‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 51 sur 74 · BERNARD PALISSY · texte numérisé non relu

BERNARD PALISSY

Saint-Point, septembre 1851.

Un beau jour de septembre, un jour de soleil d'automne, de douceur et de paix, après déjeuner, après avoir donné le pain et les fruits à ses chiens et à ses oiseaux sur la pelouse, Lamartine s*en fut au bois de Saint-Point, suivi de sa famille, de ses amis, ses hôtes et les chiens. Il laissa le bassin d'eau froide et noire sous les ombres épaisses des ormes et des aulnes, et descendit dans le vallon ouvert au soleil, à l'herbe courte et attiédie; à l'ombre du bouquet de vieux chênes noueux, sous le chêne de Jocelyn, où il avait écrit tant de pages de ce poème. Il s'assit sur des coussins, dans les cavités, entre les racines, comme un scheik d'Orient, dans une halte soasles cèdres du Liban. C'était un chêne sibyllin, le poète avait recueilli dans ses branches, des brises de poésies ; il avait entendu de là les vibrations de la cloche du village^ et noté, sur ses genoux, dans deux haltes sous le chêne, ces strophes de douleur au souvenir du glas de mort de son enfant I

On se groupa autour de lui. Il ouvrit un petit livre. C'était cette admirable biographie de Bernard Palissy, le Potier de terre, écrite par Alfred Dumesnil, un frère de Palissy. C'était un fragment de ces légendes françaises, de ces légendes modernes de la foi nouvelle et des artistes de la renaissance. Je le lui avais donné à lire.

Il l'avait lu avec ravissement. Il avait trouvé là une âme sœur de son âme, sa foi dans la foi de Palissy, la reconnaissance de Dieu dans la nature, selon le mot profond du biographe. Le style pastoral du jeune historien avait le charme du style

de légende. C'était un mystique des sciences de la nature.

Je lus tout haut le chapitre VI, le Jardin de Palissy. Ce jardin idéal, rêvé par le paysan, ami de la nature, ce refuge contre le mal du temps, ce paradis loin de Tenfer des guerres de religion. Je lisais d'un accent attendri, les paroles de tendresse de Palissy pour la nature, cette pitié infinie, sœur de la pitié de Jeanne d'Arc, pour tous les êtres, les plantes, les animaux : « Si la plus » petite graine, lorsqu'elle fend la terre et reçoit

> les premiers rayons du soleil, souffre et gémit

> dans sa nature pour nous muette, comment tout

> un monde peut-il être enfanté sans qu'il y ait

> des douleurs? >

Il admirait sa découverte des mille merveilles cachées, des miracles de la bonté de Dieu, les instincts des plantes à sauver leur vie : « Ayant » passé outre, j'aperçus certains arbres fruitiers : » il semblait qu'ils eussent quelques connais-

> sauces, car ils étaient soigneux de garder leurs

> fruits comme la femme son petit enfant... Les ro- » siers et les groseilliers, afin de se défendre contre

> ceux qui voudraient ravir leurs fleurs et leurs

> fruits, avaient mis au-devant des armures et

> épines piquantes. Je vis le froment et autres blés » à qui le Tout-Puissant avait donné la sagesse

> de vêtir leurs fruits si excellemment, que Salo- » mon ne fut jamais si bien vêtu avec toute sa sa-

> gesse. Toutes ces choses me donnaient occasion

> de tomber sur ma face et d'adorer le vivant » des vivants, qui a fait de telles choses pour l'uti- » lité et le service de l'homme. »

Lui aussi s'était prosterné dans ses poésies, devant Dieu ; il retrouvait là, dans une sensibilité ineffable, sa tendresse pour la nature, la foi en son âme, la révélation du Dieu bon, les bons

-mystères de la Providence. Il les avait chantés dans les Méditations, dans les Harmonies, dans Jocelyn.

Il admirait le commentaire pieux, attendri du disciple à l'Évangile du maître. On sentait que le disciple aussi avait pénétré les secrets de la nature, découvert les mystères divins dans Tintimité des plantes, dans son jardin de Vascueil, qu'il avait fait de la science nouvelle un acte de foi, selon sa belle parole. On admirait cette page de touchante éloquence si pénétrée de l'esprit de Dieu : « Qu'aurait dit Palissy, s'il avait pu contem- » pler comme nous, par le microscope, l'architec- » ture des moindres herbes? appareils de circu- » lation qui s'irradient dans toutes les nervures, » étages de cellules superposées qui se colorent, » respirent, se multiplient incessamment, et » donnent dans la plus petite herbe l'idée de > l'infini, comme devant les spectacles les plus » grandioses. »

Ce commentaire d'admiration rappelait ces enluminures des pieux artistes du moyen âge autour des manuscrits des saintes Écritures, ces enroulements do fleurs, de fruits, d'oiseaux, sur fond d'or et d'azur, ce cadre de splendeurs au texte sacré.

On se leva après la lecture, pour promener dans les sentiers du bois sur la montagne. On rentra enchanté du petit livre et de la grande nature. Au retour, Lamartine encadra d'un trait de sa plume les six pages que j'avais lues. Il avait son dessein ; il prévoyait un discours pour la réunion de la Société d'horticulture, à Mâcon ; il voulait citer ces pages.

Le lendemain était le jour de la fête des fruits, le rendez- vous de la Société d'horticulture. Il partit pour Màcon de bonne heure, et m'emmena

seul avec lui. Il avait emporté le petit livre et arriva tout imprégné de son parfum.

Dans la cour du lycée s'étalait Texposition des fruits. On Tattendait. On le fit monter sur Testrade. La foule était impatiente de l'entendre, comme autrefois, en 1847, à une pareille fête où il avait fait cette adorable improvisation sur les jardins. On le pria de parler, il refusa.

Je ne sais quelle brise passa sur sa résolution de la veille, et réteignit. Peut-être la présence de personnages officiels du jour, de figures hostiles. Le sujet charmant le tentait pourtant; quelle évocation magique eût faite son éloquence du jardin de Palissy I Quel refuge d'enchantement il eût ouvert aux esprits aigris par la politique, quel asile de paix en ce temps de guerre ! Il garda le silence. La fête ne fut pas une fête, mais une déception.

Il nous donne d'autres fêtes. Il nous a lu, ces jours-ci, un conte de Boccace, une farce jouée à un moine, Guichio Lourdo, avec une verve tout italienne. Ce n'était plus le poète solennel, mais le lecteur bouffe : il nous a donné l'illusion du Décaineron.

Il lut admirablement, avec une souplesse, une variété d'accent, selon le génie qu'il évoque. Il nous a conduits à la prairie, sous le chêne de Jocelyrij et là, assis, il a ouvert un volume de Voltaire. C'était la belle satire des Systèmes, où Dieu assemble les docteurs et les philosophes, et leur donne son secret à deviner. Chacun expose les folies de la raison humaine. Les vers courent de l'un à l'autre, avec tout l'esprit et le bon sens de Voltaire. Spinoza venait à son tour, et disait à Dieu :

Mais je pense entre nous que vous n^existez pas.

et Voltaire après avoir raillé tous ces fous, finissait par une leçon de tolérance :

Imitez le bon Dieu qui n*en a fait que rire.

Puis il lut encore des vers de Voltaire dont il goûtait la poésie légère, cette mordante et éloquente satire, la Vanités où Lefranc de Pompignan était raillé sans pitié.

Quand il eut dit ces beaux vers :

Le tombeau d* Alexandre, aujourd'hui renversé. Avec sa ville altière apéri dispersé.

César n'a pas d^asile où eon ombre l'epose ; Et Tami Pompignan pense être quelque chose !

Il ajouta : Et Ton dit que Voltaire n'était pas poète 1

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