‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 30 sur 74 · ANNIVERSAIRE DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

ANNIVERSAIRE DE LA RÉPUBLIQUE

22 avril 1850.

Quelle peine j'ai éprouvée hier et aujourd'hui à cette grande voix méconnue, raillée, brisée par l'assemblée malveillante, dans ses suppliants appels à la pitié pour, les condamnés à la déportation. Il n'a paseuunmotde colère et d'indignation. Il a répondu avec une noble douceur et une calme résignation aux insultes. Aune insolente provocation lancée par un député, il n'a pas voulu combattre. Il l'eût foudroyé sans peine. Il l'a couvert de sa généreuse magnanimité. II semble fatigué de la lutte. On sent en lui la lassitude du combat, l'écœurement de la politique, le dégoût des hommes. Dans tous ses discours, dans tous ses efforts pour sauver la république, on voit une persévérance sans espoir.

Le soir, quand il m'a demandé mon^ impression,

majeunesse blessée, irritée, qui eût aimé une vengeance contre Tinsolence du député à ce grand homme humain et doux, a dit : « Vous avez été trop généreux I »

Paris, 3 mai 1850.

J'ai revu Lamartine, c'est un beau jour, le ciel est bleu. Son cabinet long, étroit, négligé, est une cellule de poète, loin de la rue, ouvert sur des jardins, des bouquets d'arbres et de lilas.

Il m'invite avec une grâce charmante à promener au Bois de Boulogne, avec lui, sa femme, Dargaud, sa levrette qu'il caresse et qui se réjouit. Au dîner, la politique remplitla causerie. Il court mille bruits de coups d'État. Les hommes de la majorité sont fous, ils se perdent et inquiètent le pays. L'assemblée flotte incertaine. On consulte Lamartine, c'est la prudence de la république pour ses ennemis comme pour ses amis. Il ne croit pas à des choses sérieuses, c'est une agitation sans action, sans audace.

La causerie se replia sur lui. « J'ai incarné la catastrophe des monarchies et la renaissance des démocraties, » dit-il. Puis, parlant de ses collègues au gouvernement provisoire, il, les grava en quelques traits :

« Ledru-Rollin, un scélérat par vanité ; Louis » Blanc, frénétique de système, mais parfois moral; » Flocon, le courage de ce parti; Marrast, spiri- » tuel, griffonnant bien un décret. Pages, puéril, » mais dévoué, pur, saint, agréable à Dieu ; Marie, » avocat, a le plus résisté, dit-on, à l'abolition de » la peine de mort. »

Le soir, pendant que Lamartine parlait, son bulbul enfermé dans la chambre de M"*® de Lamartine, semblait raccompagner de sa voix qui tombait en gouttes de mélodie limpide, douce et suave.

4 mai 1850.

Le soleil est au ciel aujourd'hui, jour de Tanniversaire de la république, le ciel est bleu comme en Orient. Il éclaire la place orientale de la Concorde, l'obélisque sur son piédestal de porphyre avec ses sphynx et ses rois égyptiens. Le peuple est calme, modéré, ouvert, décent, plein de dignité, fidèle à l'ordre dans la république. C'est un 16 avril muet.

Lamartine l'apprend le soir avec bonheur. Il est couché sur son divan, caressant sa levrette. Il souffre toujours de l'estomac. Que Dieu le délivre de ses douleurs I

La fête est magnifique, le feu d'artifice illumine et resplendit. Les fontaines de la place de la Concorde jettent leurs eaux à travers des guirlandes de fleurs et de feuilles et sous la lumière des guirlandes de globes blancs qui semblent des colliers de perleslumineuses. Lalumière est douce et humide, l'eau transparente reflète mille couleurs suaves. Ce sont les fontaines de l'Alhambra, les palais des Mille et une nuits; c'est une féerie orientale. La promenade du soir est belle. Nous rencontrons, M'"'' Dargaud et moi, des jeunes filles, des femmes rêveuses, aux regards amoureux, aux bras de leurs époux et de leurs fiancés. Que n'ai-je ce bonheur I

5 mai 1850.

Lamartine a fait des vers pour une belle créole, M"' Hubert Delisle, des vers d'apothéose :

Quand cette enfant de Tlnde abandonna ses ondes, Les étoiles des nuits pleurèrent sur ses mâts, Et le ciel glorieux la fit voir aux deux mondes Pour que l'hymne des yeux jaillit de deux climats.

Dîné chez Lamartine. — Il cause de sa réponse

au roi Louis-Philippe, qui l'avait attaqué sous un » pseudonyme. J'ai répondu avec une page de » Vlmitaiion de Jésus^Christ à une page de vi- » triol. Ma mère m'a toujours dit qu'il fallait tou- » jours être bon, qu'on ne se repentait jamais » d'avoir été trop bon. » Lamartine a un accent touchant, pieux et tendre, quand il parle de sa mère. Il l'invoque toujours, c'est son ange gardien.

Il écrit en ce moment Geneviève, roman populaire pour les foyers du peuple. A propos de Geneviève : « On regardait en haut vers les classes supérieures et lettrées; j'ai regardé en bas, vers les classes inférieures et illettrées. »

Astable, se trouvait un homme de cœur, simple, naïf, recueilli, dévorant les paroles de Lamartine, le regard attendri et doux. C'est M. Beaune. Il est venu offrir 20,000 francs à Lamartine; c'est par reconnaissance, il lui a écrit dans une lettre touchante qu'il lui devait tous ses bons sentiments.

Au" salon, la parole de Lamartine décrivit le Bosphore : « Une rue d'eau de quatorze lieues contre » les montagnes à pic, une marge de terre de » quelques pas, des anses, des maisons sur les » bords, les navires passent et accrochent leurs » vergues dans les arbres de la rive, »

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