LA PREMIÈRE RENCONTRE
Paris, 9 mars 1843.
Soirée de bonheur. J'ai entendu Lamartine. Mon désir s'est réalisé, un long désir de ma Jeunesse. Le poète m*apparaissait comme une étoile lointaine que Je n'atteindrais Jamais. L'étoile est plus belle dans le lointain, me disait**on, le génie est plus beau à distance.
« De loin c'est quelque choiet et de près oe n^est rien. »
Je n'ai pas craies sceptiques, mon pressentiment avait raison.
Arrivé d'avance au rendez-vous, dans l'impatience du désir, au petit salon de mon ami Dargaud, étroi:t comme la maison de Soorate, j'ai regardé, en attendant, cette cellule d'artiste et d'écrivain. Elle est pleine de dons du grand ami* Mon regard alla droit à un portrait de Lamartine parQérard, donné en mai 1842, après la mort d'un ami commun, F. Ouillemardet. Sous l'impression de la douleur, le poète avait écrit, au bas du portrait, une strophe d'amitié touchante» tirée d'une poésie des Re^ cueillements à son ami deVirieu, après la mort de leur ami, M. de Vignet :
« Aimons-nous, nos rangs s'éclaircissenti > Chaque heure emporte un sentiment; » Que nos âmes veuves Brunissent » Et se serrent plus tendrement l »
Une Vierge d'Augustin Carrache, don du poète en 1841, sourit dans son èadre doré. Ici, là, des médaillons de bronze, creusés parla main fiévreuse de Préault, rappellent des figures d'amis ; des tableaux épars, un portrait délicat de l'hôte.
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crayonné par Amaury Duval ; un beau paysage de Milly, de Saint-Point, faits et donnés par M. Dal« meyras et M""* de Lamartine. L'amitié avait décoré cet intérieur. Le poète surtout s'y révélait par sa main généreuse. Quoique absent, il était là 1
Peu à peu, les amis conviés sont venus : M. de Ghampeaux, Préault, le sculpteur romantique & la tête léonine, le disciple passionné du Puget, l'auteur de l'admirable Sibylle de la mort ; un mo-* deste jeune homme qui essayait son talent aux revues, M. Mourier; le sculpteur Brian, disciple de Phidias ; Eugène Pelletan, le poète de la critique, qui se voilait alors sous l'anonyme d*un Inconnu dans le journal La Presse^ et dont j'admirais la belle figure juive inclinée sous les pensées et lés rêves du xix* siècle.
On causa de l'événement littéraire du moment, des Burgraves. Préault avait assisté à la première représentation, à côté de Frédéric Leinaître, près de Théophile Gautier. « C'est ennuyeux, dit-il tout bas à Gautier. — C'est plus, dit Gautier, c'est assommant. » J. Janin est sorti de sa loge en disant : « C'est détestable 1 » ^ « Je voudrais les avoir écrits, mais non pensés, » dit Préault. Et la critique alla son train. « Il y a des lambeaux de pourpre, » dit Dargaud. Je me rappelais ces vers solides, durs, étincelants comme les armures des cavaliers du moyen âge, mais qui ne palpitent pas. Et l'on abandonna Les Burgraves à leur ennui.
La causerie coula de Hugo à Lamartine. On parla d'un drame de Tottssaint Louveriure que le poète écrivait pour la grande cause de l'aboli* tion de l'esclavage, et dont il avait lu le premier acte à Dargaud, un jour d'automne, au château de Monceaux. Lamartine disait que c'était un drame « spectaouleux ». En effet, il y a plusieurs scènes
OÙ les Noirs paraissent enfouie; ce serait impossible àjouer, cependant ces Noirs feraient vogue,
La sonnette résonna. Nous tressaillîmes au bruit. Lamartine entra^ tous se levèrent, et saluèrent. Pour moi, à son entrée, au premier son de sa voix, je frissonnai d'émotion, je tremblai d'enthousiasme, je sentis au cœur un amour indéfinissable pour le génie. J'eus peur un moment devant lui. Mais son charme de simplicité, sa noblesse et sa grâce me rassurèrent vite, et les regards, le cœur fixés sur lui, j'attendis.
Assis sur le divan, il garda le silence, il écouta. Préault, Brian, Pelletan attaquèrent l'intolérance, l'orthodoxie étroite du jury de peinture et de sculpture qui proscrivaient Préault, L. Boulanger, Flandrin, du Salon, et prièrent Lamartine d'appuyer une pétition de réforme du jury.
« Avec plaisir, répondit-il ; mais il ne faut pas » seulement adresser une plainte, il faut adresser » aussi une idée. Lorsque vous aurez discuté entre » vous, je vous désignerai des députés à qui vous » exposerez votre plan de réforme. Cela est né- » cess?tire avant de déposer la pétition sur le » bureau, parce qu'alors chacun défendra son » œuvre à la tribune. Mais surtout, ayez une idée » mère, libérale, pratique ; exposez vos griefs » d'abord, ensuite votre remède, parce qu'à la » Chambre on vous repousserait, comme venant » encore vous plaindre, demander le redressement »de griefs; on vous reprocherait de vouloir » substituer à un système protecteur, puisque vous » êtes jugés par vos pairs, unepensée moins bonne, » plus inefficace pour vous. Il faut demander quel- » que chose de beaucoup plus libéral, afin qu'on » ne voie pas en vous des gens venant sans force, » et exposant la demande du désespoir I »
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Lût aussi paria des Burgraves. « Selon moi, ce » senties plus beaux vers que Hugo ait faits. Le » vers est pittoresque et grandiose, mais ce n'est pas vrai..... »
Le parfum du thé attira les convives autour des tasses de Chine à la vapeur embaumée. Il y a dans cette eau ambrée, transparente, à Tarome délicat, une senteur, un rêve, un esprit d'Orient. C'est un breuvage de poètes, Lamartine, en le goûtant, exalta le talent de. George Sand, et ex« hala un hymne d'admiration à un article consacré par elle au poète des Recueillements. Il l'avait lu à Monceaux dans la Revue Indépendante. Il s*y trouvait quelques critiques sur les poésies d'album égarées là à côté des immortelles inspirations, sur cette dualité du grand seigneur, captif des salons, et du grand poète libre des idées nouvelles. Son gant le frappait avec la douceur d'une main de femme.
Puis au grand poète, E. Pelletan parla d'un poète nouveau qui se levait à l'horizon, un ami des forêts comme les druides, V. deLaprade. Il dit avec un accent d'admiration une strophe de La mort d'un Cfiêne recueillie par la Revue Indépendante :
€ Car j'ai pour les forêts des amours ft*ateraelles, » Poète, vêtu d^ombre et dans la paix rêvant, » Je vis avec lenteur, triste et calme, et comme elles » Je porte haut la tête et chante au moindre vent. »
Lamartine applaudit la grande strophe harmonieuse. Pelletan parlait debout, sa belle tête à la longue barbe, aux longs cheveux noirs, aux yeux doux sous l'arc de ses sourcils noirs, était inclinée dans l'attitude d'un disciple. Il semblait une figure
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d'apôtre descendu d'une fresque de Flandrîn. Il parla avec un tel accent, une telle éloquence, un tel lyrisme d'amitié de Laprade qu'il lui conquit un groupe d'amis. Puis, quand cette brise de poésie eut passé, la philosophie eut son tour. Pelletan exposa le système de P. Leroux, la royauté du prolétaire, et la métempsycose. Lamartine entra dans la critique du système. < Comme » les peuples meurent et revivent sans être les » mêmes corps, dit*il, ainsi les idées se succèdent, » se transmettent sous la filière de l'esprit ; il y a » des générations d'esprits. Ainsi de Fénelon on » peut remonter k des esprits qui ont de la pa« » rente avec lui »
Il aurait pu dire aussi qu'on pouvait descendre ; tous ses amis étaient frappés de la ressemblance de la figure et du génie de Fénelon avec Lamar-» tine : c'était Fénelon ressuscité au xix* siècle.
Laissant le système de Leroux, il s'éleva à la philosophie religieuse qu'il aimait. « Le plus petit être est aussi grand que le monde, que l'infini aux yeux de Dieu. » Reprenant le thème de l'ode à Byron, il développa le profond et beau vers familier à toutes les mémoires :
« L'insecte vaut nn inonde, ils ont autant coûté. »
J'écoutais dans l'ombre cette voix sonore, puissante, pleine de vie, cette grande voix d'un esprit né pour conduire rbumanité* Sa tête reflétait sa pensée, son regard brillait vif et doux, son noble geste s'étendait avec ampleur. Il était grand, quoique assis; il restait simple, ne voulait pas éblouir, et.tentait de retenir dans une causerie du coin du feu son éloquence Involontaire. L'efiort était vain ; il montait aux étoiles. Hélas, je ne pus l'y suivre, et ma mémoire n'a pu retrouver les paroles ailées*
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J'étais dans Tivrôsse de la fête. J'avais tant à ad-« mirer : ce corps souple et fort, aux élégances de gentilhomme ; oe génie éloquent dans la causerie comme dans le discours. Lamartine, en ce soir intime, m'apparut dans sa grandeur : un homme de tous les siècles, un type de prophète.
Il partit, et d'un essor naturel la causerie s'en* vola vers Homère. Pelletan l'attaqua, je ne sais par quel caprice de paradoxe. Préault le défendit, en sculpteur, en disant qu*Homère est plein de bas-reliefs, de statues vivantes. L'artiste vengea le poète.
Les paroles s'apaisèrent peu à peu et s'éteignirent enfin comme les derniers accords d'un concert. J'avais bien entendu un concert d'art, de poésie, de philosophie, une soirée de musique de chambre. Et dans ce quatuor de paroles, chacun tour à tour avait chanté, au milieu d'amis ignorés. La verve de Préault avait Jailli, la sagesse de Dargaud avait apaisé, le lyrisme de Pelletan avait vibré, sous l'éloquence souveraine de Lamartine, qui avait fait le chant suprême.
Ainsi dans là, Symphonie pastorale, tous les instruments se taisent pour entendre le chant du rossignol, et l'accompagnent de murmures d'extase.
Quand nous sortîmes, nos cœurs étaient pleins de joie, le ciel était plein d'étoiles.
Paris, 18 mars 1843.
Je suis désolé» j'apprends que Lamartine vapartir bientôt pour Mâcon, et veut emmener son ami.
Mes légers espoirs s'en vont à cette ii*oide nouvelle, comme les fleurs de cerisiers à la bise du nord.
Dargaud et Lamartine se sont promenés au Palais-Royal. Ils oubliaient la politique ; dans cette calme et élégante oasis, près du bassin, ils eau-
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salent des belles choses de ce inonde, lorsque Lamartine a aperçu des levrettes qui jouaient dans le jardin; il s'est arrêté devant elles, comme Léonard de Vinci devant les oiseaux prisonniers, au marché de Milan, et d'un sourire plein de grâce, il a dit ce mot de tendresse charmante : « Voilà nos amis ! »