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L'ESPRIT DE LAMARTINE

Des sots m'ont demandé souvent : Lamartine avait-il de l'esprit ?

On se l'imagine toujours un poète solennel, perdu sur les cimes de l'idéal, près de son aigle, comme le beau Saint-Jean du Corrège. Quelle erreur! Il avait l'esprit français et italien; il me disait souvent qu'il voudrait faire de la poésie légère comme l'Arioste. Il aimait la musique italienne, l'opéra-bouffe ; il avait l'esprit d'un Cimarosa. Son aimable figure n'avait pas le rire qui est une grimace; elle avait le sourire qui est une grâce. C'était Tesprit de grand seigneur.

Le duc de Rohan, qui devint archevêque de Besançon, était un dandy de toilette féminine. Dans un jeu de badinage, il fit sur lui cette jolie épigramme:

Bon royaliste et bon chrétien, Fidèle au roi comme à TÉglise, Je demande au ciel pour tout bien Que jamais rien ne me défrise.

Un jour de 1849, V. Hugo avait fait un fiasco de tribune, lors de son début à la Chambre des pairs, puis quelques jours après, avait reçu une lettre avec cette adresse :

Au plus grand poète du siècle, PUxce Royale.

Hugo renvoya la lettre à Lamartine, moins peutêtre pour lui faire hommage, que pour prouver qu*on rappelait, lui aussi, le plus grand des poètes. Lamartine lui répondit par ce mot plein de malice et de courtoisie :

« Mon cher Hugo,

» Vous parlez admirablement, mais vous ne savez pas lire. La gloire habite rue Royale, rue de runiversité n'habite que Famitié ».

Et ce mot âur Thiers : « Il s'empanache d'impérialisme. »

Un jour, toujours à l'assemblée législative, le marquis de La Rochejacquelein avait attaqué la république, une voix lui cria : « Vous lui avez demandé l'ambassade de Constantinople ! »

C'était vrai. M. de La Rochejacquelein qui l'avait oublié, ou qui voulait se tirer d'embarras par l'audace, invoqua le témoignage de Lamartine. Lamartine se leva de son banc. Il ne voulait pas jeter à M. de La Rochejacquelein l'affront d'un démenti ou d'un rappel au souvenir, ni le couvrir d'un faux témoignage. Prisa l'improviste, il lança comme l'éclair cette réplique exquise qui conci-

liait le refus de son témoignage à M. de La Rochejacquelein, et Thommage à son nom : « Je répondrai à M. de La Rochejacquelein que, quand il parle, il porte son témoin avec lui. »

Plus tard, quand M. de La Rochejacquelein se sépara, avec M. de Pastoret, du comte de Chambord, et que l'empereur le tenta par un siège au Sénat, il vint demander conseil à Lamartine. Lamartine lui donna une leçon de dignité par ce mot :

* Vous êtes libre, mais votre nom n'est pas libre. >

Il ne gardait pas seulement sa présence d'esprit dans le tête-à-tête, ou à la tribune, mais en plein péril dans les orages de l'hôtel de ville.

Et rentré au foyer, que de mots charmants !

A Monceaux, on parlait des femmes, et un visiteur disait : « Les femmes se déshabillent pour les hommes et s'habillent pour les femmes. » Lamartine corrigea le mot et dit avec un fin sourire : « Contre les femmes. »

Préault, le sculpteur, avait le désir fou de la croix, lui, l'artiste révolutionnaire, qui aurait dû dédaigner ces vanités aristocratiques. Se figuret-on un ruban rouge sur la poitrine de Michel- Ange ! Préault désirait donc le ruban, et priait sans cesse Lamartine de le faire décorer. Lamartine tentait de le dégoûter par ce mot charmant : « Mon cher Préault, qu'est-ce qu'un honneur qu'on perd en ôtant son habit? »

Et Préault qui avait beaucoup d'esprit, répliquait avec de grands yeux brillants de désir : < Oui, mais quand on le met! »

Un autre jour, son vieil et meilleur ami, M. E.

Dubois de Cluny, lui demandait ce qu'un M. X

habitant en To^can^, pensait de l'Italie. « D'abord, mon cher Dubois, M. X ne pense pas ! »

Et ce mot de haut comique dans la détresse, un jour où, dans sa maison de la Yille-rÉvêque, au moment de ses spéculations littéraires de sa grande édition en 40 volumes, je l'interrogeai sur sa fortune : « Mon cher Alexandre, je n'ai plus que des toiles d'araignées dans ma caisse. »

Et encore ce mot sur de belles espérances sans réalité : « Je nage en pleine eau, mais je n'en puis pas boire une goutte 1 »

Et son mot sur Louis Blanc après l'épreuve, en 1848, de ses folles utopies : « Ce petit homme, je ne lui donnerais pas trois mouches à conduire. »

Enfin son beau mot à Michel de Bourges descendant de la tribune, après son magnifique discours, le 21 juillet 1851, sur la revision de la constitution, revanche de tant de discours antérieurs, qui avaient déçu Lamartine : « J'ai attendu 15 ans, mais je n'ai pas trop attendu ! »

Voilà l'esprit de Lamartine. Il était lyrique, il eût été terrible, s'il avait voulu. Thiers l'a éprouvé à ses dépens, chaque fois qu'il s'oubliait à attaquer Lamartine; aussi les hommes d'esprit de la Chambre, Thiers, Jaubert, Dupin le redoutaient. 11 avait une grandeur dans l'ironie qui les écrasait. Mais sa grande âme dédaignait l'esprit. II se bornait à se défendre, il lançait l'aiguillon comme l'abeille, quand on voulait lui couper ses ailes, puis rentrait dans sa ruche distiller le miel de sa bonté.

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