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LES CONFIDENCES, RAPHAËL

Les Confidences depuis le dernier mois de 1848 paraissent dans la Presse. La main opulente et généreuse de M. de Girardin a cueilli à prix d'or, à 40,000 fr. pour les convives de son journal, la primeur des Confidences. Un jour d'été, 1844, à

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Ischia, Lamartine revenu pour écrire son Histoire des Girondins^ l'abandonna. Là, près de l'île de Graziella, dans la fraîcheur des souvenii*s, sa jeunesse lui remonta au cœur. Il venait d'écrire quelques pages sur ses genoux, quand Eugène Pelletan parut. Lamartine lui lut ces pages chaudes encore d'émotion. Pelletan fut ému. De retour à Paris, il dit son ravissement à M"** de Girardin. Dès lors, M"*** de Girardin voulut les Confidences. Ce que femme veut, poète le veut I

Les Confidences arrivent bien; après les tragiques émotions, après les tempêtes sur la haute mer des révolutions, on aime à se reposer dans les impressions paisibles, à revenir au rivage, à jeter l'ancre dans une anse abritée, à l'ombre des bois.

Je lis les Confidences, ces suaves souvenirs du matin de sa vie. Je lis l'intérieur de Milly, et Téglogue marine de Graziella, dans un horizon en harmonie, au manoir de famille, sous les bois, dans les chemins creux de la côte, près d'un village de pécheurs, en face de la mer. Deux figures se détachent et me suivent partout, me charment et m'attendrissent le cœur. Dans l'allée du jardin de Milly, à l'écart de ses enfants, la mère en prière au soleil couchant, puis la fille du pêcheur, la ravissante Graziella.

Mais l'enchantement solitaire ne satisfait pas* J'ai besoin de faire aussi ma confidence, de don^ ner mon bonheur à d'autres cœurs.

Il y a sur une colline de Morlaix, dans le pauvre faubourg de Bourret aux maisons lépreuses, près d'un noir et infect porche, qu'on appelle en breton Porz en Ivern, Portail de l'Enfer, un petit jardin en terrasse. Un pavillon le couronne,- une treille serpente le long des murs. Du jardin on domine la ville, on plonge sur les jardins étages, gur les toits ardoisés groupés dans un désordre pit-

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toresque, sur les vallons, sur les couvents des ursulines et des carmélites, recueillis sur les hauteurs, au-dessus des bruits de la ville, et des passions humaines, dans Toraison et la vie intérieure, à rappel des clochettes argentines qui lancent leurs tintements clairs au ciel.

Au pied du pavillon, aux heures tiëdes de Taprès-midi, aux premiers rayons du printemps, une femme pâle, à la figure douce et souflï'ante, semblable au portrait de la religieuse du divin Champaigne, vient s'asseoir ; deux jeunes filles sont près d'elle, les yeux &ur leur mère, l'aiguille à la main. L'une, l'aînée, à la figure sérieuse, aux bandeaux plats, arrangés sans art, sans désir de plaire, figure de renoncement au bonheur, à l'esprit charmant, veille sur la chère malade. Serrée près d'elle, une jeune sœur, aux yeux bleus rieurs, aux boucles blondes sur sa figure rose, sourit aux saillies de sa sœur aînée ; Tune a le souvenir, l'autre a l'espérance.

Un jeune homme arrive, un journal à la main, et s'assoit près d'elle. Il lit à haute voix les pages des Confidences. Ces souvenirs du printemps de la vie s'épanouissent bien dans les printemps de la nature. Il lit les jeux d'enfance à Milly, l'air libre, la vie de piété et de charité de la mère, le paradis de famille. Quand il fut arrivé à la scène où la mère va prier seule dans une allée déserte, au soleil couchant, la tête nue, ses cheveux noirs àdemi dénoués, les regards au ciel, aux premières étoiles, le pas tantôt rapide ou lent, l'âme soulevée par l'enthousiasme, son accent s'attendrit sous l'émotion, sa voix se recueillit dans ce pauvre jardin comme dans une église, devant la Vierge, devant cette suave et sainte femme ressuscitée par l'amour et le génie. Les deux jeunes filles se tournèrent vers leur mère qui, à l'exemple de la

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saiate de Milly, priait pour ses enfants, et leurs regards attendris semblaient dire : Ce pauvre jardin de Milly, c'est notre jardin, et cette mère est notre mfere I

Et quelles émotions sur leurs visages,*à la sépa« ration du fils et de la mère, commandée par le grand oncle, sa sortie de TEden de famille, son entrée au collège, sa fuite, sa vie religieuse à Belley, ses ferveurs, ses enthousiasmes solitaires àréglise chantés dans /oc^/yn, son rétour à Milly, à sa mère, sa vie libre, ses premières ivresses de lecture, sa passion pour Ossian, mère de la mélancolie des Méditatiom. Son premier crépuscule d'amour avec Lucy, les vers échangés, l'amour lié dans les neiges et les brouillards d'Ossian, iondu et évaporé comme eux, toute cette poésie du Nord, qui devait s'évanouir sous la poésie du midi, aux rayons des yeux de Graziella.

L'attention recueillie comme Tintérieur de Milly, s'anima soudain avec Graziella. Le jeune lecteur lisait de sa voix sonore et vibrante pour faire passer son émotion dans ces trois âmes attentives, la tempête du soir, l'abordage à l'île de Procida, Tapparition ravissante de Graziella, tête nue, ses cheveux noirs dénoués, fouettés du vent, entre les volets ouverts par son bras blanc et nu, aux lueurs <les torches ; le désespoir de la famille le matin deva.nt la vieille barque brisée, la joie et la danse devant la barque neuve donnée par les deux amis de France, la touchante hospitalité du vieux pêcheur, l'intérieur de la pauvre maison, l'émotion passionnée de Graziella à la lecture de PavU et Virginie par le jeune et charmant lecteur, postuné en pêcheur napolitain, l'éclosion de son jeune amour, la danse ardente de Gï'aziella sur la terrasse, en face de la mer, les jeux, les élans de 4îette délicieuse jeune fllle» frémisse^nte de passion

et de tendresse, de liberté et d'innocence, d'ardeur et de candeur, fleur de mer éclose à l'air libre et au soleil, enfant italienne née pour l'amour ; les ivresses de la vie de pêcheurs, les heureux jours d'automne, le retour à la Margellina, la visite de Graziella à son jeune ami malade, la petite médaille suspendue aux rideaux du lit pour sa guérison; leur visite ensemble, àl'église, le dimanche; la beauté de Graziella sous son costume de Procitane,le progrès naïf de son amour, excité parla demande de son cousin Cecco ; sa fuite, sa recherche par l'ami qui la retrouve dans la chambre de Procida ; l'aveu de son amour devant la madone aux lueurs de la lampe, ses beaux cheveux coupas donnés en sacrifice à la madone pour protéger son amour, la nuit de tendresse ardente et pure, l'arrivée joyeuse de la famille à Graziella retrouvée, la vie en commun à la Margellina, les charmantes leçons données par l'ami à Graziella en jouant avec les boucles de ses cheveux noirs, l'élève impatiente d'écrire le nom bien-aimé, l'épanouissement de sa beauté, ses premiers rêves, ses premières inquiétudes devant la mer, vers la terre lointaine, sa première déception à la surprisé et au regret de l'ami devant Graziella déguisée en demoiselle de Paris, elle, plus belle dans sa robe de Procitane, ses premières larmes, la séparation, l'adieu désespéré, le dernier baiser, les lettres d'amour, la mort de Graziella. Les trois femmes écoutaient dans rémotion ; une expression de ravissement, de tristesse passait tour à tour en nuances diverses sur les trois figures, comme Tombre ou le soleil sur leurs fronts. Sous l'impression, les aiguilles étaient tombées des mains. La mère, affaissée, avait rajeuni, la sœur aînée palpitait d'enthousiasme, de pitié et de tristesse, tandis que la jeune sœur ne souriait plus, pâlissait sous l'émo-

tioi), et appuyait sur Tépaule de l'aînée sa tête lourde de douleur; le lecteur, la mère et les filles pleuraient.

Le lecteur se leva, serra les mains des trois amies ; on se sépara en silence.

Dans ce touchant récit, le jeune pêcheur s'était noirci d'indiflférence et de légèreté pour mettre en pleine lumière Graziella, la faire aimer et pleurer davantage. Le poète avait calomnié à dessein l'amoureux, dans son généreux souvenir, pour donner tout l'intérêt à la jeune fille. Il l'aima plus qu'il ne l'a dit; des accents sincères, échappés à rémotion, trahissent la vérité. Ce premier amour lui resta au cœur, et pleure dans la suave et triste élégie : le Premier Regret.

« Je pleure dans mon cœur tant d*étoiles éteintes ;

Elle fut la première, et sa douce lueur

D'un jour pieux et tendre éclaire encor mon cœur. »

Je ne pus lire au delà ; j'étais trop triste. Cette image de jeune fille m'avait saisi. Son charme m'avait séduit, son amour mortel m'avait pris le cœur. Elle n'était plus, et j'aimais Graziella après sa mort.

Aussi, ne puis-je lire que d'une âme distraite, toujours hantée par le fantôme de Graziella, par cette jeune madone de l'amour, la suite des Con-fidenceSy ses amitiés. L'amitié est froide après l'amour.

Après les Confidences, j'ai lu Rapfiaèl, mais je l'ai lu seul; je n'ai pu lire, à haute voix, ces pages d'amour à des jeunes filles. Ce feu de midi aurait brûlé ces âmes fraîches, baignées de l'aurore. J'ai emporté ce récit de la grande passion du poète, sous les bois, au bord de la mer. Il animait cette solitude ; son souffle ardent courait sur les arbres, sur les eaux, et transfigurait la nature même. Le phosphore flottait sur la mer comme la

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flamme de Tamour sur le lac. Il me semblait errer, monter, descendre les montagnes de la Savoie, sur les collines de Bretagne, glisser avec les deux amants sur le golfe comme sur le lac, d^enchantement en enchantement, dans cette fête de Tamour.

O puissance du génie qui crée des illusions, fait aimer ce qu'il aime, et donne à des inconnus son bonheur même IJe lisais, ou plutôt je vivais dans rivresse ce poème de Tamour idéal, ce Cantique des cantiques de la passion moderne; je m'enivrais à cette langue de myrrhe et d'encens, à la magnificence de ce beau style, reflet de la beauté de la créole adorée. Je suivais Raphaël et Julie dans tous leurs pas, dans toutes leurs paroles, dans leur première rencontre; le salut de Raphaël, les yeux baissés, à Julie assise sous la treille, la tempête du Lac, la nuit à Haute-Combe, le retour, la scène du soir immortalisée par la poésie du Lac, cet amour d'été dans la saison mourante de l'automne, présage de leur courte félicité.

Je ne les quittais pas dans leurs adieux, je les suivais aux Charmettes, j'écoutais Raphaël réhabiliter M™® de Warens et la venger des souillures de Rousseau ; je courais, comme lui, après la voiture de Julie ; j'allais, le soir, en secret, sur le quai Conti, la contempler à son balcon; je revenais à Miily, je retournais à Paris, j'enlevais Julie à son salon de vieillards, je l'amenais au bois de Saint-Cloud, j'entendais avec bonheur sou cri de foi en Dieu, sous le chêne, sous l'arbre de l'adoration; j'espérais, au printemps, laguérison, la renaissance de l'amante atteinte au cœur ; j^allais à son rendez-vous au Lac, et je tombais foudroyé de sa mort.

Tout était-il vrai dans cotte histoire d'amour î

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Cette confidence n'était pas une confession. Le souvenir a sa pudeur. Il aime à se voiler et à se laisser voir à la fois, sous les draperies transparentes de la statue. grecque. Raphaël ne veut pas trop laisser voir la femme qu'il aime, et son style oriental semble parfois vêtir Julie de pourpre et d'or, elle qui portait une robe blanche, et alourdir sa grâce de créole. Le poète n'osait pas avouer le beau péché de l'amour de l'amant. Cet amour semblait sans baiser. Il se condamnait au sacrifice par une folie idéale ; il se purifiait, s'idéalisait dans le récit, comme le Cantique des cantiques sanctifié par l'Église. Mais dans le Lac, cet hymne d'amour, il avait tout dit. Ces deux strophes ardentes effacées après la mort, on les a retrouvées dans des feuillets cachés, datés d'Aix-les-Bains, 1817.

Nous DO pûmes parler; nos âmes affaiblies Succombaient sous le poids de leur félicité ; Nos cœurs battaient ensemble, et nos bouches unies Disaient : Ëternitô !

Ces lettres, que Raphaël dit avoir brûlées, elles existent, recueillies près du manuscrit de sa mère, dans un tiroir secret de la table du cabinet de Saint -Point. Cette charmille que Raphaël fait vendre à sa mère, elle ombrage encore la solitude et les souvenirs de Milly, et ce n'est pas au bord du Lac que Raphaël reçut le coup de foudre de la mort de Julie, c'est à Milly, en 1817, que le poète reçut en plein cœur cette douleur. Sa sœur me l'a dit, il erra trois jours, loin du foyer, loin de sa mère, dans la folie du désespoir.

La réalité est souvent plus touchante que l'imagination. Le Raphaël réel fut encore plus désespéré qu'il ne l'a dit. On a attaqué bien des paroles de lui aux diverses scènes du livre, on les a trouvées invraisemblables d'exaltation, trop splen-

dides de passion. Peuir-être sa mémoire impuissante à retrouver les paroles du moment, les a-t-il imaginées après l'heure. Mais le vrai Raphaël a une éloquence naturelle qui a dû resplendir encore sous l'amour, sous les beaux yeux de Julie. Il est né à la fois simple et éclatant, comme il apparaît dans le livre. Je le retrouve là, comme je Tai entendu.

Du livre, j'aime inieux les scènes de la Savoie, la poésie du Lac, l'idéale réalité, que les scènes de Paris, la prose du salon de Julie, la vérité familière. Il y a des pages de finesse et d'esprit dans la scène où Didot lui refuse d'imprimer les Médita^ tions. Julie revit dans sa beauté enchanteresse, sa langueur maladive, sa grâce de créole et sa religion naturelle du xviii* siècle, attendrie et transfigurée par la foi de son amant. Vers la fin, elle parle trop comme Raphël, avec une solennité et une exaltation inspirée par sa mort prochaine. Le lyrisme déborde de ses lèvres comme à la contagion de son amant.

C'est son grand amour, la passion qui a pris sa vie, qui, après sa mère, a fait sa poésie et son âme. Les Méditations y Jocelyn^ sont pleins de souvenirs de ce suprême amour : F Isolement, à Elvire, Vlmmortalité, le Lac. Raphaël en extase dans la nuit devant Julie à sa fenêtre a inspiré la scène de /ocelyn caché sous le balcon de Laurence. Le nouvel épilogue de Jocelyn, cette assomption au-dessus du Lac, est une apothéose de Raphaël et de Julie. Cette passion prolongée au delà du tombeau, cet amour immortel, il l'a consacré en donnant à sa fille le nom de Julia ; cet amour, il lui donne sa piété fidèle, en allant, chaque année, à l'anniversaire de la mort de Julie, se souvenir, prier, et aimer encore, à une messe funèbre, dans l'égliso qui abrita son cercueil.

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' Les livres sont les enchanteurs de la jeunesse. i?apM^Z m'enivrait le cœur, mais je préférais GrazieUa. Elle me semblait plus naturelle que Julie, cette fille de la mer. Je me pris à l'aimer. Je rêvais une églogue dans cette île, comme Paul et Virginie ou Qraziella. Je partis en pèlerinage de poésie pour le pays où tous ces beaux livres étaient nés.

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