‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 53 sur 74 · LA BONTÉ DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

LA BONTÉ DE LAMARTINE

Monceaux, 1851.

Nous descendons souvent, seuls, avec les lévriers, et nous faisons des promenades de charité. Il ne veut pas de témoins dans ses visites aux

pauvres malades. Un de ces jours, il a descendu l'avenue, et en face, de l'autre côté de la route, il est entré seul dans une maison, en m'arrêtant sur le seuil. J'ai regardé pourtant. Il est entré dans la chambre, s'est approché d'un lit où reposait une pauvre vieille femme malade. Il a retiré un rouleau de sa poche, et en le cachant l'a remis sous le chevet de la pauvre vieille. Puis il est sorti, la figure rayonnante de bonheur. Chaque jour, il lui faisait porter du bouillon, à bien d'autres les aliments du château. Il enlevait au service militaire des enfants de vignerons, et payait leurs remplaçants. Aux vigneronnes qui portaient des paniers de gaufres, il donnait vingt francs; c'était un prodigue de charité. Il relevait les blessés des campagnes, il était le bon Samaritain du pays.

Un de ces jours encore, il a appris qu'un de ses amis du Maçonnais, ruiné par une folie d'amour, devait une forte somme à un tailleur de Mâcon. Il m'amena dans son cabinet, me remit 2.400 fr. et me dit : « Allez à MAcon, remettez cette somme au tailleur, retirez un reçu et gardez-le. Je veux qu'on ignore la dette de notre pauvre ami dans ma famille. Gardez-moi le secret. »

Il continua ses dons à cet ami insouciant, qui ne s'était jamais inquiété de sa dette, et qui ne sut pas qu'elle était payée. Jusqu'à sa mort, il le gâtait comme une maîtresse; à cet épicurien ruiné, il faisait adresser de Paris les plus fins comestibles de Corcelet. Que de dons àsonamiD***! Il lui donnait l'or pour ses voyages d'histoire en Angleterre, en Suisse, en Danemark, pour sa vie à Paris. Cette amitié lui a coûté 60,000 francs. Et ses générosités à son ami R*** qui les lui rendait en critiques dans le journal V Assemblée Nalîonale.U pardonnait en souriant.

11 avait des attentions de femme. Un jour, il m'avait conduit dans ses prés, au bout de l'avenue de Monceaux, il voulait y planter des vignes. 11 en avait lalolie en ce moment. Il voulait changer Teaii en vin. Il avait abattu les huit noyers séculaires de Tavenue qui donnaient, disait-il, une ombre mortelle à ses vignes. Le vigneron avait étouffé le poète. M"' de Lamartine gémissait de la chute de ses beaux arbres, de ces ancêtres de la campagne. Lamartine avait été sans pitié. Moi, je les regrettais avec elle, tout en jouant, en faisant monter, sur leurs vieux troncs, l'enfant ravissante de M"*" de Pierreclos, Léontine. Nous revînmes des prés ; Lamartine s'aperçut que j'avais les pieds mouillés. J'étais monté dans ma chambre, lorsque la porte s'ouvrit; et je vis Lamartine entrer, tenant des chaussons de drap fourré : il me les apportait pour me réchauffer les pieds. Une mère n'eût pas fait mieux. Il avait sans cesse de ces grâces d'hospitalité.

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