‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 46 sur 74 · LES AUDIENCES · texte numérisé non relu

LES AUDIENCES

Le dimanche était le jour des audiences. Je les donnais ce jour-là, par lettres signées de Lamartine, parce qu'il était plus libre. C'était un défilé de jeunes gens, de jeunes filles, de jeunes femmes en pèlerinage d'admiration pour le grand homme méconnu. Il y avait bien des misères, des appels à un secours, à une protection ; il y avait des figures touchantes, d'autres suspectes: le valet de chambre, Gilbert, avait le flair, et m'appelait pour répondre, à la place de Lamartine, afin d'épargner la bourse de son maître.

Malgré ces épurations, le dimanche coûtait cher à la générosité du maître; il préparait de l'or posé sur sa cheminée, et l'or était vite épuisé par la largesse de ses dons de secours. Il avait l'âme et la main royales.

Des jeunes filles s'adressaient à moi, dans l'espoir de mieux réussir. Une entre au très, jolie, hardie, vint droit à moi, et me dit à bout portant : « Vous êtes amoureux, ou vous le serez. Vous me

comprendrez. Je suis amoureuse d'un cousin qui est dans les dragons. Nos familles mettent la condition d'un avancement à notre mariage. Je vous confie mon sort. » Cambrée, dressée sur la pointe des pieds, elle plaida si gentiment et si gaillardement sa cause, que je m'enflammai pour le bonheur de la jeune fille. J'obtins une lettre de Lamartine au ministre de la guerre. La position fut enlevée à la pointe de la plume, le succès couronna la vaillante jeune fille; le vrai dragon, c'était elle.

On sollicite chaque jour sa protection. Il est venu une femme magnifique, une beauté ardente du Midi, aux chauds cheveux blonds des peintres vénitiens, éclatante de sève sensuelle. Elle venait séduire Lamartine à l'avancement de son mari, magistrat.

Quand elle fut sortie, il me dit en souriant : « C'est une beauté à l'heure. Elle m'a invité à al- » 1er la voir; allez-y pour moi. »

Je lui dis : « C'est vous qu'elle désire et non pas moi. >

L'admiration des femmes n'était plus pour lui qu'un culte d'imagination. Depuis son âge mûr, il préférait l'amitié à l'amour.

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