‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 6 sur 74 · LE BANQUET DE PLATON · texte numérisé non relu

LE BANQUET DE PLATON

Paris, 20 mars 1843.

Grande date de ma vie. Je suis allé pour la première fois au foyer de Lamartine. Je venais de Bretagne en pèlerinage à ce génie bien-aimé, l'imagination enchantée, le cœur attendri, la mémoire vibrante de ses vers, l'âme toute baignée de sa poésie. Ce nom harmonieux de Lamartine me ravissait. « Ton nom est un parfum répandu, dit le Cantique des cantiques, voilà pourquoi les vierges t'aiment ! » J'avais rêvé, prié, aimé avec ses strophes. J'avais lu sur la grève sa poésie, fille de la mer. J'étais jeune, j'avais vingt ans, j'arrivais dans la fleur de l'enthousiasme. J'allais là, comme un jeune Grec au banquet de Platon. A cet âge bienheureux de la jeunesse où tout est idéal, j'accourais à Lamartine comme à un rendez-vous d'amour.

J'arrivai conduit par mon ami Dargaud. Lamartine habitait un bel hôtel isolé entre une cour et des jardins, rue de l'Université, 82. Quatre domestiques en livrée se tenaient dans l'antichambre. Je traversai, sans les voir, plusieurs salons élevés.

On nous introduisit dans une pièce retirée, l'atelier de M"' de Lamartine. Deux femmes à l'aspect anglais, assises dans des fauteuils, eau-

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saient au coin du feu. L'une, à la noble et sérieuse figure, empreinte d'une grave tristesse, pénétrait de respect; c'était la femme du poète.

Dargaud me présenta ; elle me fit un accueil d'une bonté contenue ; on sentait une âme fermée, à l'hospitalité prudente, qui n'aimait que les amitiés trempées au feu de l'épreuve. Comme un flacon scellé, son cœur retenait son parfum.

Lamartine n'était pas là encore, et je n'attendais que lui seul. Inattentif à la causerie des femmes et de Dargaud, je regardais l'atelier. Le nid, c'est l'oiseau; le foyer, c'est l'homme. Mes yeux se fixèrent à la droite de la cheminée sur une énorme toile qui couvrait un pan de mur; c'était un grand portrait de Lamartine, assis sous un arbre, ses deux lévriers fidèles à ses pieds, peint par le talent mou de Decaisne. L'artiste digne de le peindre était mort. Seul Van Dyck, le peintre des princes et des gentilshommes, des nobles élégances, des transparences de teint aristocratiques, aurait pu réaliser cette figure royale de poète.

A gauche de la cheminée en marbre brun, des tableaux, œuvre de M"*' de Lamartine, des portraits de famille, divers sujets d'art, une muse Uranie, la tête aux étoiles. Un beau paysage de Huet charmait les regards entre les fenêtres. Au-dessus, une statuette assise du poète, pleine d'élégance; la Jeune Fille confiant son pre^nîer secret à Vénus^ ce ravissant chef-d'œuvre de Jouflroy, puis l'éternelle statue, la belle mutilée, la Vénus de Milo, faisait rayonner sa blancheur dans l'ombre.

Vis-à-vis de la cheminée, le portrait d'un ami intime, figure maladive et délicate, Félix Guillemardet, que Lamartine a immortalisé dans un des plus larges épanchements des Recueillements poé^ tiques; un autre portrait du poète peint avec

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amour par une main de femme. Près de là porte de l'atelier, un bureau tout chargé d'appels des pauvres, où M"' de Lamartine écrivait ses lettres de charité ; un chevalet où dormaient de beaux paysages; puis dans un coin retiré, un bénitier plein de grâce, œuvre de cette femme d'art et de vertu : une croix s'élançant au-dessus de trois vasques, entourée de trois enfants en prière* Cet atelier recueilli sur un jardin intérieur, consacré à la prière, à l'art et à la charité, ce buen retira était bien l'image de cette femme artiste et religieuse, son cœur était là.

Sur une table ronde étaient épars des Journaux, des brochures, de petits volumes bleus ou jaunes, hommages déjeunes poètes. Les pieds reposaient doucement sur de grand tapis de 'Smyrne, vraie mousse de laine aux couleurs d'Orient. Point de luxe, du reste, malgré les bruits répandus. Ici et là, des canapés, de vieux fauteuils en désordre, dérangés par des visites récentes d'amis, des meubles vivants, non ces meubles rangés et morts des salons toujours vides des familles froides et sans amitiés. Les murs animés, colorés detableaux, les statuettes brillant sur les couleurs sombres des toiles et des rideaux, le clair obscur du crépuscule, la cheminée illuminée des flammes de la bûche de Noël toujours allumée, le foyer chaud d'hospitalité, la poésie d'intérieur, tout charmait les yeux et le cœur ; ce foyer avait une âme.

La porte s'ouvrit; je me retournai, avide. Un petit homme entra. Ce n'était pas Luty c'était, hélas I un préfet, éminent administrateur du reste. Il causa avec Dargaud, l'hôte familier de la maison. Je n'écoutai pas, j'attendais toujours.

La porte s'ouvrit encore. Un homme de haute taille apparut. C'était Luiy le génie adoré, dans sa noblesse et sa grâce souveraines. Je le vis à travers

un ébloiiissiement. Il rayonnait dô l'auréole du génie, le front plein de grandeur sereine, vrai sanctuaire de l'inspiration. Il avait ce port de tête incomparable que Dieu ne donne qu*à ses élus, et il l'avait seul. Chateaubriand portait la tête avec orgueil, Lamartine avec noblesse; la figure de l'un était hautaine, la figure de l'autre était haute. Sa tête maigre, nerveuse, sculptée par le divin artiste, bien posée sur la longue tige du cou, aux yeux noirs perçants, au nez aquilin, à la bouche souriante, au menton à large base, au front élevé, à la pâleur transparente, se détachait sur un habit noir. Sa taille élancée se cambrait avec une sveltesse, une élégance suprêmes; il avait la démarche rhythmée, légère, le corps ailé, la beauté de l'Apollon antique. Incessu patuU Deus i II était lyrique de la tête aux pieds. Son corps, fait de muscles et de nerfs, n'avait pas de chair. Léonard de Vinci, qui a révélé dans ses dessins les ressemblances étranges, les affinités mystérieuses de l'animal et de l'homme, aurait trouvé dans Lamartine la tête et les yeux de l'aigle, l'encolure et la noblesse du cygne. C'était bien l'homme de sa poésie, un poète gentilhomme, comme on disait au moyen âge, \èmir Frangiy comme l'appelaient les Arabes à son voyage en Orient, un poète d'attitude héroïque plus que rêveuse, un chêne et non un saule pleureur. Une bande de lévriers se pressait sur ses pas, les yeux levés vers le maître bien*almé.

Il avait alors la beauté de l'automne; il entrait dans sa saison mûre; les teintes d'hiver n'avaient pas blanchi ses cheveux rares; les grandes douleurs n'avaient pas creusé leurs plis.

Il tendit sa longue et belle main au préfet et à Dargaudv puis venant à moi, tout tremblant devant lui, il me dit d'un ton plein de grâce :

— Je suis enchanté que vous ayez bien voulu accepter à dîner sans façon avec nous, en attendant que nous fassions connaissance plus intime; Dargaud m'a dit que vous aviez de la bienveillance pour moi.

— Ce n'est pas le mot vrai, répliqua Dargaud, c'est de l'amour enthousiaste.

Je bénis sans paroles, du cœur plus que de la voix, cette simplicité, cette grâce d'accueil qui tentait d'effacer la distance de l'homme plein de gloire au jeune inconnu..

— On ne peut éprouver que de la sympathie pour le poète, dit le préfet.

Ce mot tiède de sympathie, cette réserve du préfet qui sous-entendait une hostilité, blessèrent mon jeune enthousiasme.

— On peut être en désaccord avec l'homme politique, ajouta Dargaud, mais avec l'homme privé, jamais.

Pour moi, je ne jugeais pas, j'aimais.

On s'assit. On parla de la dernière soirée du poète, de l'excellente musique qui l'avait enchanté.

— Les grands artistes vous ont traité en grand artiste, dit Dargaud.

Puis, de ce souvenir musical, Lamartine monta à une comparaison du poète et du musicien.

— Je ne sais si le poète est au-dessus du compositeur. Sans doute l'idéal de la sensation est inférieur à Tidéal de l'intelligence, mais c'est plus vif, comme volupté de l'art. Je n'ai jamais l'ien ressenti de plus saisissant que la musique de Rossini.

— On la sent plus qu'on ne la comprend, dit Dargaud; la musique est inférieure à la poésie; je préfère Jocelyn au Barbier de Séville.

— Et vous ? me demanda Lamartine.

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Je dis dans un cri d'admiration la supériorité suprême deJocelyn.

. — Je ne vous contrarierai pas, dit le poète en souriant.

Alors, la tête inclinée dans l'attitude de la réflexion, il discuta, comme l'œuvre d'un étranger, Tadorable poème.

— Jocelyn est effectivement beau dans plusieurs parties, et j'en ferais une œuvre charmante en la retouchant.

— Oui, en corrigeant quelques négligences, dit Dargaud, Jocelyn serait parfait.

On annonça M. Bois le Comte, ministre français à la Haye, Les yeux se détournèrent vite pour admirer une nièce de M"* de Lamartine qui entrait, une fleur de beauté anglaise. Et la causerie, avec la présence de M. Bois le Comte, descendit de la poésie et de la musique à la diplomatie. .

— Si je n'avais pas pris la carrière politique, dit le grand orateur, j'aurais adopté la diplomatie. Le poste de ministre plénipotentiaire à Florence aurait été pour moi l'idéal du bonheur terrestre. C'est la grande route du monde, le salon de l'Europ^. On ne fréquente que bonne compagnie.

Et il eut un retour d'enthousiasme pour sa vie poétique de diplomate en Italie. Il prit son vol vers les souvenirs, vers les années enchantées de Florence et de Naples, quand, après une dépêche diplomatique, il montait, à cheval, et allait chanter ses Harmonies au bord de la mer, dans ce paradis du monde.

Recueillie sous la parole de son mari, M"' de Lamartine sortit de son silence à cette évocation des années heureuses. Un rayon du passé éclaira sa grave figure; elle eut un cri de regret vers le bonheur perdu.

De l'Italie, du pays du soleil, la causerie se

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glissa aux Pays-Bas, sous les brumes du Nord.

— Je connais la Belgique, ce pays me plaît, dit Lamartine ; la Hollande m'est inconnue, Je voudrais la voir. C'est un pays calme, poétique. C'est la Chine de TEurope.

J'écoutais comme une mélodie cette parole naturelie, tour à tour familière et lyrique, cette voix de basse sonore au timbre de bronze, cette éloquence de coin du feu, aux coups d'ailes, cet im-provisateur qui déroulait les longs plis de sa parole comme Cicéron, et les fixait soudain dans un nœud éclatant comme Tacite, qui trouvait, en se jouant, sans effort, des bonnes fortunes d'expressions, illuminait sa pensée par l'éclair de l'image, peignait une ville, un pays, Florence, la Hollande, d'un coup de lumière, comme le soleil.

On annonça le dîner, et l'on passa à la salle à manger. Je restai le dernier. Lamartine avec un geste plein de grâce caressante, m'entoura la taille et me conduisit doucement. Ce qu'il y avait de bonté charmante, de poésie d'accueil dans ce geste d'amitié, je le sentis. Un geste, un accent, c'est le cœur I

On s'assit à table, d^ns une ample salle. Un grand paysage de mer de Gudin la décorait ; la mer, image du génie de Lamartine. Quel était le dîner? je ne sais. Je me rappelle une truite magnifique, parce qu'elle fut illustrée d'un badinage de Lamartine.

— Elle a été pêchée au lac de Genève, c*est Hubert Saladin qui mel'a donnée. Elle pesait 40 livres. On en pêche deux tous les ans de cette grosseur ; l'une est envoyée au roi, l'autre à moi...

L'imagination du poète exaltait sa truite ; il était plus fier d'un poisson que d'une poésie. Il se plaît à ces badinages. Lamartine n'est pas au foyer le génie solennel que l'oa croit. Simple, na-

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turel, il aime non à rire, mais à sourire ; il détend l'arc sonore.

Et dans sa causerie de table, il maudit les dîners français, exalta les dîners russes. Le poète se glissait partout. « En RusMe, dlt-11, on place une corbeille de fleurs et de fruits sur la table, où l'on ne met que le dessert. On présente les viandes, on en prend, et on les fait disparaître. On n'a pas cette odeur désagréable des carcasses sanglantes, mais quelque chose de réjouissant, une fête des yeux Mangez de ce

jambon de Saint-Point, il est délicieux. Si Chevet connaissait cette façon de le faire, il gagnerait des miUions* J'ai eu l'idée de me faire marchand de jambons... »

On sourit de l'idée ; en efiTet, le jambon était délicieux et on l'arrosa de vin de Chypre,

Les chiens étaient du repas, comme les meilleurs amis du poète; n'étaient*ils pas les plus fidèles? L'amitié de l'homme passe, l'amité du chien ne passe jamais, Lamartine mangeait à peine, et donnait tout h ses lévriers et au beau chien de Terre-Neuve posés près de lui. Il avait la sobriété dé l'Arabe, ne goûtait que les légumes et les fruits comme l'Hindou ; il n'aimait pas la chair, mais la sève. C'était un Brahmane.

La*causerie qui flottait sur la table avec le parfum des fleurs, s'évapora et s'envola aune sphère plus haute. On parla des malheurs des hommes publics.

— L'orateur est l'homme le plus exposé aux déboires...

Le préfet contesta et dit que c'était... le préfet.

On ne s'attendait pas à cette chute, on sourit. Lamartine, sans perdre sa courtoisie, écarta poliment la supériorité d'épreuves du préfet.

< La plus rude épreuve que l'amour-propre

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humain ait à subir est, à la fin d'un discours, lorsque l'orateur voit les bras se lever, le mépris pleuvoir de toutes les lèvres; c'est terrible!... Les bons yeux sont-ils nécessaires à l'orateur ? oui, pour voir les objections, mais non, parce qu'il est distrait par les mouvements. J'ai la tête froide à la tribune. Mais à la fin d'un discours sur la proposition Ducos, je fus entraîné. »

Le dîner fini, Lamartine laissa passer ses convives, et me garda encore. M'interrogeant sur ma vie, il me demanda :

— Avez-vous un chien ?

— Oui, en Bretagne.

— Avez-vous le temps de faire de la littérature?

— Je n'ai le temps que de vous lire, et vous seul.

On servit le café ; M"' de Lamartine, qui n'oubliait jamais les pauvres, nous offrit des billets de loterie de charité. On causa en humant le parfum du café et de la parole du poète. Il pai'la du nord de la France, des souvenirs de sa vie politique.

— J'ai été maître des collèges d'Hazebrouck, Dunkerque et Bergues. Les habitants sont très faciles; ils ont un grand respect de l'autorité. Lorsque, jeune député, j'allais à Bergues, la garde nationale venait à une demi-lieue de la ville et m'introduisait au son de la musique ; je trouvais un dîner magnifique, et le soir des illuminations.

— On le faisait à vous, mais pas à d*autres, dit Dargaud.

— Pardon, à tous, à Staplande ; on le trouve sublime !

Et passant aux hommes politiques, il parla des orateurs du temps.

— Mauguin me plaît beaucoup ; s'il avait de la

fermeté, il mènerait l'opposition; il a le courage. Et faisant allusion à ses récents discours de rupture avec le roi de Juillet :

— Je n'attaque point les ministres, je les aime, je n'ai qu'à me louer d'eux. Guizot m'a répondu par des injures; j'ai été courtois, poli dans ma réponse.

Dargaud rappela son mot de pitié dédaigneuse: « Je vous défie de m'empêcher de vous plaindre. »

Le préfet releva la fin du premier discours comme n'étant pas courtoise.

— Je n'attaque que le système, dit Lamartine, Guizot a été maladroit dans sa réponse. Il y avait une façon plus haute de louer le gouvernement. Il y a deux faces dans la question ; il faut les voir. J'aurais pu confondre Guizot en faisant l'histoire diplomatique, que je connais parfaitement, depuis le traité de décembre 1841. Thiers seul la connaît aussi, mais ce serait pour disputer. Je ne m'en servirai pas j'aime les ministres. Guizot m'a offert tout ce qui est possible : l'ambassade de Vienne pendant six mois. Villemain est charmant, plein d'esprit élégant; Teste a une belle tête, un beau langage; c'est le premier orateur de la Chambre, mais à la seconde phrase, il s'emporte. Guizot s'est aussi trop emporté dans sa réponse.

— Oui, il y avait de la colère, osai-je dire.

— Vous étiez là I me dit Lamartine. Eh bien 1 allez jeudi m'entendre, ce sera mon plus beau discours.

— Alphonse, ayez des billets pour cette séance, dit M"° de Lamartine.

— Écris à Sauzet, Marianne, de ta belle main, et, à mon insu, il t'en donnera. Guizot ne doit pas me répondre, Villemain non plus. Eux seuls peuvent me répondre. Villemain a été admirable dans

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un discours en réponse à un des miens sur la question d'Orient.

— Il vous a ménagé derniferement, dit le préfet, pour défendre son ministre, que Lamartine n'attaquait pas et venait d'admirer.

— Non, il était pâle de colfere.

La discussion s'animait, comme toujours en politique, lorsque entra M. Anselme Pétetin, un journaliste de talent, l'Emile Girardln lyonnais. On parla de Lyon. Lamartine peignit d'un mot cette ville « où la passion de l'or et la passion de la religion s'alliaient >.

Ainsi causait, au coin du feu, dans tout l'abandon et la liberté de l'impression, le grand orateur. Il parla peu, trop peu à mon gré, et laissa, dans sa courtoisie, dans son silence hospitalier, la parole k ses hôtes. Le préfet parla beaucoup. J'admirai l'accueil de Lamartineàla contradiction. Ce roi de l'esprit n'aimait pas les voix serviles des courtisans, mais les voix libres d'amis. Il écoutait avecl'intérêt et la grâce de Thomme supérieur, assis dans son fauteuil, en caressant son cher lévrier Pido, couché sur ses genoux. Seulement, quand une brise de Tesprit passait, il frémissait sous la secousse lyrique, il se levait, et tout en marchant, la parole s'envolait de ses lèvres inspirées. Il était orateur au foyer comme et la tribune. Son éloquence involontaire tentait d'éteindre son éclat; mais en dépit de l'effort, sa parole resplendissait.

Il parla de lui-même comme d'un étranger, s'admira et s'immola tour à tour, sans fausse modestie et sans faux orgueil, épancha l'admiration à ses adversaires, avec sa belle générosité pleine de justice charmante et prodigue.

Ce fut moins le poète que l'homme politique qui se révéla ce soir-là. Il était tout frémissant de la

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lutte. Il commençait cette longue campagne d'éloquence, cette opposition féconde, cette évolution de progrès qui devait le conduire à Vllis^ toire des Girondins^ aux journées héroïques de THôtel de ville, aux tempêtes de Timpopularité. Il courait seul, comme un cheval arabe dans le désert, aux grands espaces, aux idées nouvelles, aux beaux rêves de la politique progressive, sociale et humaine, à Tabolition de l'esclavage, de la peine de mort, à la République idéale, avec une intrépidité sereine, l'élan de l'espérance sans peur de l'abîme. Son génie, dans l'ardeur et ri-> vresse de l'actiott, avait la tentation du péril. Il ne pratiquait pas la sage devise de Léonard de Vinci : Fuir les orages I

Il fallut pourtant fuir l'enchantement : Dargaud et moi nous sortîmes. Je rentrai, Tâme ravie des paroles entendues. Je les notai le soir même, avec des cris d'admiration que je n'oserais redire. L'enthousiasme a sa pudeur.

Mais comment noter l'accent, le geste, le regard, la vie ? Je l'avais entendu à la tribune, dans un discours prophétique ; au foyer, J'avais eu l'heureuse fortune de l'entendre dans la liberté et la grâce de Tintimité. Je connaissais le grand poète, le grand orateur, le génie, l'homme public.

L'homme privé s'était révélé à cette première entrevue, noble et bon comme sa poésie. C'est le cœur le plus facile, le plus grand et le plus intime, me disais-je au retour.

Quarante ans sont passés depuis cette fête de ma vie. Je la ranime dans ma mémoire pour tromper la douleur. Le génie est mort, sa sainte femme est morte, l'ami est dans la tombe. Souvenirs & la fois doux et amers, pareils à ces feux magiques qui montent au. ciel en sillons de feu, illuminent les ténèbres de leurs gerbes d'étoiles,

puis retombent, s'éteignent et rendent plus profonde l'obscurité de la nuit.

Paris, da 24 mars au 3 avril 1843.

Lamartine a parlé hier contre la proposition de M. de Sade qui veut proscrire de l'assemblée les fonctionnaires publics. Il a parlé trop vite, il a été écouté froidement. « Vous avez, a-t-il dit à Dargaud, assisté à mon fiasco politique. »

Il lui a fait la confidence de deux poésies ; la première est très belle. Il a commencé un poème qui sera un souvenir de sa vie de jeunesse sur le golfe de Naples : Les Pêcheurs. Plusieurs fragments sont écrits. 11 rêve de reprendre son poème à Saint-Point, pendant l'automne. A Saint-Point dans sa vieille tour, et sous le chêne de Jocelyn, il retrouve l'inspiration et la paix. A Paris, dans le bruit et la vie du monde, il est tout à l'action, à l'éloquence. L'hiver est la saison de l'orateur, l'automne la saison du poète.

Brian a achevé le buste de Lamartine. Il est vrai, c'est la figure de l'orateur philosophe, un buste de Cicéron grec. Il serait digne de briller au soleil de l'Attique, sur le forum d'Athènes.

Pelletan a fait un article d'admiration pour Lamartine. Il en a reçu un billet charmant dont j'ai retenu quelques mots : « Il y a plaisir à se serrer » la main, quand on a dans l'œil le même horizon, » dans la pensée le même idéal, dans le cœur le » même amour des hommes et de Dieu. »

Paris, le 17 avril 1843.

Encore une date heureuse I J'ai revu Lamartine. On nous a, comme toujours, introduits dans l'atelier, Dargaud et moi. Lamartine s'est avancé, et

m'a tendu la main avec sa grâce d^amitié, en me disant : « Vous avez ici un compatriote, un poisson, un saumon. » Ce don de mon père venait de Bretagne.

M. de Carné et M. Janvier, députés tous deux, nous avaient précédés ; ils se tenaient debout, près de M"* de Lamartine, devant le nouveau buste du maître, sculpté par Brian. Le buste, empreint du style antique, brillait dans sa beauté sereine. Il semblait entré dans son antiquité, selon le beau mot de Bossuet. On était groupé devant le chefd'œuvre. « C'est un trait de génie, dit Lamai'tine ; maintenant je puis mourir content, je laisse quelque chose après moi.. » Dans sa modestie oublieuse, il comptait ses œuvres pour rien.

« Le buste de David est un beau jeune homme rêveur ; il me ressemblait il y a quinze ans ; c'est

une belle œuvre d'art J'aurai la biographie

de Chapuis-Montlaville ; je vais me connaître ; c'est de la rhétorique bienveillante. Je lirai ma biographie aux champs. »

On ne s'attarda pas longtemps dans l'art. Comment éviter la politique avec des députés I Ils causaient entre eux des questions et des hommes du jour, du chef timide de la gauche, d'Odilon- Barrot, qu'un journaliste appelait avec tant d'esprit : < Ministre au département de l'opposition. »

« Barrot, dit Lamartine, se laisse dominer par » quelques morceaux de la démocratie américaine » traduits par Tocqueville. Quand on n'exerce » pas sa force, on se laisse dominer par ce qu'on > devrait dominer; Barrot ne connaît pas sa force. » Il s'use dans des propositions; la minorité ne » doit pas faire ce que doit faire la majorité.

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» L'opposition doit faire des JournauX) des dis« )► cours ; elle doit être Tesprit public. Faire des » propositions, c'est niais, c'est donner ses armes » pour les faire mettre en pièces. »

Àu dîner, Lamartine causa peu et laissa M. de Carné et M* Janvier discuter à table, comme ils faisaient à la tribune. Ils étaient les meilleurs amis du monde, mais ils aimaient à se contredire. M. de Carné avec une certaine emphase, M. Jan« vier avec beaucoup de verve et d'esprit.

Lamartine était tout vibrant d'admiration pour un jeune poète inconnu, Ponsard, l'auteur de la tragédie de Lucrèce. Elle n'avait pas encore affronté l'épreuve du théâtre, on l'avait lue dans des salons. « Je l'ai entendue dans le salon de M"** d'Agoult, dit Lamartine. Le drame est d'un jeune homme, mais c'est la belle langue française ; il joue avec son instrument, il ne se fatigue pas, ce n'est ni grec, ni romantique »

L'inévitable politique revint. Lamartine blâma l'enquête électorale. « C'est organiser des proconsuls dans les provinces, dominant l'élection, ce que n'a pas fait la Convention. » On agita la question du Fouriérisme. LamaiHine parla de Considérant avec sympathie, de son journal la Phalange^ fit des réserves sur le côté socialiste ; mais le côté politique, dit-il, « est conservateur et admirable de bonté, de sagesse et de bon sens. »

Rentré à l'atelier, Lamartine causa de la Bretagne avec l'ami inconnu, puis son admiration généreuse reprit l'éloge de Ponsard : « Il a fait sa tragédie dans la solitude ; il n'y a rien de ce genre ; il est parfdls supérieur à Corneille. » Son enthousiasme dépassait la mesure.... «Je ne ferai pas faire de lecture chez moi, ce serait mal agir envers W" de Girardin et Hugo, mes amis. » La

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causerie courut en zigzag de Ponsard à Louis Blanc. « Il est venu me voir hier pour causer avec moi. Il a fait quatre discours, quatre chefsd'œuvre ; il a parlé avec logique ; tout est bien serré, bien déduit, élégant; je lui donnais la réplique. — C'était plus que la réplique, dit M"** de Lamartine en souriant. — Louis Blanc a essayé de me prouver qu'on s'était trompé en 1830, en ne déclarant pas la guerre, car on aurait organisé la république. Je lui ai dit qu'en faisant la guerre on nuisait à la république, et qu'en agissant comme on' a fait, on rendait possible la république. Du reste, nous étions très près de nous entendre. En Juillet, j'étais attristé de la chute de la dynastie; que m'importe la monarchie!.. Louis Blanc, c'est le Dantonisme. Comme orateur il est supérieur. C'est un petit garçon qui parle d'une Qianière ravissante. Son histoire est une satire... »

La causerie alla à toutes les questions, à tous les horizons. On parla de l'Orient. M. de Carné attaqua Broglie, Thiers, Guizot, Mole : « ils nous perdront en Orient. » M. Janvier riposta. M. de Lamartine intervint entre eux ; « Constantinople est aux Russes, c'est fait ; j'ai vu 25,000 Russes sous ses murs, et, pendant les fêtes, le sultan se glisser dans une barque. — C'est vrai, » dit M"* de Lamartine, qui témoignait toujours pour la vérité.

Une question de liberté religieuse (les poursuites de SenneviUe) fut exposée par Lamartine. 4c J'ai entendu les deux parties, Barrot et le pro- > cureur du roi : celui-*ci m'a dit que le jugement » était condamnable au point de vue de la liberté » religieuse. Je voudrais que la loi approuvât » toutes les sectes... »

De la religion à la philosophie, il n'y a pas loin.

Lamartine effleura d'un mot le nouvel ouvrage de Lamennais, V Esquisse d'une philosophie ; « Je ne l'aime pas ; c'est commun. »

On annonça un poète, M. Laboulaye. Un jeune homme inconnu, d'une distinction et d'une modestie sympathiques, s'avança du pas hésitant d'un disciple ému devant le maître. Lamartine l'invita à s'asseoir auprès de lui : « J'ai lu vos poé- » sies, dit-il, il y a deux sonnets qui sont supérieurs » à tout ce que j'ai fait ; vous avez un succès de sa- » Ions, un succès d'intelligences élevées. — Je suis heureux de n'être pas resté au dehors, » répondit le jeune poète. Le grand poète lui dit, avec une bonté charmante, le mot de l'Évangile : « Il y a beaucoup déplaces dans la demeure de mon père ! »

N'est-ce pas charmant, quand on a une telle gloire, d'avoir les enthousiasmes d'un jeune homme, d'admirer, de saluer les talents nouveaux, d'acclamer Ponsard, Louis Blanc, quand on est Lamartine, et d'applaudir les petits, quand on est si grand !

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