UNE LECTURE A MONCEAUX
Le 4 octobre 1850 j'entrai dans son cabinet de travail vers dix heures et demie du matin. Il m'accueillit avec son sourire triste. Il était assis dans son vieux fauteuil, à sa grande table. Génie matinal, il s'était levé avant le jour, avant les serviteurs, au chant du coq, aux lueurs des dernières étoiles, dans la nuit claire d'automne. Ses lévriers dormaient couchés à ses pieds dans l'épaisse four-
rure de sa pelisse hongroise. Son favori, Fido, cherchait sur ses genoux les caresses du maître. « Il leur faut, disait-il, de la chaleur et de Tamitié. »
Sa plume au manche d*os blanc se reposait de sa longue course, près de grandes feuilles couvertes d'une écriture fine, courante, rapide. Le style, c'est l'homme, a dit Buffon. L'écriture aussi c'est l'homme. L'écriture de Lamartine avait son élégance et sa grâce. Point de ratures I Ce génie facile avait la source jaillissante de l'inspiration.
Au fond de la chambre, sur des tables, des rames de beau papier blanc marqué à ses initiales. De longs vases de grès, aux fleurs bleuâtres, au couvercle d'étain où du tabac en poudre gardait sa fraîcheur. Il le versait à flots dans ses tabatières, il en jetait la moitié à terre. Il avait ce goût du XVIII* siècle.
Un jour voilé d'automne, une lumière tamisée parles arbres, éclairaitlachambre, d'une simplicité nue, exposée au couchant. Deux fenêtres en face d'un préau de vieux marronniers, où l'on goûtait l'ombre rare d'été, s'ouvraient sur un balcon de sapin où montait du jardin un escalier de bois blanc. Les chiens, les oiseaux familiers gravissaient les marches ensemble, en paix, en amitié, pour recevoir le pain du maître.
Aux deux côtés de la glace de la cheminée, les portraits intimes. La mâle figure de son père le fixait, les yeux de sa mère lui souriaient, la tête blonde de sa fille, peinte par une main de mère, le regardait toujours comme dans la vie. Ah ! qu'il faut bénir l'art qui ranime dans de vivantes images ceux qui ne sont plus I
Les belles fiammes d'un feu de sarments ondoyaient sur le fond noir de la cheminée, la sève delà vigne pétillait dans les étincelles. On pouvait
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voir monter à ses lueurs les flammes fantastiques des rêves. Pour Thomme seul, le feu est un ami. Le feu est la poésie du foyer. C^était la seule poésie de cette chambre basse, sans caractère, sans échappée dans Tespace. Une colline de vignes bornait son court horizon. Ce n'était plus le poétique cabinet de Saint-Point, la cellule voûtée, la grotte du génie ouverte sur la vallée, Téglise et le tombeau, sur le triple horizon de la nature, de Dieu et des morts. Qu'importe 1 Le poète avait son horizon en lui. Qulmporte cette chambre, terne, incolore I L'homme l'illuminait.
Il venait de finir des pages de son Histoire de la Restauration, l'époque de sa jeunesse où l'homme vieilli aimait à rajeunir. Il descendait le versant sombre de sa vie, en pleine infortune. Comme un chasseur matinal, il poursuivait sa proie d'or, sans repos, non pour son plaisir, mais pour son devoir. Précipité dans l'enfer des dettes, condamné à un labeur terrible, il faisait des saignées sans fin à son génie. Ce génie d'abondance, docile à son appel, répandait à flots l'inspiration.
Il me dit : « J'ai une demi-heure avant le déjeuner, j'ai envie de faire des vers à d'Orsay sur son buste. » Il aimait ce buste à l'attitude éloquente, il l'avait appelé le buste du feu sacré.
Peu de temps auparavant, un jour de septembre, dans l'hospitalité du château de Cormatih, chez M.HenrideLacretelle, il voulut remercier lecomte d'Orsay. Il commença un vers, Alcibiade un Jour, puis la visite d'un marchand de vins interrompit le vers à son premier hémistiche. A quoi tient la destinée d'une poésie I
Il me remit une gerbe de lettres d'inconnus auxquelles je devais répondre. Je le quittai, et laissai ce poète sans lassitude et sans repos, qui, après un livre terminé, allait créer une poésie. La poé-
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sie était son repos, le plaisir de ses matinées d'automne.
Je me rendis, par un long corridor, au grand salon du château. Il y a un vestibule à pans coupés, au centre du corridor où s'élève le bénitier sculpté par M™* de Lamartine. Ce bénitier, à l'entrée du salon, donnait un caractère religieux au château ; les trois enfants enlacés, images de la foi, de l'espérance et do la charité, symbolisaient bien les trois Grâces du foyer.
Mon cabinet de travail était le salon. Si le cabinet du poète était simple, le cabinet du secrétaire était splendide. On connaît cette belle galerie qui forme le salon. Un billard, des glaces aux perspectives lointaines, de beaux vases de Chine, des pipes turques, des tapis de Smyrne, des fauteuils répandus lui donnaient de la vie et du charme. Pourtant M. de Lamartine ne l'aimait pas, il l'appelait avec dédain : Une galerie de café I
Cependant le château de Monceaux avec son long salon, ses deux pavillons saillants, ses terrasses à l'italienne, sa chapelle au côté gauche comme le cœur même du foyer, avait grand air sur sa colline. Il étendait sa façade jaunâtre sur la grande terrasse du jardin, et rappelait les châteaux du Piémont. C'était la demeure mondaine, le château des fêtes ; les fêtes avaient cessé.
Quelques voitures élégantes montaient et descendaient encore sa longue avenue. Chaque jour la sœur aînée de M. de Lamartine, M"'' de Cessiat, venait de sa demeure voisine avec ses filles charmantes. M. de Lamartine allait au-devant d'elles suivi de ses lévriers. On voyait passer dans le paysage ce beau groupe de noble race, le charme, la grâce, la beauté, la bonté, l'âme, le génie du pays.
Devant la porte du salon, un beau perron avec
double escalier aux rampes de fer et de buis, invitait à descendre sur la terrasse. De ce perron on voyait venir les amis fidèles. Je les voyais arriver avec bonheur, de ma table de travail placée dans l'embrasure d'une fenêtre, en face de L'avenue de vieux noyers et de jeunes platanes, delà verte allée de Prisse, du soleil levant.
Il faut avoir été secrétaire d'un grand poète pour sentir l'intérêt, le charme, le bonheur d'une telle vie. On vit dans l'intimité du génie. Il y avait des moments charmants; le matin, la lecture de la correspondance ; le soir, sa causerie qui s'éveillait de sa somnolence, et se rallumait comme le feu endormi, et, tout le jour, sa bonté sans bornes, sans lassitude, même dans l'infortune.
Je lus les lettres. Elles avaient la variété, l'abondance, la liberté, la grâce de la nature humaine. Le cœur humain s'y dévoilait, à nu, à tous ses âges, à tous ses rêves, à toutes ses pensées, à tous ses désirs, à toutes ses passions, à tous ses balbutiements, à toutes ses voix, à toutes ses laideurs, à toutes ses beautés, à toutes ses joies, à toutes ses douleurs. C'étaient de premiers ïrissons de poésie, des soupirs d'enchantements de jeunes filles éclos sous le charme des poésies idéales; des cris d'admiration et des cris de colère des jeunes hommes contre l'ingratitude de la France : des confidences d'amour de jeunes femmes exilées dans la solitude et l'ennui de la province; des lettres informes de jeunes soldats qui demandaient des vers pour leurs fiancées, âmes impuissantes à chanter leur amour, et qui prenaient le poète pour un grand écrivain public; c'étaient des pages d'injures d'hommes politiques; des prières déjeunes prêtres, enfants des chaumières, dont les châteaux avaient payé l'éducation religieuse, et qui demandaient au poète de
Jocelyn de chanter leur reconnaissance; c'étaient des pères, des mères qui sollicitaient sa protection toute-puissante pour leurs enfants; des appels de victimes des misères humaines qui suppliaient ce génie de bon secours. Toutes demandaient une pensée, une sympathie, une consolation. C'étaient autant d'âmes altérées, de bouches avides de boire quelques gouttes d'eau vive à la 'source dû génie. C'était enfin la foule humaine chantant au génie adoré son admiration, son amour, ses plaintes, ses détresses, ses lamentations, cet éternel psaume de l'abîme : De pro-fundis clamavi /
Certes, s'il avait perdu la popularité de la rue, la popularité publique, sonore, électrique delà foule, il avait gardé la popularité du foyer, la popularité intime, à voix basse et touchante des cœurs.
Le plaisir de la lecture passé, venait l'ennui de la réponse. Répondre était difficile. Je tentais d'imiter le style et l'écriture de Lamartine, et il tentait d'imiter la mienne en signant. Je réussissais parfois près des hommes, j'échouais souvent près des femmes. La finesse féminine n'était pas dupe. Là où un ancien ministre fus pris, un ministre ne voit pas toujours clair, une jeune fille devina le secrétaire caché sous le nom du poète. Elle s'irrita, je me piquai au jeu, nous échangeâmes trois lettres, elle me perça de son esprit, enfin elle me pardonna. Mais il y avait des vanités impossibles à apaiser. Une belle jeune fille du peuple à la tête d'une députation, embrassée par M. de Lamartine, à la fête de la Fraternité, lui reprocha le silence gardé sur ce baiser dans son Histoire de la Révolution de 1848. « Ce baiser, disait-elle, était son titre de gloire. »
La cloche sonna l'heure du déjeuner. Je des-
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cendis à la salle à manger. Orande, d*un ton sombre, elle avait un beau dressoir de l'abbaye de Cluny. A ses deux colonnes torses s'enroua laient des grappes de raisins. Sur le fond de drap rouge, des étagères, se détachaient de beaux plats de porcelaine où M"' de Lamartine avait peint avec un don de grâce, des enfants, des fleurs et des fruits. Aux deux côtés de la porte intérieure, deux bahuts en vieux chêne noir montraient leurs sculptures de la renaissance.. Sur l'un d'eux, M'"'* de Lamartine avait placé les muses de la peinture, de la sculpture, de la musique et deux enfants^ deux petits génies, œuvres de ses mains. Ces meubles d'art donnaient une poésie à la salle. Une porte extérieure vitrée ouvrait sur la terrasse, au rez-de-chaussée, laissait entrer les senteurs végétales, les haleines de la campagne, les tiédeurs et les rayons du soleil d'automne.
M"* de Lamartine entra, suivie de quelques hôtes intimes. On s'assit à table, sans attendre le maître, sa place resta vide.
Il y a toujours un charme dans ces premières rencontres du jour, ce repas matinal, ces serres ments de mains, ces questions aimables sur la nuit passée, ces paroles de bienvenue, ces grâces de l'hospitalité. L'amitié s'y rafraîchit et s'y ravive. La vie du foyer se ranime à ces revoirs, comme un jardin desséché sous la rosée du matin.
Il y avait, ce jour-rlà, peu de convives à la grande table hospitalière. L'imagination avait sa part du repas dans le beau paysage étendu devant les yeux. Par la porte ouverte, on regardait la terrasse, la bordure des roses du Bengale, la vallée, puis au loin, entre les collines nues de Charnay et le château de Saint-Léger, sur son cap de verdure, la Bresse vague et bleue comme une mer à l'horizon. La fumée blanche et flottante
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des bateaux à vapeur de la Saône achevait Tillusion. M"*® de Lamartine, si grave et si triste, sourit à cette vision de sa mer natale, et me dit : « Cela nous rappelle notre pays. »
Tout à coup, on ât silence. Un bruit sonore résonna sur les marches de Tescalier de pierre, comme le pas du Commandeur dans le festin de Don Juan. Ce frisson d'émotion que donne l'approche d'un génie et d'un héros, courut sur les convives. Un serviteur ouvrit la porte de l'escalier. Le poète descendait dans l'ombre le large escalier à rampes de fer. Au tournant la lumière Téclaira. Il était superbe en dépit de son costume familier, les pieds dans des sabots ; il avait le don de tout ennoblir. Drapé dans les plis de sa robe de chambre aux teintes ambrées, comme dans une toge, la main gauche à la ceinture, la main droite portant des feuillets, le Commandeur de la poésie s'avançait, magnifique comme un grand seigneur de Véronèse, suivi de tous ses lévriers. Il semblait un doge de Venise descendant l'escalier des Géants.
Il nous salua d'une parole amie, s'assit à table, ne prit aucun aliment, puis, absorbé par sa pensée, nous dit : < J'ai fait des stances à d'Orsay, voulez-vous les entendre ? » Ainsi, en moins d'une heure, il avait improvisé ses strophes I Je connaissais pourtant ses facultés soudaines d'inspiration ; j'étais stupéfait I
Il commença d'une voix grave, avec la lenteur d'un récitatif, cette strophe d'ouverture :
Quand le bronze écumant dans son moule d*argile
Léguera par ta main mon visage fragile
A l'œil indifférent des hommes qui naîtront,
Et que, passant leurs doigts sur ces tempes ridées,
Comme un lit dévasté du torrent des idées,
Pleins de doute, ils diront entre eux : De qui ce front ?
Quel fut notre saisissement à ce début d'une
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grandeur sombre! Nous attendions des vers aimables au beau comte d'Orsay, au sculpteur de salon, à TAlcibiade du faubourg Saint-Germain ; et voilà que, tout à coup, nous étions transportés d'un bond lyrique dans le néant des gloires humaines, en face d'une figure creusée de la foudre, d'un génie inconnu à l'indifférente et lointaine postérité.
Est-ce un soldat debout blessé pour la patrie ? Un poète qui chante, un pontife qui prie ?
Un orateur qui parle aux flots séditieux ?
Est-ce un tribun de paix soulevé par la houle, Offrant le cœur gonflé sa poitrine à la foule, Pour que la liberté remontât pure aux deux ?
Car dans ce pied qui lutte, et dans ce front qui vibre. Dans ces lèvres de feu qu*entr*ouyre un souffle libre, Dans ce cœur qui bondit, dans ce geste serein. Dans cette arche du flanc que Textase soulève, Dans ce bras qui commande et dans cet œil qui rêve, Phidias a pétri sept âmes dans Tairain.
La voix sonore aux cordes basses, au timbre de bronze, sortait des profondeurs de la poitrine. Il lisait, ou plutôt il disait de mémoire, les yeux clos, comme un aveugle; comme un Homère. Tout s'était idéalisé, le buste s'était changé en statue, d'Orsay était devenu Phidias, et lui-même s'était transfiguré en un génie de la Grèce dont les citoyens d'Athènes interrogeaient le bronze inconnu. Il accentuait ces vers magnifiques d'une voixsolennelle etd'un geste héroïque. Nous étions remués jusqu'aux entrailles. Le repas s'arrêta, nous n'avions plus faim. Le corps oublié, l'âme palpitante, muets, les yeux fixés sur le grand Inspiré, pous frissonnions devant cette haute figure de poète et de héros, aux cheveux blanchis, aux tempes creusées par l'épreuve, à la grandeur tragique, à la bouche frémissante ; aux yeux fermés
comme un mort, et qui semblait chanter au delà de la vie. Aux strophes suivantes l'accent devint poignant.
Sept âmes, Phidias! et je n*en ai plus une 1 De tout ce qui vécut, je subis la fortune, Arme cent fois brisée entre les mains du temps. Je sème de tronçons ma route vers la tombe, Et le siècle hébété dit : Voyez comme tombe A moitié du combat chacun des combattants I
Celui-là chante Dieu, les idoles le tuent 1 Aux mépris des petits les grands le prostituent, Notre sang, disent-ils, pourquoi Tépargnas-tu ? Nous en aurions taché la griffe populaire !
Et le lion couché lui. dit dans sa colère :
Pourquoi m'as^-tu calmé ? ma force est ma vertu.
C'était son histoire que le siëcleracontaitcomme le chœur antique dans les drames grecs, aux pieds du héros frappé des dieux. Aussi, avec quelle amertume le poète apostrophait Phidias I
Va, brise, 6 Phidias î ta dangereuse épreuve ; Jettes-en les débris dans le feu, dans le fleuve ; De peur qu'un faible cœur, de doute confondu. Ne dise, en contemplant ces affronts sur ma joue: Laissons aller le monde à son courant de boue, Et que faute d*un cœur un siècle soit perdu I
Oui, brise, 6 Phidias, dérobe ce visage
A la Postérité qui ballotte une image
De roiympe à Tégout, de la gloire à Toubli.
Au pilori du temps n*expose pas mon ombre I
Je suis las des soleils, laisse mon urne à Tombre I
Le bonheur de la mort, c'est d'être enseveli !
Que la feuille d'hiver, au vent des nuits semée, Que du coteau natal Targile encore aimée Couvrent vite mon front moulé sous le linceul ! Je ne veux de vos bruits qu'un soupir de la brise. Un nom inachevé dans un cœur qui se brise, J'ai vécu pour la foule, et je veux dormir seul.
Hommes, femmes, tous pleuraient.
Comment entendre sans émotion cette poésie
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funèbre, cette lecture douloureuse, ces stances brûlantes, trempées au feu de la douleur, cette improvisation jaillie du fond de l'âme, éclatant comme Taloës ?
Puis ces images neuves écloses à chaque vers, ces coups de génie, ces vers au souffle puissant, ces strophes d'airain vibrant dans cette voix à la sombre harmonie, cet os magna sonalurum du poète Horace. Ce drame lyrique, cette évocation, ce doute des hommes à venir devant cette statue sans nom, leurs questions solennelles, les devins de l'énigme de ce Sphinx de bronze, ce Jugement magnifique de la postérité, cette apothéose du génie aux sept ftmes chantée par les admirateurs futurs, cette statue dressée de sa propre main à lui-même et à tous les grands hommes en lui, cette audace, cette nouveauté d'inspiration, ce chant de sublime orgueil!...
On courait de strophe en strophe à un crescendo d'émotions. Cette vengeance de l'oubli de son temps faite par la victime, ces strophes de désespoir, ces grands cris d'aigle blessé, cette lamentation héroïque, ce chant d'infortune et de ruine, ce grand vaincu, ce gladiateur de la République idéale tombé dans le cirque aux applaudissements du peuple hébété, ce tribun de paix, ce sauveur des grands et des petits, insulté par les petits et les grands, ce héros populaire, cet ordre de colère donné à Phidias de briser sa statue, ces mâles accents de dégoût prophétique pour la foule courant de la liberté à la servitude, ruens in servitutem, comme disait Tacite, ce mépris de la gloire, cet ennui du soleil, cet amour de l'ombre, cette soif de la mort, ce poète sonnant le glas de ses propres funérailles, cette félicité du repos funèbre dans oe vecs d'une beauté lugubre :
le bonheur de la mort, c^est d*étre enseveli;
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enfin cette scène tragique d'un grand homme déchirant pour la première fois son voile de sereine indifférence, jetant au vent son pardon magnanime prodigué jusque-là à Tingratitude de son pays, montrant enân son cœur à nu, ce héros découvrant ses blessures sanglantes dans Timpudeur du désespoir, comme Philoctète blessé dans la solitude de l'île de Lemnos; puis ce groupe désolé de la famille et de l'amitié, ce banquet de poésie tragique, cette scène d'histoire cachée dans une salle, l'accord de la nature avec la scène, les feuilles tombées, le linceul gris du ciel, la tristesse de l'automne... Et cette strophe finale des volontés suprêmes d'attendrissement pour la terre natale, d'impatience de la tombe, de mépris du monde, qui ne veut qu'un gémissement de la brise sur son cercueil, son nom étouffé dans un sanglot d'amour, et qui éclate dans ce vers d'une fierté terrible:
J*ai vécu pour la foule, et Je veux dormir seul !
Jamais Lamartine n'avait eu de tels accents d'hommedansle poète. Mais ce n'était plus le poète, l'orateur seulement, c'était l'homme qui avait fondu l'art, la poésie, la douleur dans un chant suprême comme le métal de Corinthe.
Et c'était un homme nouveau.
On s'était habitué à un Lamartine heureux, serein, à un poète du ciel et de la femme, la tête dans l'azur, la grâce et la beauté de la vie, à un Raphaël de la poésie. Et soudain, il était devenu un Michel-Ange, un poète solitaire et sombre, le héros désolé du tombeau des Médicis, le Penseroso de la mort. Il disait comme la statue de la Nuit : < Il est doux de dormir, plus encore d'être » de marbre. Lorsque trônent le crime et la honte, > ne pas voir, ne pas sentir, m'est un bonheur. »
Celui qui avait résisté à un peuple, et, courage plus difficile, avait résisté à Tambition, le héros du sacrifice volontaire de la dictature et de sa popularité; celui que Béranger, qui n'admirait personne, admirait et appelait un grand citoyen, revenait de la fournaise des révolutions avec Tamère expérience des hommes et la passion de la mort. Cette poésie en était née. Je ne sais dans aucune langue une poésie d'une telle sublimité. Pour entendre cette voix de lion désespéré, il faut remonter à Job, à ce dialogue terrible avec Dieu qui rugit les. douleurs humaines. Seul, l'homme acteur d'un rôle suprême dans l'histoire, guide du peuple sur les hautes cimes de la liberté, de la paix, de la fraternité humaine, ayant vécu pour son siècle, en lui jetant à flots sa poésie, son éloquence, son héroïsme, pouvait oser une telle poésie! Qu'on n'accuse pas d'orgueil les héros; il faut leur pardonner de se souvenir quand la patrie" oublie si vite I II y a des heures où l'on croit avec la légende antique que les poètes sont des hommes divins.
Nous nous levâmes, en silence le cœur oppressé, brisés d'émotions,agités d'admiration et de douleur, muets devant un tel désespoir. Nos larmes mieux que nos voix l'avaient applaudi. Il nous quitta, il sortit seul, sous le ciel éclairci, au sourire du soleil d'automne. Il monta sur sa jument noire, à l'étoile blanche au front, l'héroïne qui l'avait porté au feu dans les journées de juin. Il alla à grands pas à Milly, au foyer de sa mère. Que se passa-t-il dans cette demeure vide entre le fils désespéré et la mère à l'amour immortel? Nul ne l'a su. Il revint, vers le soir, avec une strophe suprême consacrée à sa mère ; mais il ne la dit pas.
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Monceaux, 5 octobre.
Sous rémotion de ses strophes de la veille et de leur vibration dans le groupe de famille et d'amis, Lamartine a écrit ce matin quelques pages d'envoi deses vers-au journaHa Presse y à M. dejLaguéronnière, avec prière de les signer de son nom.
Il m'a prié de les porter à Mâcon^ et de les faire lire en passant à Hippolyte Boussin, son charmant et sjonpathique ami, en ce moment à Lagrange- Saint-Pierre. Il m'a confié le large pli ouvert. Je lui ai parlé de ces strophes qui nous avaient émus jusqu'aux entrailles, de ces vers magnifiques de dégoûtfunèbre. Lui, qui descendait parfois de sa noblesse jusqu'aux mots familiers, caractérisa sa poésie d'un grand mot de juron populaire : « C'est un sublime va te faire lancé, au peuple I »