LAMARTINE JOURNALISTE
Le duel a commencé entre rassemblée et le président. Le conflit est ai^dent. Les cris de : Vive l'Empereur ! aux revues de Satory, Tordre du jour de Ohangamier interdisant les cris sous les armes, les menées de la société du 10 décembre, la retraite du ministère flétrie par rassemblée, la révocation de Chargarnier par le nouveau ministère, ont envenimé la lutte; Lamartine intervient comme l'homme de paix, il parle le 10 janvier daus les bureaux, le 16 janvier à la tribune, contre la commission d'enquête, contre cette nouvelle coalition qui va déchirer la république. Il parle en vain au milieu des murmures. On veut la guerre.
Il dénonce dans le Conseiller du peuple, sous ce titre sinistre : Conspiration, la double coalition de l'assemblée et du président contre la république; il ne crie plus : confiance, mais défiance. Dans des pages véhémentes, d'ardente sincérité, il montre le péril; il attaque rassemblée, ménage le président, par tactique, la seule politique habile. 11 sonne le tocsin, on ne l'écoute plus.
On l'écoute au Conseiller du peuple et dans ses livres. Il a interrompu Y Histoire de la Restauralion pour compléter et grossir sou Nouveau Voyage en Orient. L'éditeur trouve le volume trop court. Tel qu'il est, il est charmant, vivant, c'est une odyssée rapide. Mais les éditeurs ne sont pas artistes. Il leur faut tant de pages pour vendre un prix plus élevé. Lamartine ajoute un épisode, la révolte des Janissaires sous Sélim. Chaque matin,
rhistoire de M. de Hammer à la main, assis dans son fauteuil, devant le feu, il me dicte, il improvise sur ce savant document, ce fragment d'histoire ; j'écris à sa table, et ma plume n'est pas assez rapide à suivre le vol de sa voix.
Un jnatin, il a eu un badinage qui peint bien l'homme familier, le grand prodigue. Il avait versé dans son écritoire tarie de l'encre à pleins bords; l'encre avait débordé et sali la table. Il prit pour nettoyer sa table, un journal, pensez-vous? vous connaissez peu l'homme, non... un mouchoir, à mon cri de stupéfaction. Il essuya la grande tache d'encre répandue, et m*étalant le beau mouchoir blanc tout maculé d'encre noire, il me dit en souriant : « Et l'on dit que je n'ai pas d'ordre ! »
J'ai ri, en bénissant l'absence de M"" de Lamartine; Marthe eût grondé Marie 1
L'épisode de la révolte des Janissaires ne suffit pas. Il faut encore du remplissage. Comme il est ennuyé de gâter son voyage, impatient de reprendre V Histoire de la Restauration/û me confie la rédaction d'un autre épisode de l'histoire de Turquie, un long fragment de l'histoire de Mahmoud, la guerre contre les Russes, Czerny George, le héros serbe, les Grecs.
Dans l'aprës-midi, avec un grand trouble, une vive appréhension, j'écris; Lamartine me fait l'honneur de louer ces pages, et les encadre dans son volume. Elles forment 60 pages. Le bon public croit que c'est du Lamartine. Ce que c'est que le prestige du nom I II est pourtant facile de les reconnaître, à un signe particulier entre tous. 11 y a des dates ; or, Lamartine ne date jamais. Il a l'horreur des chiffres, en histoire comme en afflaires. Les dates, pourtant, sont nécessaires, comme les bornes kilométriques sur les chemins ; elles mesurent les distances sur la route de l'histoire.
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J*écris les sommaires en tête de chaque livre de V Histoire de la Restauration^ et j'inscris avec soin les dates. Sauf ce travail d'ordre, Lamartine écrit tout lui-même. A part des pages d'histoire dans le Voyage en Orienta des phrases ici, là, une lacune comblée dans le récit du Tailleur de pierres de Saint^Pointy des notes pour ses discours, Lamartine a tout fait, tout écrit dans l'immense labeur, l'immense poème de sa vie.
Mais il doute de lui-même, du prestige de ses œuvres ; il croit qu'au public vulgaire, il faut des moyens vulgaires ; il croit à l'annonce. Il rêve d'avoir la quatrième page d'un journal tout entière. Déjà l'an dernier, à ses débauches de publicité, à tout l'argent sacrifié pour l'annonce de ses œuvres choisies, je lui disais, seul, la vérité, devant ses amis muets. Je me souviens d'un jour où, devant M. de Champeaux qui blâmait tout bas ces dépenses inutiles, j'osais lui dire avec mon indépendance de Breton et d'ami : « Votre nom n'a pas besoin de tout ce bruit ; c'est le faire descendre. » Il ne se blessait pas, il me répondait en souriant, et défendait l'annonce.
Que dire à un homme qui drapait ses actes de commerçant littéraire de mots enthousiastes, qui me disait: « L'annonce est un art inventé par Girardin, et accompli par Lamartine I »
Il risquait tout; je souffrais de voir ce noble génie descendre de sa tour d'ivoire dans la poussière du chemin, offrir sa muse au peuple. Mais il savait tout défendre par des images superbes : « Il me faut sonner la grosse cloche de la publicité, Dieu lui-même a besoin qu'on le sonne ! »
Je me souviens du regard ravi qu'il donnait à la quatrième page d'un journal, un jour qu'il l'avait achetée tout entière. Il l'étalait, il contemplait ces grands caractères de son nom, de ses
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œuvres, comme le juif de Rembrandt en extase devant leslettres magiques flamboyant dans un vitrail. Il nous l'avait apportée en triomphe dans le salon où je travaillais. Elle lui avait coûté cher, plusieurs mille francs. Nous gémissions, M"** de Lamartine, des amis et moi. Il jouait sa fortune sur le tapis vert de l'annonce. Peut-être avait-il raison contre notre raison économe. Il faut éblouir le public pour le séduire. Il avait le pressentiment de la puissance de l'annonce. Il y croyait plus qu'en luimême.
Le comte d'Orsay m'a donné son beau buste de Lamartine, que Lamartine a idéalisé dans ses stances tragiques, et transfiguré en statue. Alcibiade est devenu Phidias. Le buste a l'attitude éloquente et la poitrine héroïque. Mais il ne ressemble pas, il ^ la figure grasse et Lamartine est maigre, la tête est ronde, et elle est étroite ; les traits ne sont pas creusés, modelés à peine par une main molle et élégante de grand seigneur. L'oreille sèche, dressée comme celle d'un cheval arabe, vibrante au moindre bruit, chez Lamartine, est estompée, plus que sculptée dans le buste ; les cheveux ne frémissent pas. Le port de la tête est noble. C'est un bel homme plus qu'un grand homme ; d'Orsay a fait de Lamartine un dandy magnifique à son image.
Le 15 mars, il est monté à la tribune, on avait attaqué le gouvernement provisoire et la garde nationale, à propos d'une proposition de loi de défiance contre elle. Il a dédaigné d^se défendre, mais il a défendu la garde nationale qui a sauvé, aux journées de février, du 17 mars, du 16 avril, du 15 mai, aux journées de juin, la république et la patrie. Il a répondu aux calomnies avec un accent de dignité et de tristesse. Il est descendu de la tribune pour n'y plus remonter. L'assemblée
législative, affolée de réaction, court à la perte de la république et de la liberté.
Il a renoncé au combat de l'orateur, il s'est fait journaliste. Il est descendu de la tribune au journal pour défendre chaque jour la république, à l'exemple des grands orateurs de la révolution. MM. Mires et Millaud, devenus propriétaires du Pays 9 lui ont offert la direction du journal. Je ne sais comment il peut suffire à cet énorme travail; mais il mène de front son triple labeur de journaliste, d'historien et de poète.