LE PÈLERINAGE
Octobre 1849.
Je suis venu en Bourgogne, pour un pèlerinage à Saiiit-Point où me conduit mon ami Dargaud. La route est pittoresque, elle passe sous les chênes de la forêt de Charolles,où Quinet, comme Merlin, a été charmé par la fée Viviane de la nature.
Arrivés au carrefour de la Valhouse, au confluent des vallées de Saint-Point et de Cluny, nous hésitions entre la route de Monceaux et le chemin de Saint-Point, quand nous vîmes venir un homme maigre, à grands pas. C'était le vieil ami,le voisin de Lamartine, le fidèle entre les fidèles, M. Dubois de Cluny . Il arrivait à propos, il nous tira d'embarras, et nous dit qu'il venait de Saint-Point où se trouvait Lamartine.
Nous entrâmes dans la vallée. Le chemin longeait, dans ses courbes, des prés bordés de haies où de grands bœufs se couchaient au crépuscule. Une file de peupliers, d'aulnes, de vernes, trahissaient par leur fraîcheur le cours du ruisseau de la Valhouse. A droite, des collines nues, aux pentes labourées ; à gauche, des montagnes ombreuses ondulaient sous des bois de châtaigniers, cachaient dans leurs plis des chaumières rares enfouies sous les arbres; une fumée bleue montait entre les branches et flottait comme l'encens du paysage. Le chemin glissait au creux de la vallée et ser-
pentait entre les montagnes. Point de bruît, c'était déjà la paix du soir.
Au tournant du promontoire de Bourg-Vilain, le bien nommé, mon ami me montra au fond de la vallée, sur un mamelon brisé, deux tours jaunes à mes yeux avides. C'était le château de Saint-Point. Le cheval, las de la longue course, nous traînait lentement, et répondait mal à mon impatience.
Enfin, à une croix de pierre tachetée de lichens noirs, la voiture entra dans un petit chemin rocailleux, à droite, traversa un pont sur la Valhouse, monta un chemin rocheux, raviné, bordé d'une double haie de charmes et de chênes noueux, pareil à nos chemins creux de Bretagne. La barrière gothique était ouverte, présage d'hospitalité, une mare d'eau vive, à l'ombre de grands saules pleureurs, miroitait aux dernières lueurs. La voiture entra, par une allée tournante, dans le parc ombragé de vieux arbres, et s'arrêta au seuil d'un porche gothique anglais, devant des murs jaunes voilés de glycines, et de vigne vierge aux feuilles rouges, à gauche d'une tour arabe, saluée par les aboiements joyeux des chiens qui semblaient annoncer des amis. Tout était hospitalier, même les animaux. De beaux paons erraient en paix sur l'herbe. Ce château pastoral donnait une impression de douceur, de sérénité et d'accueil ; ce foyer avait l'âme de son hôte.
On nous fit monter par un grand escalier tournant en pierre aux marches basses, traverser une gi'ande salle de billard, ornée de tableaux, de portraits d'amis. On nous annonça. J'entrai avec un battement de cœur. J'aurais voulu qu'on tût mon nom dans ce foyer où le nom de Lamartine devait résonner seul.
Le salon était plein de monde. Lamartine se
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leva, nous accueillit avec son beau sourire, nous serra la main et nous dit des paroles de bienvenue. Ébloui, je vis à peine les figures des femmes assises dans les fauteuils. W^" de Lamartine vint à nous avec sa bonté grave. La femme était digne de rhomme.
Je me remis peu à peu, et je regardai. Un beau feu de sarments illuminait la cheminée de ses flammes vibrantes, et jetait ses lueurs sur les figures. Une statuette de bronze à la tête étoilée se dressait sur une pendule, comme la muse de la poésie. Une lampe veillait sur une table ronde couverte de livres. Un grand piano à queue, anglais, s'allongeait au coin du salon. Une cage d'oiseaux posée sur le piano faisait silence. Sur un buffet renaissance, le buste en marbre du poète, par Brian, rayonnait comme un génie antique ; des porcelaines de vases de Chine détachaient leurs joyeuses couleurs sur une tenture bleue aux trèfles gothiques. De beaux portraits de famille et d'amis semblaient vous regarder.De vieux fauteuils bas, aux membres soutenus par des attelles de fer, invitaient à s'asseoir. Je regardais les choses avant les figures, n'osant les fixer encore sous les regards curieux dès femmes arrêtés sur le jeune Breton.
Les lévriers familiers étaient là, comme toujours, hospitaliers tels que leur maître ; ils sautaient sur les genoux, sûrs d'être caressés. Lamartine, assis au coin du feu, jouait avec ses amis sans parole, M"'*' de Lamartine se recueillait dans sa grave tristesse. Sa figure portait l'impression des gi'andes épreuves de 1848. Près d'elle, la sœur de Lamartine, M"" de Cessiat, de grande taille, mère féconde, au grand air de noblesse aimable, souriait à la fois de malice et de bonté. A côté, une grande femme aux beaux yeux pleins de vie, illuminés de la
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flamme de Tesprit, au nez accentué, causait à haute- voix près du secrétaire de Lamartine, à la tête dédaigneuse, M. Paul de Saint-Victor. Elle était veuve d'un mari adoré. Je connaissais déjà son âme par ses lettres d'abondance, débordantes d'imagination et d'esprit, que mon ami m'avait fait lire. C'était M°** la comtesse de Pierreclos, la vivante et séduisante Alix. Elle avait la passion de plaire et elle plaisait.
Une enfant, une délicieuse petite fille aux yeux de sa mère, aux boucles de cheveux châtains flottantes, se serrait contre les genoux maternels, égayait tout de sa jeune vie.
A l'écart, une grande et belle jeune fille, à la figure pâle, aux beaux yeux noirs recuellis, aux bandeaux de cheveux soyeux châtain noir, gardait le silence. Sa tête baissée, indifférente à la causerie, semblait écouter une voix intérieure. Parfois, elle fixait sur Lamartine des regards où couvait la tendresse. Puis elle inclinait encore sa tête, son encolure de statue, reprenait son attitude pensive, appuyait safigure sur sa main accoudée, et rentrait dans sa rêverie. C'était M"" Valentine. Son attitude contenue, son silence contrastait avec l'expansion, le mouvement, la vie de sa sœur aînée. Ce groupe de femmes de haute taille, au large sein, à la noble beauté, révélait une grande race.
M. Cerfbeer, préfet de Saône-et-Loire, entra. On annonça le dîner. On descendit à une salle basse voûtée, un caveau gothique. Dargaud excitait la causerie. M"* de Pierreclos faisait pétiller le Champagne de son esprit. Lamartine laissait parler les convives, mangeait à peine, donnait tout à ses lévriers. Hôte prodigue, il servait au dessert les plus beaux fruits de son jardin, dont il avait la vanité plus que de ses œuvres.
Là soirée fut triste, on sentait une grande in-
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fortune dans ce lutteur silencieux en proie aux détresses domestiques. Son génie menait l'âpre chasse de Tor. Des le matin, au travail, dans son cabinet solitaire, il poursuivait sa proie. Aussi ne prolongeait-il pas la veillée. Il se retira de bonne heure, pour se lever dès Taube, comme le paysan, et creuser son sillon d'automne. Sa femme se leva» ouvrit la grande porte vitrée sur le balcon gothique» et me montra la vallée tout étoilée des lueurs des chaumières, la montagne ondulant sur le ciel comme une haute muraille noire. Le paysage dormait sous la paix de la nuit.
On quitta le salon, on prit sur une table, à la salle de billard, les larges bougeoirs, et par le grand escalier de pierre, les hôtes montèrent, les lumières à la main. Les choses les plus simples prennent un charme dans un vieux château de montagnes. Le jeu des lueurs dans le vieil escalier sombre, les figures illuminées des femmes montant les marches en spirale, le tournoiement des robes, cette pittoresque ascension du soir, puis ces figures arrêtées sur le seuil de leurs chambres, et se retournant avec un sourire, les serrements de mains du soir, les souhaits de bonne nuit, et la belle jeune fille dans l'auréole du clair obscur, s'en allant par le grand corridor, recueillie dans sa tristesse. Tout a une poésie d'intérieur que Renabrandt le magicien a su découvrir.
J'ouvris ma fenêtre pour respirer le charme nocturne du paysage. La vallée était si sonore, que j'entendais les moindres bruissements vibrer en notes claires. Quelques étoiles brillaient entre les nuages d'automne, submergées et découvertes tour à tour, sous la houle des vagues du ciel. Je m'endormis, la tête pleine de rêves, à un feu clair de sarments, dans la douce et chaude hospitalité.
Je me levai dès l'aurore, impatient de voir la
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vallée au jour, de me promener dans le parc, de voir le château, de m*incliner devant le tombeau de la mère et de la fille, défaire les diverses stations de mon pèlerinage. Je dessinai deux vues du château, et je cueillis des feuilles sur la tombe.
Je m'assis à la table de pierre rapportée de Cluny, où Abeilard s'était assis; cette grande journée du 10 octobre, j'en recueillis rémotion dans des vers. L'événement fut une lecture de Lamartine. Sous forme de préface aux Harmonies pour l'édition choisie, ce poignant poème était une lettre à un ami anonyme. La femme du poète le supplia de la dédier à son ami personnel, M. d'Esgrigny.