GENEVIÈVE
Décembre 1850.
Voici un charmant récit d'une lecture que fit Lamartine à Monceaux, et que je dois à l'amitié de Ch. Labor, l'artiste et l'ami délicat dont j'ai peint plus haut la sympathique figure :
« Vous souvenez-vous de cette émouvante lec-
SOUVENIRS SUR LAMARTINS 258
ture de Geneviève que nous fit Lamartine à Monceaux? Nous étions, un matin, réunis depuis quelque temps dans la petite salle à manger, attendant avec M"* de Lamartine l'arrivée du maître qui s'attardait, lorsque nous le vîmes apparaître sur le seuil, tout vibrant encore de l'émotion profonde qu'il venait d'éprouver. Il rayonnait, il avait une sorte d'auréole autour du front. Nous étions comme enveloppés de ce fluide puissant que répand le génie.
— Que vous est-il arrivé ? mon ami, dit M"" de Lamartine qui interrogea pour nous. — Je viens de pleurer sur une page que j'écrivais tout à l'heure et il m'a été impossible de quitter la plume sans achever le chapitre. — Le sujet était donc bien saisissant ? dit l'un de nous. — Oh I reprit Lamartine, c'est l'histoire d'une servante. — Qu'il va nous tarder de lire cela t hasarda une voix près de Lamartine. — Eh bien ! déjeunons d'abord, et puis, si vous y tenez, je vous donnerai volontiers cettesatisfaction . » Un quart d'heure après, nous étions groupés autour de la cheminée de la galerie. Lamartine avait apporté le manuscrit de Geneviève; il commença par nous mettre au courant en quelques mots, et aborda la lecture. Cette lecture durait encore deux heures après. Quand il s'arrêtait, on criait : encore 1 puis, au moment où l'agonie de la femme du vitrier commence, c'est-à-dire à la page qui venait d'être tracée le matin, et qui était encore humide de larmes, toutes les nôtres coulaient silencieuses, mais intarissables ! Depuis lors, il m'a été toujours impossible de lire et surtout d'entendre lire ce passage, sans être vivement ému ;.. »