LES AMIS DU MATIN, LES AMIS DU SOIR
Avril 1851.
Il était toujours avant l'aube au travail, bien avant moi. J'arrivais à 8 heures à ma grande table ronde, où m'attendaient déjà les lettres à répondre. Vers 10 heures, il recevait les visiteurs matineux, des journalistes, Ducoing, Lagué-
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ronnière, rédacteurs en chef du Courrier fran^ çais et du Pays, des hommes d'affaires. Il y avait parfois des bonnes fortunes de visites. Ces joursci Béranger est venu.
Qui se ressemble s'assemble, dit-on. Ici, ce serait le contraire. -Si différents l'un de l'autre, Béranger et Lamartine s'aimaient. Béranger, ce railleur, désarmait son ironie devant Lamartine, il le respectait et l'aimait.
Gilbert l'annonça, Lamartine vint au-devant de Béranger, la figure illuminée d'un heureux sourire. 11 le fit entrer dans son cabinet. Une charmante perruche, mon amie intime, parla, chanta à son entrée, comme pour faire fête au chansonnier. Lamartine la prit sur son doigt et me rapporta. « Pourquoi, .Lamartine, dit Béranger, renvoyezr-vous cette perruche? — Parce qu'elle m'empêche de vous entendre. — Elle chante comme nous, riposta Béranger. — Oui, mais vous chantez mieux, dit Lamartine, dans sa grâce hospitalière. — Au fond, mon Dieu, c'est la même chose, ♦ répliqua le malicieux Béranger. Je pensais comme Béranger, la perruche aussi était poète. Posée sur mon épaule, elle chantait avec joie, aux rayons du soleil d'avril qui pénétraient à travers les arbres du jardin. Elle chantait toute frissonnante sous mes caresses, tout heureuse d'être posée sur son ami ; elle collait avec tendresse sa petite tête contre ma figure; et me becquetait de ses baisers.
Après déjeuner, Dargaud vient chaque jour, et ils sortent tous deux ensemble pour aller au bois de Boulogne avant la séance de la Chambre. Je les accompagne, quand le travail ne me retient pas. Ce sont de belles promenades de pas, de pensées, à tous les horizons.
Le soir, les amis accoutumés viennent dans
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l'atelier de M"* de Lamartine ; le grand salon est abandonné depuis que les grandes réceptions ont cessé. Ce sont Dargau.d, M. de Mareste, l'aimable et spirituel homme du monde, un gentilhomme de salon, Charles Rolland, le peintre Decaisne, M. d'Esgrigny, Georges Duval, le conteur de la Révolution, Morpurgo, le causeur plein de verve, M. de Chamborant, figure cordiale, M. Huber Saladin, un colonel fédéral, un poète amateur, du lac de Genève, le marquis et la marquise de Lagrange, le comte et la comtesse de Circourt, M""* Sophie Gay, une mordante conteuse d'anecdotes du Directoire, sa fille. M"* Emile de Girardin, la belle statue blonde, au rire spirituel ; le' général Cailler, le général Paixhans, le général Pépé, qui avait eu un duel avec Lamartine à propos de deux vers d^une méditation sur l'Italie; le beau et sympathique Montanelli, poëte et héros de la liberté italienne ; Pelletan, àla belle tête juive, le poète de la critique; son ami, le sculpteur Brian, le statuaire Préault, Paul Huet, Laprade, qui semblait une figure descendue d'une fresque de Flandrin, un disciple de l'idéal qui dressait ses strophes d'allégresse aux forêts comme des palmes à l'entrée de Jésus à Jérusalem et avait cueilli le gui de la poésie, figure à la noble modestie que j'aimais et respectais ; Emile Souvestre, le beau paysan breton, selon le mot de Michelet, figure aux longs cheveux bruns séparés au milieu du front, aux yeux profonds, un Celte au charme éloquent que Lamartine aimait entendre; Boulay-Paty, le poète breton aux sonnets magnifiques, Louis de Ronchaud, le poète silencieux, l'ami sans bruit, le Novalis français, descendu du Jura; Paul de Saint-Victor, l'écrivain à la couleur vénitienne, à la figure dédaigneuse ; le baron d'Ekstein, un érudit immense qui avait
instruit Renan, un brouillard allemand traversé d'éclairs. M"**» de Verdière, des journalistes, des militaires, des poëtes, des femmes ; la splendide créole M"** Hubert de Lisle, qui éblouissait tous les yeux du rayonnement do sa beauté.
Ils venaient tour à tour ; c'était la visite de l'aristocratie, de la poésie, de l'art, de l'intelligence, de l'esprit, de la beauté, du génie royal. Je jouissais, là, des plus beaux moments de ma vie. C'étaient les Champs Élysées avant la mort.
Comme dans la fresque d'Eugène Delacroix, je voyais passer les poètes, les héros, les génies et les muses.
Il y a eu, ces soirs, trois entretiens qui m'ont intéressé, une lutte de paroles entre Dargaud et le baron d'Ekstein ; le baron attaquait Chateaubriand, exaltait Joseph de Maistre, et plaçait le Pape au-dessus de René. Dargaud a défendu vaillamment l'enchanteur, la cause de l'imagination contre le paradoxe de la théocratie.
Un soir, le général Paixhans a ouvert le feu contre la théorie du progrès indéfini ; Pelletan était là, tout ému encore de son beau livre : La philosophie du XIX^ siècle, il s'est levé, et dans une Improvisation lyrique, a défendu la belle cause du progrès contre le canon Paixhans. Après des engagements ardents, le général battit en retraite, et se retira devant l'éloquence de Pelletan. Lamartine écoutait le combat et applaudissait Pelletan ; il termina par un mot sur le style trop sonore de récrivain du progrès : « Vous écoutez vos pensées tomber à terre. »
Un autre soir, M. de Circourt était venu. Je ne sais quel courant de conversation amena les causeurs à parler de l'Évangile, de son esprit de douceur. Dargaud défendait l'Évangile par des versets de liberté. M, de Circourt, une bibliothèque
parlante, riposta à coups de versets contraires. Son érudition implacable tentait de prouver que l'Évangile est une religion d'autorité et d'obéissance. Il parlait sans accent, dans sa verve froide. A la fln du débat, Lamartine dit un mot grave : « Le christianisme est une religion d'esclaves. »