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LES AMIS D'AUTOMNE

Monceaux, octobre 1850.

La saison d'automne était le rendez-vous des amis. Ils vinrent tous cette année 1850. A ses amis de Paris, Lamartine préférait ses amis de province. Il y retrouvait le cœur du pays, la chaleur^ le parfum des vignes natales. Il les attirait. Le génie entraîne dans son orbite, comme le soleil ; le génie a sa pléiade d'amis, comme l'astre sa pléiade d'étoiles.

Dargaud venait de Paray-le-Monial, la pittoresque et mystique petite ville, comme l'a appelée Michelet. Il apportait le charme de sa causerie, de son caractère aimable, de son tact du

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monde. Il était rhomme de compagnie du château. Il contait àmenreille les anecdotes et les hommes. Écrivain nourri de la moelle des lions de la Bible, il venait de se révéler comme historien, dans sa belle biographie de Marie Stuart, tout enchantée de la poésie de la renaissance. Lamartine avait appelé un de ses récits un chant du Tasse, et tout le livre une épopée. Mais il ne lui pardonnait pas son admiration pour les huguenots. Ces figures sévères ne lui souriaient pas. Ils avaient, tous deux, des discussions sans fin sur les hommes du XYi* siëcle. Il fallait les voir debout, au salon, ou dans les chemins, dans leur duel de parole, Dargaud à la tête socratique, brune, fiévreuse, d'une laideur vivante, aux petits yeux ardents, aux lèvres fines, frémissant de passion pour ses héros, exaltant de son style concis et coloré la cause de la foi et de la vertu puritaines ; et Lamartine dans sa haute taille, sa beauté élégante, défendant de son éloquence lyrique et flottante comme un manteau royal, la cause de la grâce et de Tamour dans Marie Stuart.

C'était rhôte accoutumé. D'autres amis, jeunes et vieux, venaient à la saison d'automne, s'asseoir à la grande table hospitalière. Le beau, l'aimable Léon Bruys d'Ouilly, qui prolongeait, en plein automne, son printemps de jeunesse et de beauté; poète amateur à fleur d'âme, esprit de belle humeur et de philosophie souriante dans l'épreuve de fortune, sorte de lazzarone endormi au soleil. Il avait charmé la Guiccioli même après Byron, s'était ruiné pour un rêve d'amour. Il amusait Lamartine par ses imitations des sermons des vieux curés de campagne, et l'amitié délicate du poète le secourait, en cachant ses dons.

Le docteur Pascal, humoriste spirituel sous sa laide figure à la Danton M. Brien, qui avait ap-

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porté, un jour, un distique où il croyait avoir résumé toute la sagesse de son temps, et où il avait commis un vers faux et un hiatus :

Limiter rambition et surtout Tindustrie, Là est tout rayenir de ma belle patrie.

M. Ghamborre, retenu par sa discrétion modeste, venait rarement. C'était le grand réformateur de Tagriculture du pays, la âgure de Thonnêteté. Populaire parmi les paysans, il était royaliste, et il était, par la simplicité de ses vertus, de ses mœurs et de sa vie, un républicain sans le savoir, un de ces vrais républicains si rares dans les républiques. Lamartine avait désiré le faire élire député des paysans, il avait écrit, combattu pour son élection en 1840, et le suffrage universel ne l'avait pas nommé. Ils furent vaincus tous deux, et M. Ghamborre partagea avec Lamartine Thonneur de cette défaite. Gloire aux vaincus I

M. Dubois de Cluny venait de Monceaux, à pied, par les montagnes. C'était un grand marcheur, un highlander du Maçonnais. Il était resté fidèle aux Stuarts de France. C'était un des plus anciens et des meilleurs amis de Lamartine; poète, musicien, agriculteur, financier, homme d'idéal et de pratique, il était très S3rmpathique et très utile à Lamartine. Son amitié alliait l'indépendance et le dévouement. Il avait la franchise originale, l'esprit rustique, le bon sens de Tftge mûr, l'admiration de la jeunesse. Si Lamartine goûtait peu Cluny, qu'il appelait un capuchon de moine, il aimait beaucoup M. Dubois, qui le sauvait de ses détresses. C'était le terre-neuve de Lamartine.

Si M. Dubois était un homme de campagne, M. Aubel était un homme du monde. On Jouait aux cartes du matin jusqu^au soir dans son salon. Il avait transformé son vieux manoir en un char-

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mant château gothique inachevé, dont une partie resta délabrée. C'était une antiquité toute neuve. Gothique au dehors, moderne au dedans, le château était l'image de l'homme. Il avait de la distinction dans des négligences de toilettes, des opinions antiques avec beaucoup d'esprit et d'humour. Procureur du roi sous la restauration, il avait donné sa démission en 1830. C'était un ancien ami, tout aimable, resté fidèle à Lamartine, en dépit de l'éloignement de son monde. Il admirait beaucoup Machiavel et méditait une traduction qu'il ne fit jamais. C'était un charmant flâneur de la vie et des lettres. Il me donna plus tard un autographe précieux, une lettre de Lamartine écrite d'Orient, après la mort de sa fille.

Un jour d'octobre, je vis venir dans la galerie un homme au costume de voyageur, à la marche indécise, aux yeux sans regard, à la vue presque éteinte. Il semblait aveugle, mais le cœur voyait clair. Il reconnut Lamartine et le tutoya. Cet homme à la. simple et bonne figure venait du Dauphiné, revoir son ancien ami d'enfance et de jeunesse, devenu illustre et malheureux. C'était le survivant des amis de la première heure, MM. de Vignet et de Virieu. Lamartine avait dédié à cet ami de collège une de ses plus belles Harmonies^ un remember de leur vie heureuse et obscure.

Souvenirs â! enfance^ ou la vie cachée. Plus tard, à l'époque de gloire et d'épreuve, il lui avait consacré la préface des Confidences. Il avait beaucoup parlé de lui, et fait un portrait de son ami dans un commentaire des Harmonies. Cet homme de silence et de paix, recueilli à la campagne, qui suivait de là son grand ami dans l'arène, avait nom : Guichard de Bien-Assis. Lamartine a fait rayonner son nom.

Puis venaient souvent deux voisins, M. Puthod

de Maison-Rouge, de Prisse, M. Mulsand, un philosophe campagnard de Chevigne. L'amabilité de l'hôte les faisait causer et répandre leur originalité de village.

M. de Surigny, son parent et son voisin, venait rarement. C'était une figure distinguée dans sa fine maigreur, une nature passionnée, un orthodoxe absolu en religion, en politique, en art, un artiste éminent, un esprit acide comme l'eau-forte, et qui gravait d'un trait mordant les hommes et les choses du temps.

A côté de ces hommes mûrs, les jeunes se pressaient. Hippolyte Boussin, un poète charmant qui faisait, en se jouant, de beaux vers intimes, de la poésie de chambre comme la musique, et dont l'insouciance dédaignait de les publier; esprit plein de verve et de gaieté qui égayait Lamartine dans ses tristesses par ses représentations comiques, et qui s'attirait cet éloge du maître : « Boussin, vous surpassez les plus illustres farceurs de Paris I »

Henry deLacretelle avait publié de charmantes et belles poésies, et n'avait encore commis qu'un seul roman. Ma mémoire se plaisait à lui dire ses vers, cette strophe pleine de grâce à une femme aimée :

Vous me direz à soixante ans, Au coin de votre feu, parée D*un cercle de petits-enfants ; Vou3 me direz, mon adorée :

— La beauté part comme un oiseau.

Les cheveux noirs blanchissent vite ; On perd sa taille de roseau ; On vieillit, qu'aurait-on ensuite, Si Ton ne trouvait pas un jour.

Au plus lointain de son histoire, Un peu d'ivresse, un peu d*amour Pour se parfumer la mémoire ?

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Et ces vers pleins d'élévation sur une église en ruines» dédiés à un ami :

Ton Urne pour prier n'a pas besoin d'exemplei Tout cœur est un autel, tout paysage un temple.

Ce beau vers final a quelque chose d'auguste, et se dresse à la fin, au bout de la poésie, comme une flëche au ciel.

Charles Labor, artiste du Midi, aux beaux yeux noirs, au charme exquis, nature de femme à Tamitié caressante. Charles Rolland, esprit aimable et fin, politique précoce, doué de souplesse et d*habileté, errant, comme Barrëre, de la Plaine & la Montagne ; ami des belles-lettres et des beauxarts, dont la mémoire merveilleuse redisait tous les poètes et chantait les chansons populaires du pays ; causeur d'abondance dont Tesprit, comme une sorte de filtre, laissait couler les paroles claires et limpides comme Teau.

Louis de Ronchaud descendait de ses montagnes du Jura, poète d'élite aux cheveux blonds, à la figure allemande, à la tête pensive, au profil de médaille, Novalis français, homme de science et d'idéal, artiste pur, amoureux de la beauté et de la grâce, sans ambition du bruit, indifférent & l'écho de sa voix, d'une simplicité exquise, gentilhomme, qui alliait la courtoisie du passé aux idées de l'avenir, hôte à l'amitié silencieuse, sobre de paroles, prodigue de dévouement, nature au cœur chaud sous son froid visage, qui cachait, comme son Jura, ses sources brûlantes sous les neiges de ses montagnes.

Tels étaient les amis familiers; ils avaient donné leurs fleurs, pas encore leurs fruits.

Les jeunes s'étaient groupés autour de Lamartine, dans le journal le Bien public^ fondé par lui, en août 1843, et dont le rédacteur en chef

était M. de Champvans, républicain alors, et depuis royaliste. Léon Bruys, Lacretelle avaient publié des poésies, Boussin les cachait, Rolland, le politique du groupe, était devenu maire de Mftcon et représentant du peuple; on l'appelait à la chambre le lévrier de Lamartine; tous membres de l'académie de Mâcon, ils en formaient la Jeune élite. Labor crayonnait et peignait des paysages, Ronchaud était poète. Presque tous étaient atteints du mal du temps : ils étaient fumeurs. M""* de Lamartine,attentive à satisfaire les goûts de ses convives, leur offrait de longues pipes turques et du tabac d'Orient. Avec la fumée odorante, la causerie montait de toutes les lèvres, elle flottait sur tous les sujets, la poésie, l'art, la politique, l'histoire. Lamartine aimait à écouter ses amis ; puis quand une parole vibrante agitait ses cordes, il parlait à son tour, et tous se taisaient devant l'enchanteur.

Le soir, après la veillée, quand la causerie s'éteignait, comme le feu d'automne, que la beauté et la grâce s'en allaient avec M"* Valentine, l'esprit avec M"** de Pierreclos, le charme avec son enfant ravissante, l'amabilité souriante avec M""** de Cessiat, la bonté avec la femme du poète, quand le génie nous disait adieu, quand la fête était finie, les jeunes hôtes se réunissaient, dans la chambre Louis XV, et prolongeaient la veillée. Le Champagne de la gaieté de Léon Bruys nous grisait tous. La verve de Boussin jaillissait, Charles Rolland chantait les chansons du Maçonnais. On dissipait ma mélancolie natale, on me faisait chanter aussi des chansons bretonnes, quelques strophes de la chanson populaire des marins bretons :

Cest la âlle ft notre calfat Bon Dieu ! qu'elle est jolie !...

La jolie flUe est morte, presque tous les hôtes de Monceaux sont morts. La gaieté s'est éteinte, la tristesse est venue, le génie est au tombeau. La politique a séparé ceux que la poésie unissait. La fête est finie !

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