LE TAILLEUR DE PIERRES DE SAINT-POINT
9 octobre 1850.
Nous sommes allés à Mâcon. Il m'a parlé, en voiture, des pages déjà écrites. « C'est le paysage agrandi de la vallée de Saint-Point. C'est la description la plus charmante et la plus douce, qui dispose le lecteur à l'attendrissement. « C'est du Claude Lorrain, » me dit-il. — « C'est vous, le premier, lui dis-je, qui avez mis le ciel, l'air, le souffle dans le paysage. — Oui, dit-il, l'âme. — Votre livre sera l'âme des solitudes. — C'est cela; c'est moins harmonique que M"' Sand, mais plus précis, plus onctueux, plus pieux et parfois plus sublime! — Il y a le coup d'aile, »lui dis-je encore.
Nous causâmes encore duJivre.Ille résuma en disant que ce serait un paysan solitaire priant Dieu sur les montagnes ; un Robinson intellectuel.
Nous avons fait une station d'amitié à la Grange. On a parlé du temps froid, de Tautomne déjà glacé. — C'est une antichambre d'hiver, a dit Lamartine, qui a des mots colorés, même pour les causeries banales sur le temps.
Il était vêtu d'une redingote râpée, sous laquelle son corps mince, souple, élégant, et d'une cambrure si noble, se dessinait avec grâce et jeunesse. Sur ce vêtement noir collant, sa tête nerveuse, amaigrie, longue, pâlie par le travail, les angoisses de l'inspiration, se détachait et s'élançait comme une tête de cheval arabe. Elle est osseuse, frémissante, palpitante, elle frissonne et vit au
vent de la poésie. Son nez d'aigle aux narines ouvertes, arquées, semble hennir aux souffles de la nature, et respirer la brise du ciel. C'est une statue vivante. Sa voix a le timbre sonore, cadencé et prolongé de la cloche ; son accent seul est une éloquence et sa poitrine une harmonie.
Saint-Point, octobre 1850.
Je suis seul, dans la bibliothèque gothique placée dans le cabinet de travail de la tour. Je regarde les beaux livres, la magnifique édition de Shakespeare, de Byron, des poètes, des voyages. Tous les volumes de Victor Hugo sont là, donnés par lui. Il y a une dédicace en vers, en tête des Rayons et des ombres :
Ami^ voici mon livre... 6 poète éclatant, Aimez un peu celui qui vous admire tant.
Nous avons promené, après le déjeuner, dans les bois de Saint-Point, par les sentiers rocailleux qui serpententsur les flancs de la montagne. Voilée de brouillards d'automne, sa cime montait dans l'invisible et l'infini. Lamartine l'a contemplée avec son regard de poète, et m'a dit : « Le brouillard est aux montagnes ce que Tillusion est au sentiment : il les agrandit. »
Que d'images ainsi tombées de ses lèvres à terre, qui flottentun moment sur la mémoire, et qui s'évaporent, comme les brouillards, aux rayons de la viel
J'ai retenu celle-là, et je l'ai gardée dans ma mémoire. Ces jours-ci, je copiais la délicieuse description de la vallée Saint-Point dans les premières pages du Tailleur de pierres, lorsque arrivé à ce passage : « Ces brumes, en voilant toujours les limites indécises de la terre et du ciel,
font présumer aux regards des éléyations infinies ù la pensée aime à s'égarer. C'est le mystère qui plane sur tout ici-bas et qui solennise tout aux yeux comme au cœur. > Je me souvins tout & coup de la phrase entendue dans la promenade, et je me dis : voici sa place. Après ces nuits, ces brumes... où la pensée aime à s'égarer, je mis : « Le brouillard est aux montagnes ce qu^ l'illusion est au sentiment : il les agrandit. » Puis je repris: « C'est le mystère qui plane sur tout ici*bas et qui solennise tout aux yeux comme au cœur. > L'image avait trouvé sa place, elle semblait avoir jailli tout naturellement entre la phrase précédente et la phrase suivante, et s'harmonisait avec elle. Je portai ma correction à M. de Lamartine. Il fut ravi, comme si je lui avais fait don de cel;te belle image ; il ne s'en souvenait plus. « L'image est vraie, » me dit-il ; elle était vraie et elle était belle. Un secrétaire est quelquefois utile au génie. Si je ne l'avais recueillie là, entre ces deux phrases, comme une eau pure au creux d^une ravine, elle était perdue et ensevelie dans ma mémoire.
Saint-Point, octobre 1850.
L'homme d'affaires de Lamartine, Gambi, est venu aujourd'hui, à pied, à travers les montagnes qui séparent Milly de Saint-Point. C'est un gros homme rubicond, un paysan lettré, beau parleur de village, et grand buveur. Il ruisselait de sueur, « Eh bien ! Gambi, vous êtes fatigué, » dit Lamartine. < On oublie sa fatigue, répondit-il, quand on monte au Parnasse et qu'on y trouve A.polloni »
Gambi tirait vanité de son intimité avec Lamartine. « Nou^ nous touchons par tous les bouts, disait-il, M. de Lamartine et moi. — Oh I Gambi,
SOUVBNIRS SUR LAMARTINB 251
lui ripostait un malin vigneron du village, il y a une différence entre M. de Lamartine et vous. — Laquelle? — C'est que M. de Lamartine fait de beaux vers, et que vous les buvez I »