‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 44 sur 74 · LR PREMIER JOUR DE L'AN · texte numérisé non relu

LR PREMIER JOUR DE L'AN

Spectacle imprévu, les visites du premier jour de l'année chez Lamartine. C'est un flot de visiteurs, de âgures étranges d'hommes et de femmes !

Dans ce foyer se joue une comédie humaine plus vraie, plus variée, plus amusante qu'au théâtre. Ils passent, ils défilent, ils se croisent, les jeunes poètes, les jeunes filles, les hommes politiques, les journalistes, les écrivains, les artistes, les généraux, les vrais amis, les faux amis, les femmes de l'aristocratie, les hommes de police, les figures du vice vieilli, les visages de la jeunesse et de la grâce sous Tauréole de l'enthousiasme.

De la grand j table de mon salon de secrétaire, je vois passer ce kaléidoscope humain, ce tourbillon de figures brunes et blondes, ces courtisans de la gloire, cette royauté, plus rares depuis l'impopularité et l'infortune.

Il est venu aujourd'hui un singulier visiteur porter à Liainartine les souhaits d'heureuse année : un homme grand, fort, aux épaules carrées, vêtu d'une longue redingote jaune, la figure au teint jauni, aux regards furtifs, aux plis mobiles, souples à toutes les variétés de physionomie, à tpus les changements à vue du visage, un type de vieux comédien.

C'était un terrible comédien. Il avait joué la comédie sur les grands chemins et dans la police. Il s'était retiré des affaires, avait pris l'air d'un honnête bourgeois conservateur; il s'était fait annoncer sous le nom de M. Bourgeois. C'était... Vidocq 1

Il nous raconta une aventure de sa vie où il avait joué le rôle d'un vieux curé dans une mission de police. Il refit le rôle à merveille devant nous. Lamartine souriait et applaudissait.

Il s'était servi de lui en 1848.

Il aimait, comme César, à se jouer d'habileté avec les hommes des bas-fonds, à assouplir sa noblesse au maniement des personnages équivoques. Il avait une police personnelle entretenue à ses frais, pendant la révolution de 1848 ; elle lui avait coûté cher, son audace était descendue jusqu'aux chefs de clubs pour les conquérir à sa politique ; sa grâce héroïque les avait séduits. Selon son éblouissante et audacieuse image qui illumine comme un éclair sa politique, il avait conspiré avec les hommes d'orage, < comme le paratonnerre conspire avec la foudre. »

Il avait lui-même de hautes prétentions à la diplomatie occulte. Après avoir reconduit Vidocq, il me dit ce mot de haute comédie : « Il n'y a que deux hommes en France qui comprennent la police, Vidocq et moi. »

Après cette étrange visite, apparut une belle

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jeune fllle, à la figure triste. C'était M"« Martin, une héroïne de 1848, qui était allée, à la tête d'une députation de jeunes filles du faubourg Saint- Antoine, à la fête de la Fraternité, rendre hommage à Lamartine, et en avait reçu un baiser. Elle lui avait reproché son silence dans son Histoire de la révoltUion de Î848j et en avait souffert. Ce baiser, c'était sa gloire.

J'avais eu la difficile mission de répondre à sa lettre de reproche, et d'adoucir, non l'oubli, mais le silence de Lamartine, sa pudeur d'historien. Je ne pus la consoler. On cache ses plus délicieux souvenirs. De ses glorieuses journées, des embrassements du peuple, après l'abandon, peut-être le poète gardait-il seulement la mémoire de cette jeune fille au fidèle amour. La grâce est immortelle après la tempête, après le navire englouti, une fleur surnage sur la mer. Ainsi de toute une révolution, que reste-t-il 1 Un baiser.

Elle était revenue avec le même regret. Elle était belle, d'une beauté sympathique; on sentait son cœur dans ses beaux yeux aimants ; elle les levait vers Lamartine, et les reposait sur la figure adorée. On devinait dans sa tristesse un amour blessé. Pauvre jeune fllle qui avait eu une heure de bonheur dans sa vie, dans l'éclair de 1848 ! C'était la figure de la république de 48, la vierge populaire dans sa jeunesse, sa beauté, son espérance et sa désillusion.

Quand elle dit adieu à Lamartine, et passa devant moi, je suivis d'un regard ému cette belle figure blonde, aux yeux bleus attendris ; on ne pouvait s'empêcher de Taimer. Qu'est-elle devenue ? Peut être a-t-elle enseveli son beau rêve et son beau souvenir dans une union vulgaire de son faubourg! On m'a dit qu'elle était morte jeune fille, fidèle à son amour de 48, au héros de la fête

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de la Fraternité. Pour moi, je ne l'ai plus revue depuis, comme tant d*autres étoiles disparues à rhoi'izon.

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