‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 35 sur 74 · LETTRE DE M"»« DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

LETTRE DE M"»« DE LAMARTINE

Juin 1850.

Marseille, jeudi.

« Nous nous embarquons pour lever l'ancre au jour demain. Je viens de visiter notre navire, il est beau, très propre, très commode, et, dit-on, très bon marcheur. Nous y avons des arrangements parfaits. S'il plaît à Dieu, la traversée sera bonne. Mais M. de L. est parti si malade (sans pourtant être en danger comme se plaît à le dire les Débats) que j'ai eu mille tourments en route. Le vent du Nord soufflait sur le Rhône une rafale glacée. Il n'était guère possible de lui faire prendre les précautions nécessaires, ni la diète délayante indispensable à sa poitrine en feu. S'il avait été dans

son état naturel le voyage aurait été heureusement commencé, car les voyageurs étaient ou amis ou sympathiques. Il a été entouré de prévenances respectueuses, et partout où il a été reconnu, il a été salué affectueusement, jusqu'à repéter tout l)as : Vive Lamartine I On semblait respecter son incognito, tout en trahissant ses sentiments.

» Le Rhône était majestueux. Cet air de tempête et de tourbillon ne messied pas à cette nature fortement accentuée. I/arrivée de Marseille était splendide. On ne pouvait s'empêcher de jeter un cri à l'aspect de la mer, en sortant d'un tunnel obscur, qui dure 9 minutes de chemin de fer] C'est d'une longueur presque effrayante. Si on ne comptait que par sensations, on dirait qu'il s'est passé une demi-heure de nuit au milieu d'un jour d'été. C'est une éclipse saisissante. Notre pauvre Monceaux nous souriait de son mieux, fleurs, fruits, soleil, rien n'y manquait, mais je ne l'ai ni abordé ni quitté avec plus de serrement de cœur! J'ai dit vos bons souvenirs aux êtres inanimés, et je les garde là, où rien ne s'oublie, en moi. Merci de me les avoir écrits I

» Reine Garde vient de nous arriver avec trois cents vers, les meilleurs qu'elle ait faits. Elle a été charmante de simplicité de cœur. Elle aurait voulu me suivre comme femme de chambre 1 A Aix, on la fête beaucoup depuis la dédicace. Dites mille et mille choses à M. et M"* Dargaud et à tous ceux qui vous parlent de nous, M. de Saint-V., M. Pelletan, Laguéronnière, etc.

» Adieu, pensez à nous. »

29 août 1850.

Président du Conseil général, Lamartine a fait un discours à Fécole normale de Mâcon, C'est le commentaire de la loi de 1850 ; il a donné des conseils pratiques d'application aux maîtres et et aux élèves. Il a dit les difficultés et les périls de la loi. Partisan de la séparation de TÉtat et de rÉglise, adversaire de la fausse alliance du Concordat et du faux accord tenté dans la loi d'enseignement de 1850, il la juge de haut, et dans le juste et impartial équilibre de la justice.

« Cette loi, dit-il, établit des rapports quelquefois utiles, quelquefois dangereux, entre l'enseignement laïque etl'enseignement sacerdotal. Elle met trop près l'un de l'autre le siècle dans le sanctuaire et le sanctuaire dans le siècle... »

Et il fait la part équitable à chacun : « La civilisation appartient à l'État ; la religion appartient aux familles... Voilà la distinction établie, en 1789, entre l'Église et l'État, distinction qui est à la fois l'indépendance de la raison humaine et l'indépendance des cultes....

» Mais la morale fait partie de la civilisation. Que dis-je, elle en fait la base ; et la morale aussi fait partie de la religion, car toute morale puise son principe et sa sanction dans l'idée de Dieu...

» Que s'ensuit-il ? Et ici, écoutez-moi bien, car c'est là le nœud, le point de conjonction de la loi d'enseignement de 1850, entre l'Église et l'État. Il s'ensuit que, à ce point précis de l'enseignement, la civilisation et la religion se rencontrent dans une même pensée : Enseigner de concert une même morale aux enfants du peuple.

» C'est dans ce sens et dans ce sens seulement que toutes les nations disent dans leur code : L'enseignement doit être religieux.

SOUVENIRS sua LAMARTINE 228

» L'enseignement doit être religieux, c'est-àdire rinstituteur doit respecter, au nom de l'État, la religion de la famille dans la conscience des enfants de différentes religions que l'État lui livre et lui confie.

» L'enseignement doit être religieux, c'est-à« dire l'instituteur doit pénétrer ces enfants avant toute autre idée de cette idée suprême et souveraine, de cette idée de Dieu, qui est le premier et le dernier mot de la raison humaine, de cette idée de Dieu qui est la vie et la clarté de l'intelligence, et sans laquelle tout serait mort et ténèbres dans notre âme, comme dans un second néant. Car l'opposé du néant, c'est l'être, et l'être des êtres c'est Dieu I

» L'enseignement doit être religieux, c'est-à* dire l'instituteur doit enseigner aux enfants toutes les conséquences morales qui résultent en pratique de cette notion suprême de Dieu, auteur de notre être, inspirateur de nos consciences, juge de nos actes, rémunérateur de nos vertus. Il doit agenouiller sans cesse dans ses leçons l'&me de ses disciples devant cette conception, devant cette idée, devant ce nom de Dieu qui remplit tout, qui explique tout, et sans lequel rien ne s'explique ni avant cette vie^ ni pendant cette vie, ni après cette viel... »

Yoilà la vérité sur cette question de feu de renseignement, qui ne devait pas s'éteindre, qui devait embraser plus tard une nouvelle république. C'était la vérité dite avec une logique éloquente et souveraine. Puis de cette hauteur, il descendit dans les replis de la loi, dans les devoirs de l'instituteur et du prêtre. « Vous y représentez la famille civile, ils y représentent la famille religieuse. Ces deux attributions qu'il aurait mieux valu séparer, vont se toucher, mais ne doivent ni se con-

fondre, ni se contraindre; nous maintiendrons sévèrement cette barrière entre les deux enseignements pour prévenir ces usurpations de l'enseignement ecclésiastique exclusif sur l'enseignement laïque et de renseignement laïque sur les consciences et sur l'enseignement religieux... »

La loi de 1850 avait fait pencher la balance du côté de l'Église; par la loi fatale de réaction qui règne dans l'histoire, l'État devait faire pencher de son côté, de tout son poids, la balance. Lamartine avait déjà, en 1849, signalé le péril, Vathéisme danslepeuple. Voilà pourquoi il disait aux instituteurs : l'enseignement doit être religieux. Il semblait pressentir qu'un jour une nouvelle république chercherait la séparation de la morale et de Dieu, au lieu de la séparation de l'État et de l'Église. S'il désirait la séparation de l'Église et de l'État, il voulait l'union de la morale et de Dieu, de l'idée suprême et nécessaire, supérieure à tous les cultes et à tous les états. Qui eût dit qu'un jour, une république infidèle à ses principes, chasserait le Christ de ses tribunaux et de ses écoles, voudrait proscrire l'idée de Dieu, et enseigner une morale sans Dieu, un athéisme d'État!

Page 1