FIDO
Avril 1851.
Lamartine est triste, son meilleur ami est mort, Pido, son chien bien-aimé. C'était un fils du chien de Jocelyn. Ce charmant lévrier, de fine race, à l'exquise élégance, était l'ami intime du poëte, le compagnon fidèle. Quand le maître se levait, il se levait aussi, et le suivait en relevant ses pattes
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fines, du rythme de sa marche, les yeux levés vers lui. Le maître et le lévrier avaient la même grâce d'allure. Quand le poète s'asseyait à sa table de travail, il se couchait à ses pieds, et ne le quittait pas des yeux. A Tentour, sur répaisse fourrure étendue par le maître, se groupaient sa belle Jschia, ses enfants, Perlino et les autres. La perruche jasait au-dessus d'eux. Cette petite chambre était une image de l'arche de Noé où le maître abritait les petits êtres qu'il aimait ; il vivait en intimité avec les chiens, les oiseaux, les l)êtes si mal nommées, aux âmes mystérieuses delà nature qui savent aimer mieux que les hommes.
Pendant la maladie de Pido, il l'a recueilli sur son lit. Il versait lui-même le lait à sa gorge malade, donnait les remèdes, hélas I impuissants, charmait ses douleurs sous ses caresses. Fido fixait sur lui ses beaux yeux souflfrants, et Ip maître se détournait, à tout moment, pour arrêter sur Fido ses regards tristes. Sa bonté adoucissait l'agonie du pauvre chien mourant. 11 y avait entre eux un courant de tendresses mystérieuses. Ischîa se dressait inquiète, deboutcontre le lit, et flairait son cher Fido. Les bêtes ont l'instinct de la mort, et s'émeuvent comme nous du mal de ceux qu'elles aiment.
Le poète veillait le chien mourant, l'humble créature, comme Michel-Ange son serviteur Urbin. Les grands génies sont les grands cœurs.
Lamartine avait des aflBinités secrètes avec tous les êtres. Il a dit dans une page d'une tendresse charmante : « Nul ne sait, à moins d'avoir été bouvier, pasteur, soldat, chasseur ou solitaire comme moi, combien il y a d'amitié entre les animaux et leur maître. Ce monde est un océan de sympathies dont nous ne buvons qu'une goutte, quand nous pourrions en absorber des torrents
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Depuis le cheval et le chien jusqu'à l'oiseau, et depuis Toiseau jusqu^à l'insecte, nous négligeons des millions d'amis. Vous savez que moi je ne néglige pas ces amitiés, et que de la loge du dogue de basse-cour à rétable du chevrier, et de l'étable aumur du jardin où je m'assieds au soleil, connu des souris d'espalier, des belettes au museau flaireur, des rainettes à la voix d'argent, ces clochettes du troupeau souterrain, et des lézards, ces curieux aux fenêtres qui sortent la tête de toutes les fentes, j'ai des relations et des sentiments partout. Honni soit qui mal y pense I Je suis comme le vicaire de Goldsmith, j'aime à aimer I »
Le poète pénétrait au fond des secrets de ce monde inconnu, il avait le don de seconde vue. Il me disait que ces êtres avaient un langage mysté* rieux. Un jour, dans son cabinet de Saint-Point, il me raconta une scène dont il avjait été témoin. Un matin, il avait ouvert le porte de son cabinet; un paon était perché sur son balcon de bois, il lui jeta quelques miettes de pain sur le palier. Le paon sauta du balcon, puis il le vit, à sa grande surprise, passer devant le pain blanc jeté pour lui, sans y toucher, descendre l'escalier de bois, tourner au pied de la tour et disparaître dans le jardin. Un moment après, le poète le vit paraître au pied de la tour, revenir suivi des paons, ses amis, monter en tête l'escalier, purs s'arrêter sur le palier, et partager les miettes de pain avec ses frères. merveille 1 L'oiseau n'avait pas voulu du pain pour lui seul, il avait pensé aux autres, il avait dominé sa faim, il les avait avertis, il leur avait fait comprendre, par son muet et mystérieux langage, par des signes inconnus, qu'un repas les attendait ; il les avaitappelés, amenés, conduits au festin. L'âme intelligente et fraternelle de l'oiseau avait fait ce prodige. Le poète avait surpris là un des ineffables
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mystères de bonté cachés par la Providence dans ses plus humbles créatures. Un oiseau avait révélé un des secrets de Dieu.
Lamartine vivait, cdmmesaint François d* Assise, dans l'intimité de tous les êtres; il avait des tendresses étranges pour les chevaux, les oiseaux et les chiens. 11 savait leur langage secret, c'était un charmeur des bêtes de Dieu comme les saints du moyen âge. 11 les aimait, et les afaitaimer. Un critique spirituel a dit : « Le personnage le plus intéressant de Jocelyn, c'est le chien. » Qui n*a pleuré la mort tragique du chien de Gédar dans la Chute d'un ange, étouifé par une fatale méprise ! Il les aimait plus que les hommes.
Ils le méritent bien. L'amour des chiens est plus sûr que l'amour des hommes ; ils ne trahissent jamais. Ils ne changent pas avec la fortune; quand les amis dQ3 heureux jours et de la puissance s'éloignaient du grand homme dans l'infortune, eux sont restés fidèles. Le poète les a chantés et les a aimés. Le génie a toutes les tendresses. Je dis avec lui : honni soit qui mal y pense ! et son beau mot, un jour qu'il attaquait l'impôt barbare sur les chiens, et attendrissait la foule sur ces amis des pauvres : « Gloire aux larmes ! »