LE LIVRE D'UN AMI
10 mai 1S50.
Lecture des Nouvelles Confidences. Une parole m'a touché comme une religion. C'est son acte de douceur sainte. « Je ne voudrais pas même qu'un
mot réfléchi, hostile à quelqu'un, restât après moi contre les hommes qui me survivront un jour. La postérité n'est pas l'égout de nos passions ; elle est l'urne de nos souvenirs, elle ne doit conserver que des parfums. »
Je lis avec émotion et piété le récit do la vie de sa mère, les paroles de sa mère, le matin près de son lit, la sortie de l'église, le groupe de famille sous le porche élevé où apparaît sa mère, l'ange maternel entouré de ses cinq filles, belles et pieuses, aux regards émus de son fils, dans l'auréole des vierges. Il l'a placée là comme sur un piédestal sacré ; c'est son apothéose à l'ombre de réglise. Cette Niobé chrétienne reste dans le souvenir comme la Vierge dans l'Assomption. Il Ta peinte avec la grâce et la sainteté de l'adoration. C'est une fresque touchante d'un Raphaël filial.
Revu Lamartine. Il a parlé de Napoléon. Il le déteste. « A dix-huit ans, je fis un discours dans un » banquet contre Napoléon. — Quelles que soient » mes destinées nationales, je ne regretterai » jamais ce jour. Exemple de despotisme: je vou- » lais apprendre l'anglais, le préfet communiqua » un ordre de l'Empereur qui défendait de » prendre des leçons d'anglais; l'anglais était l'es- » prit libéral. L'empire c'est la police. Quand il » tomba, je sentis un poids de trente atmosphères » de moins sur le corps et la pensée. Napoléon a été » un meurtrier d'idées, un saccageur de vérités. »
Lamartine est le seul homme d'État en France qui n'ait pas encensé l'idole. Poète, il l'a nàaudite. Orateur, dans son discours de 1840, il a prophétisé le retour de l'empire.
Il mai 1850.
Tous les jours, nous promenons au bois de Boulogne. Lamartine aime à se baigner dans la fraî-
cheur de la campagne avant d'aller à rassemblée, avant de descendre dans la poussière de l'arène. Il va au Bois, à l'heure où il est désert, où le tourbillon des chevaux et des voitures ne le trouble pas encore. Quel enchantement de marcher près de lui, d'entendre sa parole libre, vibrer aux brises du bois, et s'envoler comme les oiseaux dans le ciel .
Aujourd'hui, dans le recueillement du bois, la causerie s'est posée sur le livre de Dumesnil : La foi nouvelle cherchée dans Vart. Lamartine le trouve trop vague, trop voilé ; il a tellement le goût de la lumière; il a du Voltaire, il est simple, peu inquiet, il repose dans la sérénité. Il ne comprend pas le moyen âge, ce clair-obscur de l'histoipe, l'art flamand, ce clair-obscur de la peinture, la symphonie, ce clair-obscur de la musique.
Je lui dis le sens du livre de Dumesnil. « Paul Potter, c'est la sympathie pour les animaux; il les aime comme vous, il vit avec eux, il les réhabilite; le moyen âge les avait maudits, la foi nouvelle sera la sympathie pour les animaux, l'avenir les aimera comme l'Inde les aime, il aura sa douceur, sa tendresse; Ruysdaël, c'est la sympathie pour la nature ; Rembrandt, la sympathie pour les pauvres ; Haydn, la prière sereine; Mozart, l'amour ému, tendre de l'avenir ; Beethoven, l'union, la liberté, l'héroïsme; Weber, la sympathie pour la nature, l'amitié avec les arbres, les vents, les eaux, leur âme confuse. Voilà la religion, la foi nouvelle entrevue dans les peintres et les musiciens. » * Lamartine m'a dit : « C'est bien, mais vous le dites avec plus de netteté que le livre. » Je sentis qu'en lui donnant d'abord la sympathie pour les animaux comme foi de ce livre, je l'avais touché... Sa levrette bondissait près de nous dans les tailles rajeunies et les herbes en fleurs.
Après la promenade au bois qu'il faisait chaque jour, pour se reposer du travail du matin, pour se rafraîchir et revivre dans la nature et l'amitié, nous sommes revenus au foyer. La causerie du soir s'attrista dans la politique, la folle loi du 31 mai. < J'ai combattu la loi électorale. Le de- » voir du gouvernement, c'est d'être non la sou- • » veraineté sur l'opinion, mais la souveraineté de » l'opinion. Il crée lui-même une armée à la mi- » sère. Le gouvernement provisoire avait absorbé » les classes dans un même droit. »
On le voit, c'est à tort qu'on juge Lamartine un poëte, un rêveur en politique, ignorant des hommes et des choses. Sa qualité maîtresse en politique est au contraire le bon sens. La splendeur de la forme voilait la fermeté du fond, comme la carnation cache les os du corps. Sa langue lyrique donne rillusion du rêve. Il avait du poète, du vates, la longue vue des événements futurs, le don de prophétie. Il n'était pas même rêveur en poésie, son lyrisme avait l'élan héroïque de l'action.
17 mal 1850,
Soirée chez Lamartine. La réunion est distinguée : Dupont-White, Dargaud, une ravissante petite femme du Midi venue au commencement, M"** d'Aran, figure pâle et souffrante, aux yeux noirs, doux et fins, voilés sous de longs cils, élégante et frêle, délicate, toute charmante. M. Valette, un professeur de philosophie, sa femme, gens de bien, de cœur, d'enthousiasme, de vrais amis; Louis deRonchaud, un jeune homme du Jura, doux etblond, un poète des montagnes, figure claire aux traits fermes et fins, qui se gravent comme une . médaille. Puis l'archevêque de Paris, Monseigneur Sibour. Il est petit, il a l'œil du Midi, il aime à
causer, il parle lentement, il cherche et hésite ; il est libéral, opposé à la politique de rassemblée et du gouvernement. La loi sur l'enseignement Ta affligé : elle jette le clergé dans Tarëne, elle le livre aux passions. Lamartine l'approuve et dit: « Elle ôte au prêtre son inviolabilité. > Lamartine juge l'archevêque après son départ : « Il est bon, » il a un haut bon sens; il n'a pas beaucoup d'es* » prit. Paris est heureux de l'avoir, le peuple ne » le sentant pas hostile. »
Lamartine qu'on dit si ignorant des hommes, excelle à les juger. Avec ses amis, il lève son voile de bienveillance banale. Un jour, je lui parlais de ce bon et timide Sauzet qui s'évanouit si bien à là faiineuse séance du 24 février où Lamartine proclanïalegouvernementprovisoire,dontCormenin disait qu'il avait plus d'idées que Lamartine, et qui avait attaqué Lamartine. Je demandai au lion son opinion sur le mouton; quand il daignait avoir de l'esprit, il l'avait terrible, il me répondit ce mot d'ironie mortelle : « C'est une bête éloquente ! »
18 mai 1850.
Belle course au bois de Boulogne avec M. et M"' de Lamartine et Dargaud 1 Nous causons à pas lents, dans les sentiers pleins de hautes herbes, sous les chênes et les bouleaux. Le soleil est doux. Les arbres jeunes sont baignés d'une lumière blonde et d'un air tiède. Les herbes sont tachetées çà et là d'ombre et de lumière transparentes. M™' de Lamartine cueille des fleurs sauvages» La petite levrette court et bondit autour de nous. — C'est un l**' mai, dit Lamartine.
Le jour est un épanouissement de jeunesse, de lumière, de sève et de vie. La nature aime, et il y a amitié entre elle et nous. Je le sens, elle a une
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âme vague, confuse, flottante qui nous pénètre et nous attendrit. La causerie s'en va douce et lente, ainsi que nos pas, sur mille choses fugitives qui passent comme Teau. On s'arrête parfois devant les collines de Meudon, toutes voilées de bois et de vapeurs bleues qui apparaissent au loin, au bout d'une allée en pente, entre les arbres.
Nous revenons, Lamartine nous parle de Chateaubriand. « Je me souviens qu'un jour, sous » un tronc d'arbre, dans les montagnes duBugey, » je dis à Montchalain, à Virieu, au moment oii » -j'étais le plus fanatique d'Atalaet de René: c'est » beau, mais ce n'est pas le vrai beau, c'est trop » apprêté, maniéré; Chateaubriand est un comé- » dien, il n'a que la sincérité de la phrase. »