‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 34 sur 74 · DÉPART POUR L'ORIENT · texte numérisé non relu

DÉPART POUR L'ORIENT

10 Juin 1850.

Nous vînmes de bonne heure, Dargaud et moi.

Lamartine partait pour l'Orient à sept heures du matin. Il allait remercier Abdul Medjid de son don magnifique, et visiter les terres données par le Sultan, dans l'Asie-Mineure, près de Smyrne.

Las des épreuves de 1848, dégoûté de la France, il rêvait de se retirer dans l'hospitalité de TOrient. Poète en tout, il ne pouvait se résigner à la vie prosaïque d'Europe. Il ne suivait pas comme Béranger une voie rectiligne, et ne rédigeait pas un traité de librairie comme V. Hugo avec la science d'un notaire. En affaires, il tentait les grandes aventures comme les héros antiques ; il allait, tel que les Argonautes, à la conquête de la Toison d'or.

Il parla tous ces jours de l'Orient, il l'aime. « L'homme y est noble, nous disait-il. La poli- » tessey est à un degré de religion et de solennité- » L'âme y est grave, profonde et contemplative. » Ils ont à la bouche des proverbes divins, ils » parlent comme Job et Salomon. »

Un homme long et maigre, à physionomie rustique, taillé pour les longues marches, entra. C'était M. Dubois de Cluny, un ami de province qui cachait un homme éminent sous la simplicité et la modestie de son attitude. Il se tenait toujours à l'ombre et dans le silence. Il avait un culte pour Lamartine, il l'écoutait, le regardait avec ravissement. Lamartine avait le don de faire jaillir son esprit original, sa verve bourguignonne, pleine de sève et de saveur. Ame élevée à l'air libre de la campagne, il avait la poésie de la jeunesse et le bon sens' de la maturité. Son amitié alliait l'admiration et l'indépendance. Lamartine aimait cette voix sincère, ce conseiller libre, cet ami pratique qui le guidait dans les abîmes de ses affaires, et le secourait dans ses infortunes. Retiré près des ruines de l'abbaye de Cluny, dans le culte du passé, des figures de Saint-Hugues et de Pierre le Vénérable, il avait quitté son foyer, sa famille à plus de 50 ans, pour se dévouer avec l'élan de la jeunesse, créer, diriger, corriger cette belle édition des œuvres de Lamartine illustrée de commen-

taires. Son amitié avait la fidélité et le dévouement du chien. Il couronnait toutes ces vertus charmantes par une belle foi religieuse, pleine de douceur, d'indulgence, de pitié, pour les fautes humaines. Pour lui, on n'était jamais coupable, on était toujours malheureux,

Lamartine lui dit : < Dieu est présent attentif à » toutes les heures de notre vie. Il est toujours » près de nous, regard, oreille, amour. » Ainsi la causerie familière était montée à Dieu, l'inspiration était devenue une prière. C'est sa nature bénie. Il parla de Dieu avec l'accent, le regard, le cœur et la sérénité de l'Arabe dans le cloître solennel du désert. Il est religieux comme l'Orient.

Nous lui serrâmes la main, en lui faisant nos vœux d'heureux voyage. Il me donna rendez-vous à son retour à Monceaux. Deux mois après, il devait revenir.

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