UNE LECTURE A SAINT-POINT
10 octobre 1849.
Je t'écris tout ému de moa pèlerinage
Au foyer du poète aimé, dès mon jeune âge.
J'y suis depuis hier, et je repars demain,
Conduit par ua doux guide au cœur comme à la main.
J'ai vu, dès le matin, ce château de montagne, Entre des bois plus doux, moins sombres qu'en Bretagne, Des peupliers jaunis, des noyers, des sapins. Sur un mamelon vert un foyer aux murs peints, Deux tours jaunes aux flancs, au long balcon moresque. Au cadre de verdure, au charme pittoresque, Sur les bois d'une gorge où fumaient des chalets ; Un cottage gothique enclos dun parc anglais, Voilà toute la scène... Et les brumes d'automne Estompaîeat For des bois de leur gris monotone. Paysage obscurci d'où s'est enfui Tété, Comme du maître aussi la popularité.
C'était le Mount-Vernon d'un Washington poète, D'un grand homme désert dans sa maison muette, Sans récompense, après avoir bien combattu, Héros calomnié pour prix de sa vertu.
180 SOTJVBNIRS SUR LÀMARTI^'E
Nous causions au salon, vers midi, dans ratteute...
Soudain le maître entra comme un scheik sous sa tente,
Souriant, des feuillets et des poires en mains, '
Des fruits pour les oiseaux, et nous, oiseaux humains.
11 vint, d'un pas rythmé, la marche cadencée.
Il portait haut le front, Tarche de la pensée ;
Puis, d'un geste lyrique, il ouvrit son sillon.
11 avait éloigné sa femme du salon,
Pour ne pas Tattendrir des sanglots du poète,
Ck>mme on met sous le pont Tenfant dans la tempête.
Il lut, avec Faccent d'airain que nous aimons. Une course d'automne, à cheval, par les monts. Un récit de douleur, une immense harmonie D'une âme sous le vent chantant son agonie.
Son ascension triste à ses deux vieux foyers. Au-dessus des ravins et sous les châtaigniers, Sa montée à Milly, l'église de famille.
Sous le mur de Tenclos, du berceau de charmille. Sa figure cachée au marchand qui criait Dans le jardin en deuil où sa mère priait.
Dès qu'il eut, dans sa halte au cœur des solitudes, Salué sous ses pieds les monts, les multitudes. Les Alpes ondulant et se dressant aux cieux.
Contemplé des hauteurs cette fête des yeux.
Et montant dans 4'éther aux rafales sonores, A l'air chaud du Midi dilaté tous ses pores.
Rajeuni son cœur las, prêt de se déchirer, Au vent inspirateur qui faisait tout vibrer.
Soulevait des accords des rocs, des murs, des marbres. Des herbes, des sapins, ces poètes des arbres, Et, faisant palpiter la terre comme nous.
Tirait de tout un chant à tomber à genoux ; Cet air chargé des bruits des mers, des voix lointaines. Des baisers, des sanglots d'autres races humaines, Cet hymne dans le ciel d'un monde tout entier, Du poète à cheval, seul, au seuil d un sentier; Quand, au tournant d'un cap, sans buisson, sans défense, Reconnaissant le toit, les prés de leur enfance. Le cheval, l'homme émus s'élancèrent tous deux Vers leur demeure vide, en bas, en face d'eux. Et qu enfin, abattu, seul, à genoux dans l'herbe. Devant son foyer mort courbant son front superbe 11 eut jeté vers Dieu, de sa grande âme en pleur. Ce cri : « Le génie est une grande douleur I » Il ne nous lisait plus, il revivait la scène, Nous vivions avec lui de cette brise saine.
SOUVENIRS SUR LAMAUTIMB 181
Nous respirions aussi de rame, à pleins poumons, L'incorruptible éther, l'air salubre des monts. Sa voix semblait la brise aux mâles violeaces, Aux rafales de deuil, puis aux soudains silences De la nature émue au passage de Dieu, Le poursuivant aux bois de longs sanglots d'adieu. Il nous emportait tous, du salon dans l'espace, A ce grand vent d'automne, ange triste qui passe En nous jetant au cœur les voix des chers absents. Nous écoutions gémir dans ses rythmes puissants Tout ce qui souffle, luit, chante, voie, ruisselle. Cette ample symphonie ft vie universelle, Ce Baobab humain agitant ses rameaux, Ce génie indien, ami des animaux ; Poète rédempteur, ici-bas, de tout ôtre.
Croyant pour tonte mort un ciel vivant peut-être, Seul, avec son cheval et ses chiens pour amis. Réveillant sur ce mont tous ses morts endormis ; Cet enchanteur humain évoquant sa famille, Dans Tespace, au soleil, du nid de la charmille. Et créant, en chantant, leur résurrection.
L'illusion de tous de son illusion.
Ce mirage sonore enivrait l'auditoire.
Il écoutait, sans bruit, sur le haut promontoire Ce grand homme cachant son sanglot dans Taccord ; Et les femmes pleuraient, les hommes pas encor.
Mais quand, sur le revers du mont et de la vie. On entendit, au soir, d'une oreille ravie.
Causer le vieil aveugle et le héros blessé. Heureux par cette voix d*entendre son passé, Que l'on vit au couchant, seul et lassé, descendre. De son faite de gloire écroulé dans la cendre. Revenir du Forum à son foyer fermé, Ce tribun lapidé qu*un peuple avait aimé.
Il commençait à peine, & ce vent d'harmonie.
Cette descente au soir, et ce ranz du génie.
Au souffle tout humain qui semblait l'embraser. S'envoler des vivants, des morts, comme un baiser. Et s'exhalant tout chaud des lèvres de sa mère, Ouérir son tlls blessé de sa descente amère, Tous faisaient avec lui, sous son verbe enchanté. Ce beau rêve de vie et d'immortalité.
Quand plein d'illusions comme lui, l'âme avide. On entra sur ses pas dans sa demeure vide, Et seul à sa rencontre, on ne vit s'approcher Qu'un'yieux chien invalide accouru le lécher,
182 SOUVBNIRS SUR LAMARTINE
Pendant que le cheval, plus heureux que le maître,
Retrouvait au verger où Ton courait le mettre,
Les chevaux hennissant de joie à son retour ;
Quand de son triste enclos, il eut bien fait le tour,
Que, dans son abandon, cette grande hécatombe
Chercha ces cœurs vivants dans les morts de la tombe,
Où la mère et Tenfant l'avaient si tôt quitté,
Pour s'envoler ensemble à l'immortalité ;
Que de Tespoir trompeur perdant la mélodie,
Il entendit soudain la triste psalmodie
D*un vieux prêtre guidant une enfant au cercuei
Accompai^né du père et de la mère en deuil,
Dès qull eut épuisé la gamme tout entière,
Du chant de la montagne au chant du cimetière,
Que le rêve de vie eut sombré dans la mort,
Chaque femme et chaque homme enfin pleurait d'accord.
La lecture finit comme la vie humaine, Dans les pleurs généreux que le génie amène ; Lui seul ne pleurait pas. Calme comme un mont Blaoo, Au-dessus de Forage échappé à son flanc, Pudeur de la douleur du héros sous les armes, Retenant pour Dieu seul Tépanchement des larmes. Chacun dans le salon, seul, k Técart, gémit, Moi, sous rémotion. J'embrassai mon ami.
Pour appuyer sur lui ma pauvre âme en déroute. Que troublait tant de peine, à moitié de la route. Mal ignorante encor du pauvre drame humain.
Du drame domestique entr'ouvert par la main.
De ce génie en croix suçant Féponge amère, S'immolant pour sauver le foyer de sa mère.
DE SAINT-POÎNT A PARAY-LE-MONÎAL
11 octobre 1849.
Les fêtes sont courtes I nous avons dit adieu à Saint-Point; mais mon âme y est restée.
J'ai assisté là à un grand spectacle domestique. J'ai vu Lamartine intime, affranchi des banalités du salon parisien, un génie d'intérieur. Cette poignante lecture m'a révélé une douleur à nu ; non
plus le mélancolique f^oZ^m^n^ de la première Méditation de là jeunesse, mais l'isolement tragique de rage mûr, de la dernière préface des Harmo^ nies, une harmonie non plus lyrique, mais en action ; un grand homme à cheval, abandonné d*un peuple, réfugié dans l'amitié de la nature, des êtres, rentrant seul, avec ses chiens, dans son foyer désert.
Un an auparavant, il avait fait Toraison funèbre de la république ; aujourd'hui, c'était la funèbre harmonie de l'homme.
Au retour, une surprise douloureuse nous attendait. La mère malade de Dargaud touchait à l'agonie. Il était près de son lit, devant ce cher visage qui rappelait le sien; c'était bien le fils de sa mère. Il lisait les Psaumes, tous ces jours tristes, ces Psaumes qu'il avait traduits, lui servaient de consolateurs. Abattu, sans force, il me pria d'écrire la mort de sa mère à ses amis, Lamartine et Bé*^ ranger.
Lamartine m'écrivit le 15 octobre :
« Je reçois le messager. C'est un bonheur. Le coup est moins cruel que l'éternelle menace. Le ciel est un saint et brillant asile où il reverra mieux sa mère que dans cette agonie . . . . .
» Revenez avec lui après les premiers contrecoups. Dieu vous avait envoyé là évideijament pour être la main entre le cœur et la mort.
» Lamartine. »
Je jouis à Paray de la double hospitalité d- Aubert et de Dargaud, dans une retraite d'amitié. Je, me promène chaque jour avec Dargaud. Les entretiens ne tarissent pas sur Lamartine; nous les menons, à l'ombre des grands arbres de l'avenue. C'est le
bois sacré de Para3% au seuil de la petite ville. Nous y restons des heures à pas lents, comme les philosophes antiques, dans le culte de la nature, des idées et du grand poète, les yeux sur la belle église romane, le couvent de la Visitation, et le grand jardin des visions du Sacré Cœur. L'horizon est doux, tranquille, recueilli; on y respire l'âme mystique du passé, la piété tendre de M"* de Chantai, les langueurs, les amours, les grâces de cette dévotion de femmes au Dieu bien-aimé.
J'ai rencontré un ami favori de Lamardne, Hippolyte Boussin. L'amitié fut vite éclose sous la flamme de notre commune admiration. Il m'amena à son cottage de Cormatin, dans sa charmante hospitalité, à de nouvelles amitiés : Henri de Lacretelle, un poète, Charles Labor, un artiste qui habitaient près de lui. Je retrouvais dans leurs causeries Lamartine toujours présent à ces âmes jeunes. Mon enthousiasme me gagnait l'amitié de ses disciples.
Mon hôte m*a conduit à Cluny. C'est le grand débris religieux du moyen âge. C'est plus qu'un paysage, c'est un homme ; c'est le vivant souvenir du philosopihe breton, Abeilard. Il vint se réfugier sous l'abbaye hospitalière, dans l'amitié de Pierre le Vénérable. Ce fut son Paraclet. Il se reposa là, . et il y mourut
J'ai salué dans le jardin des moines le vieux et doux tilleul, l'arbre des cloîtres, planté par Abeilard. J'aime cet arbre et le sentiment qu'il raconte. Il y a plus d'âme dans cette œuvre simple d'Abeilard que dans toutes ses lettres; c'est sa meilleure pensée, son poème de la fin du jour. Il a écrit dans cet arbre l'impression d'ombre, de paix et de recueillement qui descendait sur lui du hautdes montagnes, des boia et des murs de Cluny; ce tilleul, c'est Abeilard au soleil couchant. Il
avait créé pour son âme orageuse et désolée une ombre de rafraîchissement, comme dit Lamartine. Cette ombre vivra plus que ses lettres. On ne les lit plus; mais des générations de femmes, déjeunes gens, de vieillards sont venues, viennent et viendront rêver et s'asseoir sous l'arbre qu'il a planté.