‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 49 sur 74 · CASTEL-MADRID · texte numérisé non relu

CASTEL-MADRID

Mai 1851.

Nous avons quitté Paris et ses rues poudreuses. Lamartine est venu se rafraîchir dans sa villa charmante du bois de Boulogne, sous les lilas. Nous jouissons du printemps, dans cette aimable retraite. Apres le travail du matin, dans le petit salon, à côté de la femme du poète, de la gentille perruche, des oiseaux chanteurs et des lévriers endormis, nous promenons en voiture, M""® de Lamartine et moi, à tous ces jolis paysages de la Malmaison, de la Celle-Saint-Cloud; elle me conduit à ses amies spirituelles et charmantes, la comtesse de Circourt, M""* Hubert Delisle. Je consacre, tout bas, des strophes d'admiration à la magnifique créole.

Je descends rarement à Paris. Un soir, pourtant, je suis allé voir la danseuse espagnole, Pelra Camardy avec Lamartine. Duclerc l'a conduit dîner au cabaret, comme il dit, et l'a mené au théâtre de la Porte-Saint-Martin, voir les danseuses espagnoles. La Petra Camara, au corsage de satin, au corps nerveux et souple, laucait ses pas en cambrant sa taille, en faisant claquer ses castagnettes, son haut peigne planté dans ses cheveux noirs, sa mantille au vent, et son jupon court bouffant aux hanches. Elle agitait l'ivresse autour

d'elle, et du timbre sec des castagnettes faisait vibrer les appels de l'amour à un sultan invisible. C'était une scène ardente de TAlhambra évoquée par cette fille de feu. Autour d'elle s'épanouissaient ses folles compagnes. Nous sortîmes enivrés, sauf Lamartine, qui, de son bon sourire serein, me dit au retour à Castel-Madrid : « C'est une tempête de cotillons I »

Mai 1851.

Ces deux mois de villégiature, avant la grande retraite à Saint- Point, ces mois de repos, de détente, de paix, de délicieux travail, de Décaméron, je ne veux pas les conter moi-même.

Une lettre charmante de M"® de Lamartine en donnera mieux que moi la douce intimité. Pendant une absence en juillet, près de mon père malade, voici ce qu'elle m'écrivait à la veille de quitter Castel-Madrid :

4c Je ne veux pas quitter cette retraite où nous avons passé près de trois mois aussi doucement qu'il est accordé de les passer au milieu de la vie, lorsqu'on n'a plus de joies et qu'on n'aspire qu'à la paix, sans vous dire combien vous noiis avez manqué ces derniers jours. Votre absence a fait le vide, vous n'en doutez pas. Vous n'êtes pas assez modeste, pour penser que vous avez été remplacé même auprès de cocotte. Vraiment cette jolie petite créature a montré un cœur inattendu. Elle vous appelait, elle vous cherchait, elle allait piétinant jusqu'à votre table, tournait autour du canapé, et s'en revenait tristement, ne vous trouvant pas. J'ai tâché de la consoler un peu en m'occupant d'elle. Mais elle vous regrette toujours.

» Je n'ai guère le temps de causer aujourd'hui.

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car c'est demain, à 6 heures, que nous partons, et quoique j*aie tout emballé à peu près, il y a toujours, au dernier moment, des affaires de mé* nage à terminer, surtout avec ce double déménagement, moitié pour Paris, moitié pour Saint- Point, car c'est là que nous allons vous attendre, et j'espère que ce ne sera pas longtemps. Nous avons attendu avec anxiété la première lettre, car nous étions bien occupés de votre triste voyage, de vos nuits passées, seul de pensée, lorsque l'obscurité lève des fantômes devant l'imagination, sans que vous ayez une voix amie pour vous fortifier. Dieu merci votre lettre (à moi) m'a bien rassurée sur l'état de votre père et m'a fait bien sous d'autres rapports. Pour le retour, faites selon vos convenances, vous savez que vous êtes attendu avec désir, mais que M. de L. ne veut pas être une gêne.

» M. Rolland doit venir bientôt, car la correspondance du Pays jointe aux autres travaux serait trop accablante pour M. de L. Le reste chômera en votre absence. Mes pauvres pages sont dans le portefeuille. J'ai un peu honte de ne plus faire que ces niaiseries, mais vous savez ma vie interrompue, tracassée, harassée. Je n*ose entreprendre mieux, et cependant je sens que je pourrais comme avant et plus sûrement qu'avant peut-être, peindre à l'huile quelque chose de mieux ; mais le temps, le calme, la continuité de séjour me manquent complètement. Je ne puis pas prendre une grande toile avec la cei'titude de la laisser en chemin, soit à Saint-Point, soit à Monceaux, et cependant j'ai bien un autre plaisir à peindre la figure humaine que les fieurs des champs. Je viens avec M. Dargaud d'arracher deux plantes de ce géranium sauvage qui émaille le bois au printemps, et une racine de fleurs

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blanches que nous avons cherchées sous les arbres pour une page. Je serai bien aise de faire refleurir ce souvenir un jour. Adieu, il faut que je termine cette lettre décousue qui a été interrompue plus d'une fois, mais le sentiment qui Ta dictée ne s'interrompra pas.

» Adieu ! et au revoir I

» J'aurai bien besoin de vous pour les épreuve s que M. Pagnerre doit m'adresser du troisième volume qui est sous presse, et lui très pressé il me prie de ne les pas retenir; du reste, il est très content de nos corrections.

» Les deux volumes parus ont un succès prodigieux et universel. On trouve un peu de sévérité dans quelques mots sur Napoléon, mais une grande impartialité dans les récits des faits. »

« Jeudi, Monceaux.

« C'est à Milly que votre bonne lettre est venue me trouver bien à propos, car je me trouvais triste. C'est vous dire qu'elle m'a fait du bien I quand on n'a plus de bonheur pour soi, vous ne sauriez croire combien de soulagement on trouve à chercher à concourir au bonheur des autres, et quelle joie lorsqu'on vous dit qu'on y est pour quelque chose, quelque petite que soit la part.

» Mais il faut que je vous gronde d'avoir pensé que je pouvais vous accuser de n'être pas arrivé. Mon Dieu, non (et par le principe de tout à l'heure), je me réjouissais que vous étiez auprès des vôtres dans votre Bretagne que je ne connais que de cœur et que je voudrais bien voir. Oh ! que la mer me manque cette année I Et il faut que l'attrait soit bien grand, car j'y étais bien frappée l'année dernière ! voyant mourir ce pauvre M. de Champeaux qui m'était si dévoué I

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> 11 me donnait bien ce plaisir de savoir qu'il était plus heureux près de nous que partout ailleurs, il me le disait sans cesse.

> Donc j'étais triste. M. de L. avait désiré faire un petit dîner de campagne à Milly, et bien que cela me donnât un peu de peine pour organiser la chose, et envoyer de Saint-Point tout ce qu'il fallait en déménageant en même temps pour passer huit jours à Monceaux, je m'y suis prêtée très volontiers. La famille y est venue, et tout s'est bien passé. Mais pour moi rien n'est plus émouvant que Milly. Cette retraite absolue que j'ai habitée avec mes deux petits enfants, me retrace mille et mille scènes évanouies par la mort l Et quoique j'aie eu les mêmes joies ailleurs, Milly par son abandon actuel semble avoir plus gardé de traces, rien ne s'est superposé depuis. Aucune consolation n'y est venue, je ne dis pas effacer, mais adoucir les souvenirs.

» Je ne puis regarder la cour sans y voir un chérubin de quinze mois, qui, monté sur une chèvre, venait triomphalement à ma rencontre aux applaudissements de toute la maison, beau, frais, fier, se tenant comme à cheval et souriant de bonheur I Qui m'aurait dit qu'en moins d'un an I.... Puis dans le jardin je vois les petits carrés dans l'ombre des arbres verts où ma fille semait, plantait, faisait sa petite récréation, et jouissait, hélas ! comme nous tous, de ses fleurs en espérance ; il n'y pousse que des ronces, à présent — deux ans après, la Terre Sainte...

» Hélas ! j'ai une ténacité d'impressions qu'aucun temps n'efl'ace, tout est toujours présent. Je me fais mal, même en l'écrivant. Je vous en fais peut-être à vous-même, car le cœur se devine même à des sentiments inconnus encore, Dieu vous en préserve.

» M. de L. est Dommé président du conseil général, malgré son absence à Saint-Point et malgré une lettre écrite au préfet qui devait décourager de le nommer cette année. C'est flatteur et satisfaisant, cela lui compensera la peine d'y aller, de quitter Saint-Point, de quitter presque son travail en en prenant un autre; brisant le courant de ses idées toutes tournées vers l'histoire pour prendre le courant des chemins vicinaux. Il va avoir aussi la revision à discuter. Il a bien préparé son auditoire par les cinq articles du Pays....

» Au revoir et soyez le bien venu ! et comprenez que vous Têtes. »

Ces lettres ouvrent le cœur de M"® de Lamartine, ce cœur contenu si plein de grâces et de larmes. Elle aussi est inconnue. Sa figure grave révélait ses tendresses intimes. Il fallait être entré bien avant dans son amitié, pour mériter^ ses confidences.

Elle ne datait pas ses lettres ; ces deux lettres sont de juillet et d'août 1851. Je vins la retrouver à Saint-Point, reprendre cette vie si belle et &i douce, près du génie, de mon amie et de sa famille.

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