LES PREMIERES CONFIDENCES
Il est des jours de printemps tentateur, des aurores de fraîche lumière où l'oiseau s'envole du nid. Il est des heures où l'on s'ennuie au foyer, où le vent de la jeunesse se lève. L'esprit bercé par le chœur des génies, comme Obéron endormi, se réveille et veut atteindre ces charmeurs envolés. La vie alors semble une forêt enchantée. On s'y élance, on poursuit les divinités mystérieuses. J'ai fait ainsi, j'ai quitté ceux que j'aime, le vieux manoir, les bois, au bord de la mer où je lisais Jocelyn ; je veux connaître et aimer son poète.
J'ai vu son ami le plus intime, M. Dargaud. Il arrivait du Maçonnais, d'un long séjour d'automne au château de Monceaux, dans l'hospitalité du poète. Son amitié me présentera à Lamartine ; mais il attend une heure propice, il ne veut pas une rencontre banale. En attendant, il me parle de lui, et me lève à demi le voile de cette grande âme.
M.'' Dargaud est un charmant causeur. Son esprit allie le bon sens à la poésie. Sa tête brune, fiévreuse, au front large, ombragé de cheveux.
2 SOUVENIRS StJR LAMARTINE
noirs, aux yeux bruns, au nez ferme, aux lèvres fines et maîtresses de leur secret, a un caractère que Préaulta bien saisi dans un médaillon. Le corps est fort, un peu trapu, comme les chênes bas de son pays, le CharoUais. Il est de bonne heure tout à ses amis qui se plaisent à venir causer avec cet esprit matinal : Quinet, Michelet, Pelletan, Préault, Brian, Belloc. De jeunes inconnus aiment à s'asâeoir à son modeste foyer, à l'entretenir sur l'art, la poésie, la philosophie, la politique ; il a le charme.
Je suis arrivé à Paris à un moment décisif de la vie de Lamartine. La politique a pris entière possession de son esprit. La poésie ne coule plus de son âme qu'à gouttes rares, et seulement pour aider aux œuvres de charité de sa femme. Les récentes strophes, le Cheval^ le CoquiUage^ ont été faites dans cette intention. Il dédaigne, à cette heure, sa poésie, par une sorte de rancune, parce qu'on en a fait une arme contre sa politique. Il rêve, dit-on I Oui, il rêve, il a eu le grand et le beau rêve d'une politique nouvelle faite de philosophie, d'humanité, de religion. Il veut mettre Dieu dans la politique, l'homme y est trop.
J'ai regardé les paysages de Milly et de Saint- Point dans le petit salon de Dargaud. Le poète ne veut pas être né à Mâcon, mais à Milly, son nid bien-aimé. C'est là qu'il retrouve la poésie. Il a raison; son corps est né à Mâcon, mais son âme est née à Milly, sous l'amour et la prière de sa mère, sous les pins du petit jardin, murmurant du bruit de la miar, double image de sa poésie.
n janvier 1843»
Lamartine va passer le Rubicon. Repoussant les faveurs offertes, un ministère, Tambassade
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de Londres ou de Vienne, il va aborder à la rîve de l'opposition. Il n*a pas l'ambition des honneurs, mais des idées; il sacrifie sa fortune à sa conscience. Son entrée dans cette haute aventure sera solennelle. Il appuiera le ministère dans sa politique humaine du droit de visite, •— ' droit de sauver les noirs sur les navires recruteurs d'esclaves de la côte d'Afrique ; — mais il l'attaquera dans son système antilibéral à l'intérieur, antinational à l'extérieur. L'occasion sera la discussion de l'adresse. Il inaugurera sa troisième phase politique, qui n'est pas contraire aux premières, qui n'est que le développement harmonique de sa pensée. Quoi qu'en disent les langues légères, sa carrière politique est une. Il est toujours l'homme de la poUtigue rationnelle, de sa brochure de 1831, dont, par une insouciance irrespectueuse de ses œuvres, il n'a plus un seul exemplaire. Il a déposé dans ce livre d'hier toutes ses pensées d'aujourd'hui, des prophéties qui s'accomplissent. Le fleuve est sinueux, mais il roule la même eau, et s'élargit seulement des sources recueillies dans sa course.
Aujourd'hui dans la rue, au bruit des voitures, Lamartine a exposé à son ami les idées du discours dans lequel il inaugure son opposition. Démosthènes allait préparer ses discours au bord de la mer, pouraguerrir son éloquence à ces flots tumultueux, image du peuple athénien. Lamartine n'a, hélas I que le bruit prosaïque de la rue pour aguerrir sa parole. Si le discours de la tribune, me dit Dargaud, ressemble à celui de la rue, il sera magnifique.
Les trois premiers orateurs de la Chambre sont Guizot, Berryer, Lamartine. Guizot, avec sa tête sévère, son attitude hautaine, son geste impérieux, son accent grave, a le prestige de l'auto-
rite; Berryer a Taction, il est éloquent de la tête aux pieds, il a la voix sympathique, le geste passionné; sans pensée et sans style souvent, il a des frémissements oratoires ; c'est un acteur sublime. . Lamartine n'a pas sa chaleur dans le débit et le geste; mais il est plus noble, plus penseur; il a le style royal et l'abondance de l'inspiration. Berryer reconnaît bien cette supériorité deLamartini^ Un jour, dans un étonnement d'admiration, il lui disait : < Comment avez-vous pu prononcer qua- » torze discours dans la discussion de la propriété » littéraire! Lorsque j'ai fait un discours et une » réplique, je m'estime heureux ! »
Lamartine conquerra une partie des qualités de Berryer. Aujourd'hui, il n'est pas assez contenu, il déborde trop d'idées et d'images. 11 le dit luimême, < mon style n'est pas assez gravé. > Le fleuve est trop large. Qu'importe, il a la force, la .pénétration, et seul, entre tous les orateurs, il a le génie.
Paris, 29 janvier 1843.
Avant-hier, Dargaud a fait une longue promenade avec Lamartine. Que je l'envie !
Lamartine ne pensait pas prendre la parole ce jour-là: il avait en tête des soucis d'afi'aires domestiques, lourd boulet qu'il traîne toujours derrière lui. Il est allé à la Chambre. Quand il entra dans la salle, on discutait l'adresse ; M. de Camé finissait son discours. Tocqueville allait monter à la tribune. Lamartine, trouvant l'heure opportune, demanda à M. de Tocqueville la cession de son tour de parole. M. de Tocqueville hésitait; Arago et Odilon Barrot le décidèrent à laisser combattre ce nouvel et puissant ami qui venait à l'opposition. .
Lamartine, une fois à la tribune, a fait plus qu'un discours, mais un acte. Il a fait un adieu solennel, attristé et résolu aii passé, il est entré avec un élan intrépide dans l'avenir. Ce discours est une prédiction. Son effet sera immense. Il a été salué par des applaudissements, Lamartine en a été heureux. Il l'eût prononcé, quand même, au milieu des huées, parce que ce discours était un devoir. De ses paroles, il n'a regretté qu'un mot accusateur lancé dans le feu du combat.
Guizot, accablé sous cette parole, non préparé à une réplique victorieuse, a sacrifié Villemain à son impuissance, et l'a jeté à la tribune. La parole spirituelle et élégante de Villemain n'a su trouver que de petites personnalités dont Lamartine a ri. Après sa réplique, Villemain, descendu de la tribune, a abordé Lamartine et lui a dit : « Vous ne voulez pas du pouvoir. — Non, lui a répondu son vainqueur. -^ Alors, vous marchez vers une place dictatoriale. »
Ce discours a ému le monde qui pense et vibre en France. Michelet a écrit à Dargaud dans un mouvement d'admiration : < Quelle jeunesse dans Lamartine I que d'élan, que de puissance ! » Et Béranger lui a écrit : * Vous êtes un admirable révolutionnaire! »
Mole est l'homme de la cour, Guizot l'homme du passé, Thiers l'homme de la guerre, Lamartine l'homme de la paix.
Ses anciens amis disent qu'il court aux aventures. Oui, aux gi'andes et nobles aventures. Pendant qu'ils s'oubliaient dans les délices de la Capoue orléaniste, lui se levait avant le jour, et courait droit aux progrès nouveaux. Une anecdote du moment le caractérisera.
Un de ces jours, un libraire éditeur alla visiter Cousin. Il avait besoin d'un article sur Jésus-
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Christ, il comptait sur le talent de Cousin ; à son grand regret, le spirituel philosophe refusa. L'œuvre était délicate, diflacile, périlleuse; réditeur avait compté sans la prudence du philosophe, plus ami de Platon que de la vérité. Il le supplia en vain, et se retirait désolé; il avait déjà descendu plusieurs marches de Tescalier, lorsque Cousin accourut, se pencha sur la rampe, rappela réditeur, et lui dit gaiement : « Allez voir Lamartine, il vous le fera, il brûle de se compromettre! »
Le mot, charmant d^esprit, est à la gloire de Lamartine. Oui, il brûle de se compromettre. Oui, pendant que le philosophe dort dans son indifférence, Lamartine brûle de combattre pour la vérité, d'immoler son repos au devoir, de sacrifier sa vie aux grandes causes. Il peut dire la belle parole de Marie-Antoinette : «Mon devoir est mon plaisir. » Il n'y a que les grandes âmes qui brûlent de se compromettre. Vivent les grandes âmes f
Paris» 21 février 1843.
Je n'entends pas la voix encore, mais j'écoute récho. L'écho est vibrant et fldële, c'est un cœur d'ami. Il m'ouvre la nature intime du poète.
Aujourd'hui M. Dargaud m'a parlé des lettres de Lamartine. Il écrit avec une grâce admirable, mais avec une bienveillance un peu légère. Il répond aux idées plus qu'aux personnes. Il prodigue les lettres charmantes, sans être inspiré par un attachement personnel. Il a écrit à des femmes trois lettres qui les rendront folles d'amour, bien qu'il n'ait pas voulu enivrer leur cœur. Il jette à pleines mains les roses. Il ne met rien de son cœur dans ces réponses aimables à
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des âmes enthousiastes. C'est une politesse de poète, mais l'homme est très réservé. A propos de cette réserve, Dargaud me dit qu'un jour il le pria de le recommander personnellement, et sortit en lui disant : < Je crains l'oubli, malgré votre assurance donnée, à cause de vos nombreuses affaires. :» Lamartine lui répondit en lui serrant la main : € J'ai beaucoup d'affaires dans la tête^ mais peu dans le cœur. »
Pari8,.S5 février 1843.
îl y a quelques jours, séduit par le soleil, par les sourires précut*seurs du printemps, le poète est monté à cheval, et s'est longtemps promené au bois de Boulogne. Après le travail du matin, il aime à se baigner dans l'air des bois, à jeter au vent, au galop du cheval, les soucis, les fièvres de sa vie. Il se promenait ainsi, bercé par la course rapide, lorsqu'au tournant d'une allée, lancé au galop, il arriva droit sur Villemain, qui se promenait à pied ; il arrêta court son cheval frémissant devant l'orateur vaincu, qui, souriant, lui dit avec une bonne grâce spirituelle : « Vous voulez donc m'écraser toujours! Je me garderai de vous répondre dans la prochaine discussion. — J'en suis très content, riposta Lamartine avec une courtoisie flatteuse, parce que c'est vous que je crains le plus. »
« Qui attaquerez-vous ! dit M. Villemain. — Le système. — Mais, c'est le roi ! — Non, le système. » Et ils se sont quittés.
Son compagnon de promenade lui dit alors : « A > la tribune, on vous fera l'objection de Villemain. y> si vous attaquez le roi, c'est absurde, insensé. « C'est vrai, » répondit Lamartine, puis après un moment de réflexion silencieuse, il reprit : «Il y a
» trois choses : la charte et le roi, je les respecte; » le ministère, je Taime; puis la tradition monar- » chique qui s'est incarnée dans les ministères, » et qui n'était tolérable que du temps de Casimir
» Périer Si Guizot m'attaque, je lui répondrai
» cruellement; je lui dirai : La coalition de 1839 ^ était odieuse, elle attaquait irrespectueusement » la royauté, et votre politique cependant était
» humble je voies défie de m'empêcher devons
» plaindre. >
Ce beau trait, magnifique de dédain et de grandeur, jaillit au co.urs d'un entretien intime. Il l'a gardé et noté dans sa mémoire comme une arme pour un jour de combat. 11 est possible qu'il ne le produise pas à la tribune, ce noble cœur sacrifiera l'éloquence à la modération, un beau mot à une bonne action.
L'entretien du bois de Boulogne a eu son immédiate utilité. Lorsque Lamartine est entré à l'assemblée, M. Delessert lui a lancé la question perfide : Qu'entendez-vous parle Système ^To\it frais encore de la conversation du bois, il a très bien répondu et paré le coup. C'était heureux, car M. Sébastiani l'aurait dit au château, si la réponse avait été suspecte.
Lamartine, dans sa gloire nouvelle d'orateur, attire le talent des artistes. Ils veulent le peindre et le sculpter; mais il s'y prête peu, il a horreur de poser. Pourtant il s'est résigné, il a choisi un modeste et grand artiste, un élève de la Grèce, Louis Brian. H fait le buste antique de l'immortel génie. Lamartine désirerait un. buste jeune, sans les rides de l'âge mûr. Son ami Dargaud a combattu son désir, le buste doit avoir selon lui, non la beauté en fleurs, mais la beauté mûre, et garder les traces des profondes inspirations et des nobles douleurs. 11 lui faut la jeunesse éternelle
de l'idéal, le portrait du poète et de l'orateur, et non du rêveur de vingt ans.
C'est l'image que la ville d'Arles demande et veut lui élever dans son musée, en reconnaissance du chemin de fer, qu'en dépit de l'opposition de M. Dufaure, le grand orateur lui a donné.
Arles, la fille de la Grèce, s'est souvenue qu'Athènes récompensait ses génies par des statues.
Lamartine, malgré tous ces hommages, est son juge le plus sévère. Il a des mots passionnés contre lui-même. Le souvenir de sa mère, cette femme charmante, bonne et s.upérieure, lui monte souvent au cœur, et alors il dit : « Je ne suis qu'un misérable auprès de ma mère. »
Paris, 4 mars 1843.
Le discours du 2 mars a été magnifique. Guizot a envoyé le lendemain M. Denis vers Laftiartine pour lui exprimer son repentir d'avoir été trop loin, et lui dire qu'il était fatigué et le priait de ne pas l'accabler.
Thiers a dit à Lamartine : « J*ai un grand talent » parlementaire, plus que cela même ; mais je n'ai » pas votre profusion d'iinages, d'idées, de génie : » vous m'avez empêché de montera la tribune, je » n'aurais pu qu'être faibJe après vous. »
Arago lui a dit :< Vous êtes le premier orateur » parlementaire qui ait paru en France. » ;
< Les maîtres de la tribune ont salué le grand
maître.
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