PREMIÈRE REPRÉSENTATION DE) TOUSSAINT LOUVERTURE
6 a\pil 1850.
En mars, Toussaint Louverture était prêt. Je fus à une répétition. La scène dans sa nudité obscure, dépouillée de lumières, sans éclat, sans prestige, ôtait toute illusion. Les acteurs, les actrices en négligé, aux figures terreuses, à la pâleur blafarde, dans leurs vêtements flétris, sans leurs brillants costumes, jouaient familièrement, en riant. Seul le puissant artiste, Frédéric Lemaître, dirigeait, animait, excitait, jouait tous les rôles tour à tour, mettait le feu au drame.
Au second acte, dans la scène solennelle entre le père Antoine et Toussaint, quand le moine l'excite au sacrifice par ces vers :
Si tu perds tes enfaats, un peuple les remplace, A ta vaste famille, aveugle, ouvre tes bras !
et que Toussaint hésitant répond ^
Je suis père avant tout !
Quand le moine tirant un crucifix de sa robe élève devant Toussaint l'image du divin Fils immolé par son Père au salut du monde, et sort, en jetant ce cri sublime :
Dieu no Tétait-il pas f
L'acteur qui faisait le moine, ayant mal dit, et manqué sa sortie, Frédéric Lemaître, furieux, calotta l'acteur, le repoussa, et se transfigurant soudain en moine dans ses longues basques de Robert Macaire, saisit le crucifix, le dressa devant l'acteur interdit, lui lança le beau vers, et sortit dans un mouvement magnifique.
Enfin, le 6 avril 1850, loussaint Louvcrture fut joué, au désespoir de Lamartine. La salle était comble, la foule frémissante, dans l'attente du drame. Un autre drame allait se jouer en même temps. On sentait à cette heure solennelle qu'à côté du héros noir Toussaint Louveriure, il y avait, caché au fond d'une loge, le vrai héros, le libérateur des esclaves, le grand cœur qui avait aboli leur martyre le 27 février 1848, précipité depuis dans l'abîme de l'impopularité. 11 y avait là, dans l'ombre, le grand homme que les petits politiques traitaient dédaigneusement de rêveur et qui avait réalisé ses grands rêves, l'émancipation des esclaves et l'abolition de la peine de mort, une république sans terreur. Ses ennemis étaient là. Ses amis étaient dans l'angoisse. Une chute ou un triomphe, c'était plus que le poète vainqueur ou vaincu ; c'était le grand homme sifflé ou applaudi. Le rideau se leva avec une lenteur émouvante. Le premier acte, enchanté de la poésie des Tropiques, ravit les yeux, et la Marseillaise des
Noirs chantée parjdes enfants, attendrit les cœurs. Près de moi, une loge, remplie de la famille Arago, applaudissait ardemment le poète du drame et le héros de la république. Nos inquiétudes passèrent, on sentait déjà le succès. Au second acte, un acte d'intérieur, Toussaint recueilli dans sa tour, en cette veillée d'angoisse avant l'action qui agite tous les grands hommes, l'entrevue du moine et de Toussaint, la scène finale où, par une parabole en action, il rassure les Noirs épouvantés de Tarinvée de la flotte française; tout cet acte émouvant grandit le succès.
Les autres actes suivirent dans un courant de bravos. Le troisièmeacte, où Toussaintdéguisé en mendiant aveugle, guidé par sa fille adoptive, surprend les secrets du conseil des généraux français, par sa ruse, où interrogé il révèle les instincts confus, le chaos de l'âme du Noir, cet acte original et nouveau, fit battre les cœurs et les mains par ses coups de scène et son foudroyant dénouement, la mort du traître Moïse, poignardé par Toussaint bondissant comme un tigre et s'élançant dans la mer.
Le troisième acte finit sur cette scène de mort, dans une explosion d'applaudissements. La salle était remuée, le succès était sûr. Le plaisir, l'émotion couraient sur toutes les têtes. Cet acte charmant et tragique, tour à tour, le plus beau du drame, avait conquis l'admiration. Dans cette mêlée pittoresque de noirs et de blancs, dans cette symphonie dramatique, plaisante aux yeux, sensible au cœur, il y avait un amour. Une idylle trav'ersait le drame ; à la force de l'héroïsme, l'amour mêlait^sa grâce. Il y avait l'éternelle et triste chanson humaine, une jeune fille qui aime toujours, un jeune homme qui n'aime plus. La fille adoptive de Toussaint, touchante comme la Mignon de Goethe, jouée par la charmante Lia Félix, sœur de
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Rachel, était négligée par le âls aîné de Toussaint pour la femme du général Leclerc. La beauté noire était vaincue par la beauté blanclxe« par la belle Pauline, sœur de Bonaparte :
CTest la grâce des blancs dont il est le génie.
Le quatrième acte, ridicule, œuvre de l'acteur, enfermé dans le banal souterrain des mélodrames, fut pardonné grâce aux vers d'une beauté charmante qui voilèrent de leurs lianes cet acte vide.
Enfin le cinquième acte s'ouvrit. Dans son camp éclairé de la lune mourante et du crépuscule naissant du matin, Toussaint harangue les Noirs avec une éloquence sauvage et les enflamme au combat. Les scènes tragiques se pressent l'une contre l'autre comme les vagues sur la plage du morne. Un parlementaire blanc arrive, avec les deux fils de Toussaint revenus de France. Si Toussaint accepte la paix, on lui rend ses fils ; il les perd, s'il veut la guerre. Il va céder, quand le moine accourt, lui montre le piège et le péril. La fille adoptive entend les pas sourds des soldats blancs se glissant sous les mornes, court au périls arbore le drapeau noir, le signal du combat, et tombe frappée.
La toile s'abaissa sur la victoire conquise. Quand le grand acteur jeta à la foule le glorieux nom de l'auteur, des salves de bravos acclamèrent Lamartine.
Victoire politique plus que dramatique. Toussaint Louverture eut un succès de réaction en faveur de la grande victime de 1848.
9 avril 1850.
J'ai entendu Lamartine à l'assemblée. Il a fait un grand et puissant discours sur le chemin de
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fer dô Paris à Avignon. Il a eu comme toujours le bonheur de rendre sa pensée en vivantes ims^es, il a appelé cette grande ligne te Détroit des Dar^* danelles, le Bosphore des chemins de fer euro-^ i?éen5. Plus loin il a réhabilité le crédit incarné dans les hommes, les grandes puissances financières du passé et du présent, Médicis, Jacques Cœur, Laffltte, Rothschild. Il a défendu ces réservoirs de l'argent, Slans une saisissante image : « Quand » vous voulez de la pluie, il faut vouloir des nuées. » (Mouvement général). Les réservoirs de Tindus- > trie sont précisément au crédit et à l'argent ce que » les nuées sont à la pluie qui féconde la terre. »
Toute l'assemblée a eu un frémissement comme au souffle d'une vérité. M. Achille Fould, ministre des finances, tous les banquiers, les hommes d'argent, tous les Juifs ont applaudi de leurs bancs par des signes de tête et des gestes le gêné-* reux orateur qui accourait à leur secours, qui les avait déjà secourus en 1848, mais qu'ils n'avaient pas secouru dans sa détresse. Sans rancune contre eux, il les défendait, mais il le faisait pour la république. Il est descendu de son haut principe, la création des chemins de fer par l'État, parce que l'État pauvre en 1850 ne pouvait plus les construire, et il a défendu le système mixte, pratique du concours de l'État et des Compagnies, attaqué par M. Grévy. Il a niontré sa souplesse de raison, la variété de ses dons. Puis des rails du chemin de fer, il s'est élevé à l'horizon de la république. Après la discussion financière il a dit sa grande pensée politique, la nécessité du travail à la misère, à la paix, au soldat de la république. >« Un peuple occupé est toujours un peuple raisonnable. »
Profonde maxime d'homme d'État, qu'il a gravée dans un dernier mot, un mot de triomphe pour la loi : « Par ce généreux sacrifice des sys**
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» tèmes, nous aurons remporté la victoire sur » l'oisiveté et la misère; sachez-le bien, c'est » aussi la victoire sur les factions. » L'assemblée tout entière a applaudi l'orateur souverain, comme on applaudissait autrefois Mirabeau quand il descendait des. hauteurs de la révolution et versait son fleuve d'éloquence sur une question de mines. C'était Mirabeau ressuscité 1 Lamartine a prouvé une fois de plus sa supériorité sur M. Thiers. On les a souvent comparés et on a jugé que Lamartine était un poète en politique, et Thiers un homme d'État. Ce jugement fut ébranlé en 1848, où Thiers perdit la tête le 24 février, où Lamartine la garda. La lanterne sourde de Thiers s'éteignit, le phare de Lamartine brilla sur la tempête.
Bien avant déjà, Lamartine avait révélé sa supériorité de politique pratique, oui pratique, en 1838 et en 1842, dans la question des chemins de fer; le bon public croyait que Lamartine ne l'aurait jamais comprise qu'en poète, et Thiers en homme d'affaires. Le bon public se trompait. C'est Lamartine qui devina, découvrit, prédit Tutilité, l'avenir des chemins de fer, contre la fausse science d'Arago.et le faux bon sens de Thiers qui les nia. L'homme d'État fut Lamartine, et Thiers le rêveur I Et voilà comme M. Prudhomme écrit l'histoire I
16 avril 1850.
Le travail, Lamartine l'a défendu encore dans sa charmante allocution pour la subvention du théâtre Italien. Contre le béotien M. Raudot, l'athénien Lamartine a relevé le grand mot d'aristocratie reproché par le bon sens grossier, au nom .des campagnes. 11 a glorifié la France républicaine
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d'avoir une aristocratie, l'aristocratie du travail, des arts, l'aristocratie du génie.
Il y a de la grâce et du cœur dans ce ravissant et généreux petifdiscours ! Comme il a raconté le patriotisme des artistes en 1848, réhabilité le luxe de la vie! Comme l'homme d'État populaire a le sens divin, le mens divinior de l'art! Il comprend que la France républicaine est toujours femme, et qu'il faut la charmer. « Ne faites pas mau- » dire la liberté par les arts. Soyons la répu- » blique de tous les talents et de tous los travaux. » Les théâtres font partie du patriotisme de la » France et de son importance à l'étranger. » Puis vient le finale entraînant, l'air de bravoure à la Ronconi, lancé au campagnard M. Raudot, l'ennemi du théâtre, dans ce dernier cri : Et pour répondre au dernier argument de M. Raudot, j'y réponds par un seul mot (Mouvement), j'y réponds on le bravant. « Oui, j'y réponds en le bravant, » cet argument, comme j'espère que vous le bra- > verez avec moi vous-mêmes au plein jour de la » publicité.
» Nous ne voulons pas, nous disent M. Raudot » et ses amis, faire payer par les provinces les » plaisirs de Paris, et faire payer par les pauvres » les luxes du riche I
» Eh bien I Messieurs, le bon sens ici répond » pour moi : Les plaisirs de Paris sont le travail et » la consommation des départements ; et les luxes » du riche sont le salaire et le pain de deux cent » mille ouvriers... C'est à eux que vous donnerez ces 60,000 francs! » (Très bien, très bien, marques nombreuses d'approbation. Une vive agitation succède à ce discours.
Par reconnaissance de ce discours qui sauva le directeur des Italiens, Ronconi, le grand chanteur bouffe et tragique, envoyait, chaque fois, une logo
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à Lamartine. Il en profitait peu ; enfin un soir, il fut tenté, on chantait le Mariage secret j, de Cimarosa. Il m*emmena avec lui. Nous étions seuls. Cachés dans une loge profonde, nous écoutions ce délicieux opéra comme d'une grotte au bord de la mer de Naples. L*ouverture a la douceur, la grâce, Tazur des mélodies de Tltalie. Les murmures joyeux des violons traversés de soupirs de flûte, semblent des gazouillements d*oiseauxet des voix de femmes cachées sous des bois d'orangers.
Sur cette aimable comédie d'intérieur, d'action tempérée, d'amour heureux,' écrite dans cette langue italienne qui est, à elle seule, une musique, court, jaillit une musique jeune, riante, pétillante de gaîté, fraîche comme l'aurore dans la joie de la vie. Tout rit en elle. Ce feu d'artifice musical lance ses fusées de mélodies rieuses et tendres, puis s^épanouit dans le ciel bleu de l'amour et de l'Italie, en gerbes d'étoiles sonores*
C'est un merveilleux chanteur, ce Lablachel un génie de verve, de hriOj d'entrain, de bonne humeur I II animait tout, il ravissait la salle de sa vie joyeuse ; ses lazzi italiens mêlés de lazzi français amusaient, enivraient l'auditoire! Lamartine, qui ne laisse pas courir sur sa noble figure, sereine comme la beauté des statues grecques, les plis du rire, souriait de plaisir, s'amusait à la verve magnifique de Lablache dans le rôle de Géromîno : Udite^ tuitt udite, cet air boufib, au rire fou. Il ne jouait pas son rôle, il le vivait. Oéromlno, c'était lui. Et le trio exquis des trois femmes, où chaque caractère vit dans le chant, quel esprit et quelle grâce 1 Et la prière tendre du ténor suppliant la fiancée du mariage secret de fuir avec lui, et le duo suave de la fuite au clair de la lune I
Au retour, Lamartine, aux fibres frémissantes comme un instrument à cordes, vibrait encore sous la musique de Cimarosa. Cette musique, si jeune, l'avait rajeuni. Elle lui avait fait oublier ses infortunes et ses douleurs ; elle le faisait revivre à ses beaux jours d'Italie, aux suaves souvenirs, aux amours, aux fêtes, au paradis de sa jeunesse. Son passé lui chantait au cœur. Il me chanta dans la nuit, de sa belle voix sonore, des airs du Mariage secret^ écho des airs populaires qu'il avait entendus autrefois chanter par les pêcheurs napolitains, dans ses courses en mer avec Graziella. Il préférait la musique joyeuse à la musique triste, la mélodie du plaisir, du charme et de la joie à l'harmonie de l'idéal, de l'émotion et de la tristesse. Les génies tristes ont besoin d'oublier leur vie.
Comme il l'a dit dans un commentaire : « J'allais » au théâtre assoupir mon âme, et laisser ravir » mes sens aux sons de la poésie de Rossini, ce » cantique sans paroles dont une seule note vaut » tous nos vers. » Il cherchait dans la musique bouffe un plaisir de l'oreille, une volupté de l'imagination. Elle lui détendait les nerfs. Ilaimaitdans la musique italienne la sirène de l'oubli. Il redoutait dans la musique allemande la fée de la tristesse. Comme il me dit ce soir-là : « Elle me pince les nerfs par ses notes douloureuses. » Puis, comme je la défendais, il craignit de me laisser une impression d'injustice envers elle, et Texalta à son tour. Je fis silence. Là, au fond de sa voiture, sous cette belle nuit étincelante d'étoiles, sous ce profond azur, image de l'idéale tristesse, il eut un accès d'inspiration. Il monta à la voie lactée de la musique, aux profondeurs enchantées, aux étoiles lointaines de Tinfini sonore. Il fit un voyage à plein vol dans ce pays mystérieux, il
m'emporta avec lui, sur ses ailes. Jamais sa parole n'eut un ressort plus lyrique. Je crus entendre ce divin andante du 15® quatuor de Beethoven, ce cantique d'action de grâces après une maladie, cet hymne d'instruments à cordes en plein ciel. Sa parole fut une musique nouvelle. J'eus l'illusion d'une symphonie d'étoiles. Je le quittai tout ému. Le soir, en rentrant, sous cette impression d'infini, je n'osai noter ce chant sublime. Le matin, il était trop tard. Mon réveil n'avait plus mémoire du rêve de la nuit. Je ne pus me rappeler aucune note de cette musique de la parole humaine évanouie, et ne gardai que l'impression d'un hymne du ciel infini dans l'espace et qu'on n'entendra plus.