LE RETOUR
Il est revenu à son pays natal, il est revenu se reposer de l'agitation de Paris, dans la paix de la campagne. Il est venu oublier la popularité légère du peuple et de rassemblée nationale d^ns la popularité fidèle de Tamitié et du pays. Le 17 octobre, il traversait la ville de Mâcon ; la foule le reconnaît, des ouvriers, des gardes nationaux, des femmes, des hommes de tous les quartiers de la ville, le maire en tête, l'accompagnent le long de la route. Des vignerons se joignent à cette ovation improvisée. Ce convoi d'amis l'escorte jusqu'au château de Monceaux. On monte l'avenue de vieux noyers et des jeunes platanes ; on se groupe sur la grande terrasse bordée de roses du Bengale, le maire adresse une allocution au héros de retour. Il est la voix éloquente de cette foule de compatriotes.
Le grand homme aimé du pays, monte alors l'escalier de pierre aux rampes de fer rouillé et de buis, et sur 1^ perron du balcon, de cette tribune rustique, en face de cette foule d'amis, des vignes dorées, des montagnes, de la Bresse étendue comme une mer à l'horizon, il renvoie à Dieu et au peuple le baptême de gloire que le maire lui a porté au nom de son pays natal. < Je n'accepte ici d'autre baptême que celui de votre affection.
. « C'est un beau jour, c'est le premier moment de repos et de jouissance privée pour moi, depuis la fondation de la république... Oui, c'est là un beau jour, le plus beau ou du moins le plus doux de mon année... »
L'allocution devient une confidence... C'est toute une éloquence familière, cordiale, intime,
cœur à cœur avec son pays, Il leur conte sa causerie, à l'approche de sa ville natale, à sa femme, à la compagne de ses voyages et de sa vie.
Voilà un simple citoyen qui peut serrer les mains laborieuses de l'ouvrier, du vigneron, de tous, et s'endormir ensuite paisiblement sous son toit, sans qu'une famille puisse lui demander compte d'une larme ! d'une spoliation I d'un emprisonnement I d'une violence I d'un simple abus de pouvoir I sans que le souvenir d'une goutte de sang versée par son ordre ou par sa faute, tache ses mains devant Dieu et devant le peuple. Et il caractérise la révolution de 1848 d'un beau mot qui sera celui de l'histoire : « Je vous rapporte une révolution innocente. *
Puis, après cet épanchément, ces paroles données au contentement, il avertit cette foule et lui conseille la politique vraie du peuple. « Il y a le mal de l'inquiétude, c'est à vous de rassurer... Ceux qui divisent la république la perdent en voulant en faire le monopole d'une seule opinion. Notre république à lious, c'est la France libre ! Ce; n'est pas seulement nous et nos amis au pouvoir I »
C'était la prophétie de la république de nos jours, • A la fin, l'accent s'est ému. Et, dans une touchante péroraison, il a rendu grâces à la justice de sa ville natale, il a rappelé son espoir en leur fidélité, pendant que la honte de la calomnie montait sur son nom. Et le regard sur le drapeau triclolore flottant sur sa demeure, en déployant sa belle dévise : Liberté, Égalité, Fraternité, il a dit à ses compatriotes fidèles qu'il faudrait ajouter âtt drapeau ce mot : Cùnstancey« la devise de votre générosité pour moi et de mes sentiments pour vous I »
Led députations se suivent et font leur patriotique pèlerinage au château de Monceaux. Le
15Ô $OUVBNiaS.SUR LAMiWRTINB
23 octobre, la garde nationale de Gluny, la ville monacale de la grande abbaye du moyen âge, vint avec des délégués du conseil municipal, porter ses hommages d'admiration à l'hôte glorieux du pays.
. Ily a dans sa réponse une définition tendre et charmante de la patrie : « Ah ! si l'on n'était pas patriote, on le deviendrait au spectacle que vous me donnez ici en ce moment, et qui se renouvelle tous les jours dans ce jardin, dans ce Champ» des-Fleurs, comme on appelle le forum à Rome, dans ce Champ-de-Mars pacifique, sur lequel j'ai passé tant de revues d'amis. Qui n'aimerait pas une patrie si indulgente, si tendre, si généreuse pour ses enfants? La patrie, citoyens, ce n'est pas ce ciel, ces montagnes, ces coteaux que nous habitons, ce fleuve, ce soleil dont les rayons favorables semblent se prolonger exprès au delà de la saison pour nos fêtes ! Tout cela est mort sans l'homme; tout cela est froid sans le cœur; tout cela est inanimé sans le citoyen I La patrie, c'est vous ! Ce senties habitants, les cultivateurs, les voisins, les frères, les amis î »
Le 25 octobre, ces voisins, ces frères, ces amis des campagnes arrivent à Monceaux. 11 vit monter par l'avenue toute une foule de gardes nationaux des communes, des vallées et des montagnes voisines, de Prisse, Davayé, Bussières, Vergisson, Solutré, leurs maires et leurs commandants en tête. Des drapeaux tricolores flottaient à l'ombre des vieux noyers et s'avançaient sous un ciel nuageux. L'automne était déjà sombre.
. Le commandant lui adresse les félicitatioas, et lui fait hommage des drapeaux des communes qu'il a si bien mérités. Il répond comme toujours avec sa grâce. Lui qui savait parler si bien aux ouvriers, comme il sait parler leur langue aux
SOUVENIRS SUR LAMARTINB 157
^paysans! -Il est revenu désillusionné du peuple de Paris, si généreux pendant trois mois, et qui a fini par la guerre civile. Il ne veut pas d'une république monopole des ouvriers; il veut aussi une république secourable aux paysans» au peuple des campagnes. Il y a les ouvriers des champs. Comme il les défend bien dans cette éloquence cordiale inspirée par la nature I Comme il mêle avec bonheur la poésie à la politique! « Je suis né parmi les pasteurs 1 » avait-il dit dans les Méditations, Comme il les aime, ses amis des champs I
€ Il y a ce vaste métier préparé, étendu par Dieu, qu'on appelle le sol ; c'est ce métier, c'est ce chantier qui produit les ouvriers comme vous, les agriculteurs, les vignerons, les paysans j car leurnom se confond avec le nom du pays luimême.... Ces hommes qui sont patients et sobres; ces hommes qui aiment leur clocher natal, parce que leur clocher est pour eux le signe de leur double patrie : une ici-bas I l'autre là-haut dans le ciel. »
Ils ont senti cette éloquence qui les enchante et les élève. Ils applaudissent à son bon sens spirituel et familier qui leur apprend que la république ne consiste pas à pérorer toute la journée contre les conditions du travail, contre les riches, contre les commerçants, contre les magistrats, contre les citoyens, à la porte des clubs anarchiques ou dans les places publiques,... à élever des barricades, ou à tirer des coups de fusil sur ses concitoyens ou sur ses frères !..
Comme il leur dit bien que sa république préférée est la république agricole^ la république d'Helvétie I Comme il repousse leur vœu pour leur grand ami, de la présidence de la république! Comme il leur dit avec un sourire sceptique de la
158 SOUVBHiRâ SUR LAMARTttlE
reconnaissance populaire : « Je ne suis pas me*nacé, tant s'en faut, de ce poids de la confiance publique. » Comme il leur confie son voeu à lui, sa noble et simple ambition de retraite : « Après avoir été un des fondateurs, un dés conseillers; un des modérateurs de la république, de vivre et de mourir, comme un humble disciple de Cincînnatu^ ou de Washington, dans le champ que j'ai défri*- (6hé, et sous l'arbre que j'ai planté avec voi:is. p * ' Comme il sait varier son éloquence selon son auditoire ! quel contraste l'an dernier entre son ardent discours au banquet des Girondins et sah îneff'able improvisation sur les jardins! Le con^ traste, cette année 1848, est plus saisissant encore entre ses harangues héroïques à l'Hôtel de ville ^ ses allocutions' domestiques au balcon de Mon^ ceaux. Elles ont un charme de familiarité, d'inti-. mité, de grâces rustiques ; les images jaillissent du sol comme les sources vives. Ces allocutions pastorales, ces discours de village ont là douceuir des raisins mûrs, la saveur des fruits d'automne.
Il est allé à Saint-Point, et même dans cette 'haute retraite, la politique le poursuit encore. Il a été contraint d'écrire au /oter»aicf^5i)^ôa/5, le 2^ octobre, une lettre qui fixe sa noble attitude dans les candidatures de la présidence : ^ Briguer la présidence serait ridicule, la désirer^ serait téméraire, la refuser serait manquer à la rét)ublique et à son pays. Je suis incapable de cette ambition, mais incapable aussi de cette lâcheté. >
Le 29^ octobre, il revient à Mâcon rendre sa visite à la garde nationale qui est venue lui faire "une ovation à Monceaux. 4c Vous passez la revue 'du patriotisme ; je viens passer la revue de l'amitié.-» * Et là, sur là Place d'armes et dans la cour du •Palais de Justice, il réveille ses ^ouvenirs^ d'enfance, les légions ^e volontaireSj la terreut de kt
SOïVyBNIftrS SUR LAMARTINB 159
:irép%iUique de 1793, et la comparaison avec la république sans terreur de 1848.
- Le 13. novembre, une députation d'ouvriers et de gardes nationaux vient le convier à un banquet de concorde républicaine, et lui faire hommage d'un drapeau où se trouve inscrite par un délicat souyepiir ce oiot de constance qu'il avait demandé dans sa répqnse à leur première ovation, pour devise de leur drapeau. Il accepte le drapeau et refuse le banquet On y verrait un manifeste pour sa présidence, il ne veut pas d'agitation ni de discorde .
Le lendemain, une autre ovation arrive; un convoi de voitures découvertes chargées de gardes nationaux de la Chapelle de Guinchay, monte et réjouit l'avenue de Monceaux, conduit par son jeuneamijCharles Rolland, représentantdupeuple* Il réhabilite sa politique de modération, devant cette garde nationale de vignerons.
Le 15 novembre, il va à Mâcon porter un toast k cette armée des Alpes, qu'il a formée pour la défense de sa flère et pacifique politique étrangère. Là, son héroïque éloquence vibre comme un clairon de paix.
Le 19 novembre, il illustre la cérémonie de l'inauguration de la constitution. La cérémonie si banale ailleurs, faite sans respect dans ma petite ville, a une solennité religieuse. H Ta inaugurée comme un pontife, dans un discours solennel au peuple. Il a consacré la constitution en la mettant sous la protection de Dieu. Il a dit I * Peuple, Dieu seul est souverain, parce que seul il est créateur i parce que seul il est infaillible, seul juste 1 seul
bon I seul parfait I , i.a«o+î^« a^
* La raison humaine est la réverbération de
Dieu sur le genre humain. ^ .^ Ti;ft„ insnirée . » La raison humaine, émanée de Dieu, inspirée
160 SOUVBKIR'S StJR LAMARTiNfi
de Dieu, ministre de Dieu en nous, est donc la seule souveraineté légitime des nations. ••
» Le règne de Dieu, par la raison de tous, s'appelle la république... »
Il élève la république à un haut idéaU Et il tâche d'y élever le peuple. Et il finit par un hymne à Dieu ce Sursùm corda d'éloquence, ce discours en versets sacrés comme un psaume.
Le gardien-né de cette constitution, le président-né de la république, c'est Lamartine. Legrand scrutin du 10 décembre a donné 6,000,000 de voix à Bonaparte, 17,000 voix à Lamartine. Voilà la récompense de cette année d'héroïsme, d'inspiration, de dévouement ! Dieu, pardonnez au peuple, car il ne sait ce qu'il fait.
Revenons à l'amitié. Dargaud m'a écrit.
« La politique est triste. Il y avait sur les rangs pour la présidence un fétiche et un dieu. Le peuple a choisi le fétiche. Nous voilà relancés dans l'inconnu...
» Aimons-nous. C'est la meilleure des consolations...
» Tout à vous de cœur,
»J. M.Daroaud.
» 19 décembre 1848. »