PROMENADE A MILLY
Monceaux, 6 octobre 1850.
« Je suis ruiné, » me dit-il. Il me raconta ces choses avec un sourire calme. Au bord d'une catastrophe, il était plein de sérénité.
Il s'était mis tout de suite au travail; il venait d'écrire quelques lignes du Tailleur de pierres de Saint-Point. Il est vraiment un héros. Il ne connaît pas les longs découragements. Abattu il rebondit vite; il a une souplesse de courage qui ne peut venir et ne vient que d'une foi sereine en Dieu, inconnue aux autres hommes. Dieu est sa force, l'eau vive qui le retrempe et lui donne cette puissance rapide de remonter soudain au ciel, du fond de l'abîme.
Il n'y a pas de nature humaine douée ainsi. Il
238 gOUVBNIRS SUR LAMARTINB
se relève, dans la déroute du foyer, par des bonds de vertu et de génie.
Nous avons été à Milly, lui, sa femme et moi. Il causait avec une liberté charmante, son affaire s*était arrangée, la crise s'était passée. Il est revenu enchanté de Londres, où il a été à son retour d'Orient, et qu'il trouve superbe.
Nous avons pris le petit chemin de Milly : raide, rocailleux, bordé de haies de buis, il longe la maison de Lucy^ le premier frisson d'amour de Lamartine, traverse des prés où court le ruisseau de la Grone, voilé de saules, de vernes et de peupliers, et monte la colline pierreuse. Les bœufs erraient dans les herbes. C'était plein de fraîcheur et de calme ; l'âme en était apaisée.
On faisait les vendanges ; dans les vignes, des hommes, des femmes en chapeau de paille, des enfants. Lamartine s'arrêtait de temps en temps pour causer avec les vignerons, goûter le raisin. Il faisait tout cela avec une simplicité de paysan; il aime les champs, il y a vécu.
Nous arrivâmes à Milly, à travers des maisons pauvres, sèches et tristes, couvertes de tuiles ou d'ardoises, de pierres brûlées, le long de fossés de pierre pareille à la lave, tachetée de mousse noire. Je regardais la montagne nue et aride, & la cime, grise et rougeâtre, aux touffes de buis, aux racines verdies de vignes. Je sentais en montant me revenir les vers, les pages, les récits de sa vie d'enfance, ses jeux, ses rêves sur la montagne de r Isolement:
Souvent sur la montagne, à Tombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement Je m'assieds...
La cour de Milly rappelle celles des manoirs bretons. Cest une métairie, me dit-il. La porte d'entrée au bois gris et décoloré était à moitié
SOUVENIRS SUR LAMARTINB 239
brisée. Les pressoirs s'emplissaient de raisins. Les vignerons allaient, venaient, avec leurs tombereaux chargés de beînes de raisins noirs.
Lamartine visita tout, causa des vendanges, et sortit. Il alla voir un vieux vigneron malade et nous l'attendîmes au four banal. « On m'aprié de le détruire, dit-il, mais c'est là que je venais pendant mon enfance, jouer et cuire des pommes.
Je le conserve. Et puis, c'est le centre du village, le chauffoir, le salon. Les femmes viennent y filer, les enfants y jouent; moi, dès que je commençais à écrire, je venais y faire des lettres sur la suie de la pierre du four. » Et il s'amusa à dessiner, sur la pierre noire et enfumée de l'entrée du four, avec sa canne faite d'un cep de vigne, son nom : Alphonse.
Il avait un charme si intime, si naturel, si touchant, si religieux, en racontant ces scènes d'enfance, que j'en fus attendri. C'était le Lamartine pastoral.
Nous passâmes devant la pauvre petite église oit allait sa mère, en visitant ici, là, les pressoirs, et revînmes au foyer. Lamartine, souffrant du pied, marchait à pas lents. Des roses, des jasmins grimpaient avec le lierre sur les murs, du côté de la cour. M°' de Lamartine cueillit quelques fleurs ; puis laissant Lamartine aux affaires, nous entrâmes tous deux dans le jardin. Il était recueilli et triste, l'automne lui donnait sa mélancolie. M"* de Lamartine me montra l'allée solitaire, retirée, toute couverte de mousse, le long du mur de la montagne, et sous les arbres dépouillés, où sa mère allait prier le soir, au soleil couchant.
Nous cueillîmes des fleurs, des roses d'une odeur pénétrante, les dernières roses plus embaumées, qui semblent se ranimer et revivre, exhaler des senteurs plus vives à cette saison triste de l'au-
tomne, comme pour dire un adieu plus tendre avant de mourir.
Nous fîmes halte sous les deux pins du jardin, en respirant leurs senteurs, prêtant l'oreille au bruissement doux et calme de la brise d'automne. Leurs feuilles fines et vertes frémissaient sous les caresses de l'air. Leurs brises apaisées nous donnaient l'illusion .du murmure lointain de la mer, le souvenir de nos grèves de Bretagne.
Nous rentrâmes tous au salon abandonné, nous chauffer à un feu de sarments.
Monceaux, octobre 1850.
Nous sommes allés à Mâcon pour une course d'affaires, Lamartine et moi; nous étions seuls dans la calèche. Nous montions la colline de Prisse, les yeux sur la fraîche vallée au sillage de hauts peupliers d'Italie, colorés des teintes d'or d'automne; à droite montaient les collines de Solutré et Vergisson, aux rochers accroupis comme des sphinx ; à gauche, les flancs pelés de Somméret et de Chevagny. L'air était plein de douceur.
La causerie errait sur les Nouvelles Confidences publiées par le journal la Presse. Lamartine avait horreur de se relire et de se corriger, aussi nous abandonnait-il le soir les épreuves, à M"*® de Lamartine et à moi. Elle y apportait une conscience passionnée. C'est ainsi qu'elle effaça une page sur ses premiers élans de liberté religieuse à Milly, dans sa jeunesse, malgré mes appels ardents aa respect de la pensée de son mari. Elle le fit à son insu. Je souffrais de voir ses ciseaux mutiler les ailes du cygne. Comme les femmes catholiques dans leur passion touchante qui veillent sur le salut de ceux qu'elles aiment, elle voulait un La-
SOUYEMIRS SUR LAMARTINE 241
martine orthodoxe, et espérait, par ses ruses pieuses, réconcilier son cher génie avec le faubourg Saint-Germain dans ce monde et avec Dieu dans l'autre. Blessé par le refus de l'académie de Mâcon de souscrire à l'édition de ses œuvres choisies, de venir en aide à son infortune, il s'en plaignit dans une page qui parut dans l'édition du journal, et raya son nom de l'académie dont il était la gloire. L'académie fut émue, et dans l'édition en volume, Lamartine avec son pardon facile déchira la page d'amertume.
Nous causions de l'épisode du second livre, une aventure italienne de sa vie, qu'il avait voilée sous le nom de Saluce. Il avait fait un jeune Breton de ses amis, le héros de la belle aventure. Mon origine bretonne lui en avait donné l'idée.
« Pourquoi, lui disais-je, ne pas dire la vérité. — C'est impossible, » me dit-il en souriant, et il eut un mot charmant : « J'aurais l'air d'un Richelieu sentimental. »