui communiquer ces belles pages.
» La république est dans les vagissements de l'enfance la plus périlleuse. Serait-elle née avant terme ? Il dépend de nous de la fortifier et de la léguer à nos enfants. Mais le peuple de Paris, si admirable sous ma main pendant quatre mois, est devenu bien fort et bien turbulent depuis qu'il a un souverain légitime dans la représentation nationale. Je ne crois plus, pour le sauver de ses folies, qu'à la Providence, cette politique infaillible qui corrige nos faiblesses, répare nos fautes et nous pousse au salut par la rude main des difficultés extrêmes.
> J'ai vu M. votre père. J'ai été touché et convaincu par une de ses conversations. »
Cette lettre est pleine de pressentiments tristes. Le doute sur la république est né : « Serait-elle née avant terme ?» Il a beau se réfugier dans la sagesse des bons citoyens, il n'a plus d'espérance, plus d'illusions sur le peuple, si sage hier, aujourd'hui si fou, il ne croit qu'en Dieu sauveur. Le précurseur désenchanté est prfîs de dire le mot sévère qu'il dira plus tard sur lui-même, après son expiation d'épreuves, à sa fille . adoptive : « J'ai été trop vite. Dieu m'a puni I »
Ce débat de la constitution a continué le 27 septembre. Lamartine a attaqué la question d'une ou deux Chambres. Il a avoué son anxiété d'intelligence; dans quatre ans peut-être, il admettrait deux Chambres, mais dans la période révolutionnaire, une seule Chambre peut conjurer avec plus de souveraineté et de force les périls.
Il sait tous les dangers de l'unité des assemblées, mais il sait aussi que leur dualité a enfanté les mêmes dangers. La Convention, les conseils des Cinq-Cents et des Anciens ont eu les mêmes convulsions. Il comprend la dualité aux États-Unis et en Angleterre, il ne la comprend pas en France, qui n'a plus d'aristocratie et qui n'a pas de fédération. La France est une démocratie. Une seconde Chambre serait, comme il l'a dit dans un mot spirituel et profond, un péril conservateur. Il faut une Chambre unique à une démocratie nouvelle, agitée, inquiète; il faut concentrer les forces du pouvoir devant un peuple concentré, avoir une résistance soudaine à une soudaine insurrection. Cette force, la Chambre unique la donne seule ; aux journées de juin, les lenteurs d'action de deux Chambres donnaient la victoire aux insurgés. Il l'a dit dans une raison foudroyante d'évidence : « Les idées désespérées seraient vingt fois sur les barricades pendant que vos trois corps, pondérés l'un
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par Tautre, tâcheraient de se concilier et de s'entendre pour les combattre et sauver la patrie des patries, la société et la civilisation.
Et dans une argumentation passionnée, vivante, il a montré toutes les faiblesses, toutes les impuissances, touies les impossibilités d'une seconde Chambre. Dans un temps de dictature populaire, où des masses obéissent & des chefs secrets, il faut la dictature d'une assemblée souveraine au nom de la nation, ou un homme.
Et il y a deux hommes à qui il ne faut jamais confier de dictature : « Ces deux noms, citoyens, c'est le nom de Monk en Angleterre, et en France, c'est le nom de Bonaparte. >
Puis à la fin de cet examen entraînant, lui qui hésitait au début, n*hésite plus, et conquiert les représentants à une seule assemblée.
Ce grand débat de la constitution digne de l'ancienne assemblée constituante va s'achever. Il reste la question maîtresse: y aura-t-il une Convention concentrant tous les pouvoirs, ou un président! Sera-t-il nommé par l'assemblée nationale ou par le pays ?
Le 6 octobre, après quelques orateurs médiocres et inécoutés, un débat languissant, Lamartine gravit lentement les marches de la tribune, la tête inclinée sous le poids des pensées, comme une urne trop pleine. Aussitôt les représentants accourent à leurs places, se recueillent, font silence, la tête dressée vers leur pluç grand orateur. . Après quelques paroles sur le péril et les difilcultés de la discussion, il ^borde virilement le débat, et tranche d'un coup d'éloquence « le nœud d'un gouvernement d'assemblée, d'un gouvernement à plusieurs têtes, une Convention. Si vous le voulez, alors rappelez-vous de votre vrai nom^ l^ppelez-vous la Terreur ! »
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£t il entre d'un pas résolu dans la question, après avoir vaincu cette forme de gouvernement à la fois violente et faible. « Les époques éner^ gîques ne veulent pas de moyenne de gouvernement, elles veulent un pouvoir à leur image. »
Les mots présagent déjà sa pensée, il court au fond de la question, la nomination du président de la république. Il écarte vite, en phrases saisissantes, les exemples de présidents évoqués de l'histoire des républiques f édératives des États- Unis, de Suisse, de Hollande, inapplicables à la France : « Les États-Unis avaient fkit alliance avec rOcéan, la Suisse avec ses montagnes, la Hollande avec ses marais, un pouvoir fort leur était moins nécessaire. »
Et alors, après justice faite de ces exemples his<^ toriques, scientifiques, de tout cemécanisme mort^ il frappe aux entrailles du débat, avec une audace de sincérité née de l'accord de sa pensée avec les consciences de l'assemblée ; il parle, comme il dit, cœvir à cœur, il interroge les passions, les jalousies, les inquiétudes de la France, l'énigme de ce sphinx de la démocratie, et il la devine. Que lui faut-il? « Lui donner largement, amplenient, sincèrement, sans lui rien retenir, son droit tout entier. » Il creuse d'une pensée hardie toutes les profondeurs de cette démocratie nouvelle, les iiouvelles sources du pouvoir. « Le pouvoir dans les républiques est dans la popularité, ou il n'est nulle part. »
• Mais si cette popularité se retire de l'assemblée, que deviendra le président élu par elle? Et il sonde tous les périls de cette impopularité pour le président qui est le favori du parlement au lieu û! être Velu du peuple. < Le pouvoir exécutif serait atteint de la même impopularité; tout périrait ou du moins tout s'éclipserait à la fois danfl^
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le prestige des deux pouvoirs, trop enchaînés l'un à l'autre, puisque l'un sortirait de l'autre. j> On applaudit avec une émotion profonde presque chaque parole de cette invincible argumentation ; ces raisons vivantes de la nécessité d'un pouvoir exécutif distinct de l'assemblée, l'impuissance du /at?or^, son élu, qui n'en sera, selon cette image saisissante : qu'une aiguille destinée seulement à marquer rheure de vos t?oloniés ou de vos caprices sur le cadran de votre constitution.
N'est-ce pas l'histoire prophétique d'aujour^ d'hui ?
Et devant cet accord de l'assemblée avec lui, il ae demande quelle est la raison secrète de son hésitation à confier au pays la nomination du président de la république ?
. Ici le discours brûle, il passe des cimes .froides et sereines des principes à la question de feu des personnes.
Après avoir dissipé la crainte de l'élection par le peuple, l'appréhension des candidatures du -comte de Ghambord ou des d'Orléans à la pré- .sidence de la république, il interroge l'assemblée agitée. « Vous pensez donc aune autre ?... osez le dire, dites tout; le pays doit tout entendre; c'est l'esprit de la république, elle n'a peur de rien. »
L'anxiété oppresse l'assemblée. Il rappelle sa demande prévoyante, à un autre moment, l'éloifgnement d'une famille menaçante par sa gloire pour une république naissante, le- refus de l'assemblée, et décousrre le danger d'une candidat ture d'un fanatisme posthume; puis affectant une . sécurité apparente qu'il n'a pas au fond du cœur, - parce qu'il sait bien, pour l'avoir pratiquée trois . mois, avec sa profonde intimité et connaissance
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des foules, les mystères, les caprices, les imprévus d'imbécillité populaire, il dit : « Pour arriver à un 18 Brumaire, dans le temps où nous sommes, il faut deux choses : de longues années de terreur enarriëreetdesMarengo, des victoires en avant...» . Toutes les têtes s'agitent... et frémissent sous la parole intrépide, qui ose déchirer le secret des cœurs. Il va plus avant, et pose la question redoutable : « Quel est le vrai danger de la république ?»
4c Ce danger, c'est un manque de foi, c'est une -certaine indiflérence par défaut de foi, c'est une certaine désaffection aussi de la république, à cause des difficultés mêmes qu'un gouvernement si beau, si grand, impose au peuple qui a voulu •se le conquérir... » .
Et il dit toute la vérité, avec une audace de sincérité, il dévoile les nudités de la république, et de sa parole d'acier, il déchire comme d'un scalpel les plaies secrètes de la république. « La •république n'a été, en vérité, qu'une grande et merveilleuse surprise du temps. Tous les esprits n'y étaient pas encore suffisamment prépa^rés. Je ne dirai pas comme mes collègues, que la France n'était pas républicaine. » Et ici, il dévoile avec sa profondeur d'analyse la dualité de la nature de la France : « J'ai la conviction qiie la France, si elle n'est pas républicaine par ses faiblesses, si elle n'est pas républicaine par ses habitudes, si elle est monarchique par ses vices de caractère, est républicaine par ses idées. »
Et dans un examen de conscience des causes de cette désaffection, il dit les torts, les impatiences, les calomnies des partis; il se demande tout haut si c'est opportun, habile et possible, d'enlever à cette France désaflectionnée sa part de souveraineté, si ce n'est pas la blesser, et s'il n'est pas
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plus habile, plus sage de lui Iais.ser le libre choix du chef de la république, de lui donner son droit, de la faire consacrer par son président comme elle a été déjà consacrée par l'assemblée. Et avec une abondance d'arguments, une expérience des susceptibilités nationales, un courant d'inspiration qui entraîne l'assemblée et l'agite d'applaudissements, à chaque parole de cet orateur souverain, il lui fait acclamer le droit du peuple.
Puis, en face de ce président, élu de la France, il met ce système étroit d'un président élu de l'assemblée, sans prestige, sorti d'intrigues parlementaires, suspect, soupçonné, désavoué par le pays, né de la corruption. Et avec une verve d'ironie familière, comme Cromwell au Parlement, il flétrit chaque vote corrompu qui s'est donné à ce président d'une faction
Mais on craint un pouvoir trop fort, usurpateur, et on abandonne les principes pour les expédients. La force du pouvoir, si près de la chute d'un trône ! Et par toutes les raisons les plus puissantes et les plus hardies, il veut créer l'impossibilité de l'attentat à la république en condamnant le prè-> sident à l'honnêteté par la grandeur même de son élection, qui rendrait plus grand et plus odieux son crime d'attentat en donnant à chaque citoyen le droit et le devoir de la vengeance de sa république violée !
On sent dans cette abondance d'efforts de l'orateur à défendre son œuvre, l'inquiétude, le pressentiment de l'avenir, la défiance du président dont on murmure le nom, la défiance aussi de la France, par cet appel suprême au devoir, à la grandeur, à la gloire de la fidélité à la république. L'émotion de l'assemblée a grandi. La conviction est faite. L'orateur a tout dit, il a vaincu. Les principes sont sauvés. Mais l'homme a
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encore à dire un mot suprême. Il est à une heure d'angoisse mortelle. Son pays ne trahira-t-il pas son œuvre? Écoutera-t-il encore ce guide inspire des grands jours?
Voici ses dernières paroles. Sa voix devient solennelle, intime, vibrante de tristesse. Écoutez : < Je sais bien qu'il y a des moments d'aberration dans les multitudes ; qu'il y a des noms qui entraîuf mt les foules comme le mirage les troupeaux, comme le lambeau de pourpre attire les animaux privés de raison. (Longue sensation.)
» Je le sais, je le redoute plus que personne, car aucun citoyen n'a mis peut-être plus de son âme, de sa vie, de sa sueur, de sa responsabilité et de sa mémoire dans le succès de la république.
» Si elle se fonde, j'ai gagné ma partie humaine contre la destinée? Si elle échoue, ou dans l'anarchie, ou dans une réminiscence de despotisme, mon n om , ma responsabilité, ma mémoire échouent avec elle et sont à jamais répudiés par mes contemporains I (Bravos pi^olongés, interruptions.)
» £h bien 1 malgré cette redoutable responsabilité personnelle dans les dangers que peuvent courir nos institutions problématiques, bien que les dangers de la république, bien que ses dangers soient mes dangers, et leur perte mon ostraeisme et mon deuil éternel, si j'y survivais, je n'hésite pas à me prononcer en faveur de ce qui vous semble le plus dangereux, l'élection du président par le peuple. (Mouvement prolongé, inter-^ ruption.)
» Oui, quand même le peuple choisirait celui que ma prévoyance, mal éclairée peut-être, redouterait de lui voir choisir, n'importe : aléa ia^ota est/Qixe Dieu et le peuple prononcent I II faut laisser quelque chose à la Providence I Elle est la lumière de ceux qui, comme nous, ne peuvent
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pas lire dans les ténè]y:'es de Tavenir î (Trës bien, très bien!)
. . » InvoquonsJa, prions-la d'éclairer le peuple, et soumettons-nous à son décret. (Nouvelle sen^ sation.) Peut-être périrons-nous à l'œuvre, nous? (Non, non.) Non, non, en effet, et il serait même beau de périr en initiant son pays à la liberté. .(Bravo!)
» Eh bien ! si le peuple se trompe, s'il se laisse aveugler par un éblouissement de sa propre gloire passée ; s'il se retire de sa propre souveraineté s^rës le premier pas, comme effrayé de la gran^ deur de l'édifice que nous lui avons ouvert dans sa république et des difficultés de ses institutions^ s'il veut abdiquer sa sûreté^ sa dignité, sa liberté entre les mains d'une réminiscence d'empire; s'il dit : Ramenez-moi aux carrières delà vieille morf narchie (sensation); s'il nous désavoue et se désavoue: luirmême (non ! non !) eh bien I tant pis pour le peuple ! Ge ne sera pas nous, ce sera lui qui aura manqué de persévérance et de courage. (Mouvement prolongé.).
» Je le répète, nous pourrons périr à l'œuvre; par sa faute, nous, mais la perte de la république, ne nous sera pas imputée. Oui, quelque chose qui arrive, il sera beau, dans l'histoire, d'avoir tenté la république, la république telle que nous l'avons proclamée, conçue, ébauchée quatre mois; la république d^enthousiasme, de modération, defra-. ternité, de paix, de.protection à la société, à la propriété, à la religion, à la famille ; la république de Washington. (Applaudissements.) Ce sera un rêve, si vous voulez; mais elle aura été un beau rêve pour la France et pour le genre humain! Mais ce rêve, ne l'oublions pas, il a été l'acte du peuple de Février pendant ses premiers mois ! Nous le retrouverons ! >
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Ce dernier mot semblait une seconde vue, un pressentiment de l'avenir, d*une renaissance de la république après la détaite du présent. Puis, il reprit avec plus d'émotion dans Taccent, comme un grand homme qui parle déjà pour l'histoire et la postérité :
« Mais enfin, si ce peuple s'abandonne lui-même; s'il venait à se jouer avec le fruit de son propre sang, répandu si généreusement pour la repu* blique en février etenjuin; s'il disait ce mot fatal; s'il voulait déserter la cause gagnée de la liberté et des progrès de l'esprit humain pour courir après je ne sais quel météore qui brûlerait ses mains... (Sensation.) » Qu'il le dise I (Mouvement.) » Mais nous, citoyens, ne le disons pas du moins d'avance pour lui I (Nouveau mouvement.)
» Si ce malheur arrive, disons-nous, au contraire, le mot des vaincus de Pharsale : Victriœ causa diis placuit sed vicia Calonii (Sensation.) ■ » Et que cette protestation contre l'erreur ou la faiblesse de ee peuple soit son accusation devant lui-même, et soit notre absolution à nous devant la postérité I » (Très bien, très bien, longs applau-* dissements.)
Jamais la tribune n'avait entendu de tels accents. De tous les bancs de la salle, les représentants se levèrent, soulevés par l'enthousiasme, et montèrent sur toutes les marches de la tribune faire une ovation triomphale à l'orateur. Après cette protestation sans espoir, cette mâle résignation, cette tragique et religieuse péroraison, cette noble tristesse d'un précurseur abandonné, cette magnifique oraison funèbre de la république, le grand homme descendit et passa dans l'assemblée, suivi d'un long sillage d'admiration.
On suspendit la séance sous l'émotion, elle ne
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fut pas reprise. Personne n*osa monter à la tribune après cette grande voix.' Lamartine venait de remporter sa plus éclatante victoire d'éloquence. Une assemblée est plus difficile à convaincre qu'un peuple. On entraîne des passions, non des intrigues. L'assemblée retirée de lui lui revint comme aux. jours de la popularité; elle avait senti encore la puissance du génie. Elle resta saisie par la puissance, la grandeur, la profondeur, rhablleté, la magnificence, la sublimité, la grande âme de ce discours d'État. Lamartine venait de manifester une fois de plus, dans cette pathétique improvisation, son inspiration surhumaine de l'Hôtel de ville. Jamais, ni dans l'antiquité ni dans les temps modernes, ni au forum, ni à la Constituante, ni à la Convention, une telle éloquence n'avait vibré. L'inspiration, la voix, l'accent, le geste, l'action, lafigure, l'homme, tout avait été sublime. Ce fut le mot unanime de la presse. L'enthousiasme des grands jours était revenu. On croyait à un retour de sa popularité. Si le peuple de l'Hôtel de ville et de la France l'avait entendu, si l'on avait voté sur l'heure, peut-être eût-il acclamé Lamartine président de la république !
Mais il n'avait pas d'illusions. Au dehors, Tintrigue, les partis, le nom de Napoléon faisaient leur œuvre sur l'imagination populaire. Ce gros vin enivrait le peuple, les ouvriers et les paysans. Un courant invincible entraînait déjà la France à sa perte. Il dit le mot du hasard, mais du hasard conduit par Dieu, il jeta le cri désespéré : Aléa jacta est / Et le grand et religieux joueur confia tout à la Providence.