UN DINER DE FAMILLE
Un des jours de septembre nous avons quitté Saint- Point; deux voitures couraient sur le chemin de Cluny, portant Lamartine et quelques hôtes amis à la demeure de son ancien et fidèle ami, M. Edouard Dubois, à Saint-Laurent près de Cluny.Toute sa famille était là, les aïeux, les pères,
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les mères, et les enfants. Il fêtait un grand anniversaire, une cinquantaine de mariage, et avait convié à sa fête de famille Lamartine et ses amis.
On se mit à la longue table, comme autrefois dans les salles du moyen âge. Il y avait là une fine et aimable figure de curé de village, l'abbé Gondard, Tami religieux de la famille. A la fin du dîner, M. Dubois se leva, et d'une voix émue, il porta un toast à Lamartine. Il énuméra tous ses titres à la gloire, il hésita un moment, et Lamartine l'encouragea en lui disant : « Votre émotion est la meilleure éloquence. » Quand l'hôte eut fini, il se leva à son tour, et fit une improvisation, délicieuse comme le Champagne du verre qu'il tenait à la main :
« Mon ami M. Dubois a énuméré tous mes titres à la gloire d'orateur, d'historien, d'homme d'État, il a oublié le meilleur, celui de son amitié. > Puis après cette courtoisie exquise, il parla de la famille de son ami, de son bonheur, de son honneur; il eut des grâces de parole comme il en trouvait toujours dans l'intimité, puis il termina ainsi: « M. Dubois nous a dit que depuis cinquante ans, la mort n'était pas entrée dans sa maison, je fais un vœu, c'est que l'amitié n'en sorte jamais ! »
Nous sortîmes émus et charmés, nous promenâmes dans les bois de Saint-Laurent, le long des rochers ruisselants d'eau vive, les regards sur la vallée de Cluny. Puis, vers le soir, se fit le retour à Saint-Point ; nous revînmes de la fête de famille, en nous donnant une fête de poésie. Le long du chemin, sous la paix du soir, Rolland et moi, nous laissâmes chanter nos mémoires, et nous lançâmes les plus beaux vers de Lamartine, de Hugo et de Musset, un feu d'artifice aux étoiles.