MILLY
l^'^novembpo 1849.
J'ai fait mon pèlerinage à Milly, le jour de la lete des Saints, à ce foyer d'une mère sainte et pleine de grâce comme la Vierge. Une vieille femme, gardienne de la maison, ma ouvert le salon de famille aux vieux meubles d'autrefois, vide de ses hôtes. Les souvenirs de Milly, des Harmo-nies et des Confidences sont les meilleurs guides. La maison, le jardin sont bien tels que le fils les a peints dans sa description fidèle des Confidences, On reconnaît tout. Voici le vieux lierre enveloppant les murs, comme le souvenir les figures du foyer. Voici le jardin aride, le berceau de charmille, le bouquet d'arbres, près de la citerne rocheuse, l'allée de la prière au couchant où se recueillait sa mère, la montagne couverte de buis, les quatre pins toujours vibrants du bruit de la mer, dont les harmonies bercèrent l'enfant, le firent poète.' Aujourd'hui elles répandent leurs murmures de tristesse sur le foyer mort.
La vieille gardienne, comme la servante de Jocelyn* nous raconte le cœur de son maître. Elle ne sait pas que c'est un grand de la terre, mais elle sait bien son amour des pauvres gens.
Elle a connu Lamartine enfant, et elle le sert quand il revient sous le toit de famille.
— Votre maître est-il aimé de vous ?
— Oh I oui, notre monsieur, c'est notre bon Dieu; il nous dit, comme ça, que puisque Dieu lui a ôté ses enfants, il faut bien que les vignerons soient ses enfants. »
J'ai cueilli une petite branche de pin. Mon nouvel ami, sa femme et moi, nous visitons ce foyer désert et sombre, tout enveloppé de lierre, de souvenirs et de silence, nid du cœur dans la montagne, pauvre maison en deuil, touchante et sacrée comme un sanctuaire, à l'ombre de son bouquet de sycomores, de sapins, de pins et de tilleuls, dans son petit jardin triste comme un cimetière. Nous faisons notre pèlerinage, la veille de la fête des Morts, h cette saison d'automne où les souvenirs tristes tombent dans les cœurs comme les feuilles dans les vallées. Nous étions trois, un jeune homme,* cœur de poète et de citoyen, sa jeune et vivante femme, et moi. Noua sommes entrés avec respect dans le petit andos, nous avons suivi, en pleurant, à pas Ij^nts, les allées de sable rouge à demi effacées par les mousses et tes herbes qui étouffaient le bruit, nous avons respecté, comme Lamartine, Vallée sainte où sa mère allait s'entretenir seule avec Dieu,, au soleil touchant; nous nous sommes assis sous le fvieùx berceau de charmille, nous sommes entrés dans les salles vides et les chambres désertes^ nous : avona foulé le perron à demi brisé, recueillis, causant à voix basse, de peur de faire envoler les souvenirs, l'âme du lieu.
Mon ami, ému et vibrant aux souvenirs du foyer, comme les pins aux brises d'automne, se retira sous le berceau de charmille, s'assît sur le banc de pierre. Tout frémissant sous une brise de
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poésie, tenté par le génie du lieu, il tira des pages blanches d'un livre, et se mit à écrire au crayon des vers, d*après nature. Je le laissai seul à sa méditation poétique et me retirai avec sa femme. Je montai à mi-côte de la montagne, en face de la maison, et là, sur mon album, je dessinai une Vue de Milly, Téglise du village, la maison, cette autre église. Le soleil couchant éclairait les murs; les arbres, comme le génie de l'enfant. Le soleil et le génie sont frères, ils ont le don de la vie.
Quand j e revins, le jeune poète avait improvisé des vers charmants et mélancoliques, tout baignés des larmes d'automne, comme les feuilles jaunies tombées àterre. Son crayon avait été plus éloquent que le jnien. Ce duo d'art et de poésie m'a rappelé cette belle aventure du Voyage en Orient^ ce duel poétique de Lamartine et d'un poète arabe célé-i brant à l'envi une belle jeune fllle, dans un jardin de Syrie.
Au retour, nous passons devant la maison de Lucy. On me montre la terrasse, mais pas la tourelle haute et le torrent des Confidences. Le torrent n'est qu'un ruisseau, et la tourelle est absente. Le poète les a pris dans son imagination, pour romancer la scène et lui donner une poésie ossianesque. Il a idéalisé la maison banale de Lucy. A Milly, il a été vrai, la vérité est la plus belle poésie ; il n'a pas eu besoin d'idéaliser sa mère.
L'hiver approchait; déjà tombaient les premières neiges, c'était l'heure de partir, de dire adieu à ce pays, aux amis de Bourgogne. Je ne pouvais m'y résigner, je reculais toujout^s mon départ, un charme me retenait, un génie, une jeune fille. Je le sentais, en ce pays devait se nouer ma destinée.
Enfin, la veille de Noël, je fus à Monceai
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adieu à Lamartine. Il me retint, il me dit que son secrétaire, M. Paul de Saint-Victor, venait de partir pour Paris. Il m'ofirit, avec une gracieuse insistance, de rester avec lui; j'acceptai avec bonheur. Vivre près de lui, c'était le rêve de ma Jeunesse.
J'en ai le pressentiment, j'entre dans les plus belles années de ma vie. Dès le matin, je descends à la grande galerie, Je m'asseois à une petite tablo dans Tembrasure d'une fenêtre. J'ai devant moi un beau paysage, la terrasse, l'avenue, les vignes sur les coteaux, la vallée de Prisse, les montagnes, puis le pittoresque château de Saint-Léger, un manoir à la Walter Scott sur son promontoire de bois, une échappée sur la plaine, le Bocage de la Bresse. Dans sa nudité et son austérité d'automne, c'est un horizon inspirateur.
Je lis les lettres d'admiration ou d'injures à rhomme de 1848. Il y en a de médiocres et de belles, de jeunes gens, de jeunes femmes ot d'hommes. Les impressions de la France et du monde viennent battre son âme de leurs vagues. C'est la nature humaine étalée sur la table. Il y a de beaux cris de poésie de jeunes inconnus. Un surtout m'a saisi, plein de vers éloquents, où il compare le généreux Laniartine à Camille :
• • . • Quand Camille 8*élancâ Confiant sa vengeance à Téquité des dieux.
Je tente de répondre. J'ai souvent du trouble et de l'inquiétude. Il me faut m'incarner dans Lamartine, deviner, refléter son impression, son langage; il faut que le disciple s'improvise le maître, 1 écho de sa voix. Quelle tâche : écrire pour Lamartine!
Il est au travail avant moi. Des le chant du coq, il chante aussi ; il écrit dans son grand cabinet.
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près du mail des marronniers, devant son feu de sarmenis, sur ses genoux, son poème en prose de la Servante^ un roman populaire. 11 répond luimême aux lettres d*amis, aux lettres intimes ou d'élite.
On déjeune dans la grande salle basse, ornée d'un beau dressoir aux colonnes torses enroulées de ceps de vigne, un débris de l'abbaye de Cluny ; sur le drap rouge rayonnent les beaux plats de fleurs, de fruits, d'enfants peints par M"" de Lamartine. Deux buffets s'élèvent aux deux côtés de la porte. Là, à la grande table d'acajou, nous déjeunons. Le déjeuner est simple, composé de légumes et de fruits, peu de viande ; il la donne à ses lévriers. Comme l'Hindou, le maître n'aime pas la cbair, c'est un déjeuner pastoral. 11 y a, chaque jour, de belles pommes de terre dorées dans une terrine d'argent, un gâteau savoureux de courge. Nous sommes ti'ois, il n'y a de convives que les lévriers. Ils mangent, ils se promènent et dorment avec lui.
Après le déjeuner, nous promenons, à pied ou en voiture, Lamartine et moi seul, sa femme quelquefois, quand le soleil lui sourît et l'invite. Nous allons, par tous les sentiers de la vallée et des montagnes. Jejouis bien de son génie familier, de sa muse pédestre. Que de causeries sur la poésie, sur la politique, sur les affaires cruelles ! Les paroles d'abondance tombent de ses lèvres, belles, éclatantes comme les feuilles des noyers tombées à terre. La tête couverte d'un chapeau gris, même en hiver, la taille serrée dans sa longue redingote noire, ses lévriers autour de lui, il promène, cause avec ses vignerons, entre dans les maisons pauvres, visite les paysans, les vieilles femmes malades ou infirmes, fait des dons d'une main secrète, m'arrête sur. le seuil dans sa pudeur de charité, relève
les blessés du sillon, et mène la vie du Samaritain de l'Evangile.
Nous sommes dans un cloître de neige, dans la plus complète solitude. La vie est sévère et douce. Je suis en pleine intimité de ce cher génie. Personne ne vient troubler notre paix, c'est la paix de l'hiver, comme dans la symphonie recueillie des Saisons d*Haydn où Ton entend le grand silence. Je crains cet abandon pour Lamartine ; je sais bien que la neige arrête, mais aussi l'oubli, cette neige du cœux».