‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 41 sur 74 · LE TRAVAIL D'HIVER · texte numérisé non relu

LE TRAVAIL D'HIVER

Monceaux, novembre 1850.

Chaque matin, je descends de ma haute chambre à ma petite table de secrétaire devant la fenêtre. C'est une table de jeu, et j'y joue le jeu de la correspondance, heureux un jour, malheureux un autre, au hasard de l'imagination et de l'impression, répondant à ces lettres de jeunes poètes et déjeunes femmes, sous les regards de M"*" de Lamartine qui vient s'asseoir près de moi, devant son chevalet d'artiste, et peint sur de grands plats de porcelaine des enfants et des fleurs. Sa peinture m'inspire et son amitié m'encourage.

Un de ces jours, ce ne sont pas seulement des lettres qu'elle m'a apportées à répondre, mais des discours, improvisés à Smyrne dans le second voyage en Orient et recueillis dans V Indépendant de Smyrne et le Journal de Constantinople, à la distribution des prix des Lazaristes, le 23 juillet, à celle de l'école des sœurs de la Charité, le 25, à la députation de la colonie française, le 28. Ces discours pleins de grâce et de couleur orientale, d'éloges à l'enseignement des ordres religieux en Qrient,de reconnaissance au Sultan plus généreux que la France, aux Français de Smyrne plus fidèles que les Français de la patrie, méritaient

d'être publiés dans le Voyage en Orient. Lamartine les avait oubliés, insoucieux des gerbes dorées jetées derrière lui. M"* de Lamartine, qui nelaissait rien perdre, soigneuse du ménage littéraire, comme la Marthe de l'Évangile, avait pensé à les enchâsser dans le volume, pour le grossir et l'illustrer. Mais c'était une Marthe qui avait l'amour de Marie, et qui versait en secret sur le génie adoré le vase d'huile odorante. Elle conseillait et elle aimait.

Elle m'a prié de faire le cadre de ce discours. Cela ennuyait Lamartine, entraîné à un autre sujet, à \ Histoire de la Restauration, qu'il écrivait dans son grand cabinet, non loin de nous.

Il avait écrit son nouveau voyage en Orient, à bord du navire, en mer, à terre, à Constantinople, à Smyrne, dans son château oriental d'Achmet- Sahed, dans la vallée de Burghas-Owedan du Sultan. Cette lointaine retraite, cet exil volontaire de son pays, à la façon des héros antiques, avait de la grandeur. Au fond, sa patrie était l'Orient, il avait dît lui-même : Je suis né Oriental et je mourrai tel. Il pouvait dire comme Scipion :

« Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os I . » • Je m'attache chaque jour davantage à sa noble femme. De cette intimité matinale naît une amitié, non une affection banale, rapide et légère, mais une affection lente, réfléchie, profonde. Elle monte du fond de l'âme, peu à peu, comme l'eau d'une source.

Elle a la âgure grave d'une femme qui a senti le sérieux de la vie, le regard sévère ; mais un charme se dégage, quand elle sort du silence, et que sa voix fait entendre le timbre ému d'une âme qui souffre et qui aime. Sa langue française au léger accent anglais, a une singulière douceur. On sent un cœur jeune, ardent, passionné sous la gravité

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de la figure. Elle arrive, le teint rafraîchi par la poudre, les cheveux épais en bandeaux serrés, la taille jeune et élégante ; toute sa personiie a une noble distinction. Elle s'assoit, nous travaillons, nous lisons ensemble les manuscrits, les feuilles écloses sous la main rapide de son mari, nous corrigeons les épreuves. Quelle pensée attentive 1 Elle sait que les ennemis sont à l'affût des moindres paroles. Comme elle veille au péril, quelle impression vive, quel jugement sûr I Quel amour vigilant pour la gloire de son mari 1 Après avoir senti en femme, elle juge comme le public. J'apaise ses craintes. Elle est la prudence de ce génie d'audace. Après ce travail de lecture et de correction, elle reprend son art, elle peint, et j'écris près d'elle ; je réponds aux lettres du jour, aux lettres banales ou émues; Lamartine garde les meilleures, et y répond lui-même, comme il garde aussi les épreuves de ses articles du Conseiller du peuple; il les corrige lui-même, il ne confie à personne le soin de sa politique; il nous abandonne seulement les épreuves de la poésie, de l'histoire, l'examen littéraire. Notre château est un monastère , nous y menons une vie de travail, non de plaisir. La famille de Cessiat est rentrée à Mâcon, les amis sont rares. L'amitié a son hiver comme la nature.

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