LE 2 DÉCEMBRE
Quel crime I quelle honte I La France est tombée dans l'abime du 2 décembre. J'ai frémi de colère et de dégoût. Une partie de l'armée a été complice du guet-apens ; on l'a gorgée d'eau-devie pour mieux tuer la République. Le peuple aveugle et indifférent ne s'est pas soulevé. La France passe tour à tour de la République à l'Empire, d'un homme de génie à un homme de force, de Lamartine à Bonaparte.
Lamartine, lui, n'a pas eu de colère ; il a reçu le coup en homme supérieur aux événements. Il s'y attendait, il le sentait dans Tair, avec cette assemblée impopulaire, sceptique et ce Président d'aventures. Il nous répétait chaque jour : < Rien n'est plus facile à faire que le coup d'État, »
Mon ami breton, Guillaume Le Jean, le grand voyageur futur, attaché à la rédaction du Pays, nous écrit, chaque jour, des lettres courageuses, ensanglantées des horreurs du coup d'État, des massacres du boulevard Montmartre. Au péril de sa vie, il avait été témoin.
Le coup d'État a surpris le pays de Saône-et-
Loire, et soulevé, ici, là, de rares républicains de villages. Le pays se résigne dans son indifférence.
Le 4 décembre, au matin, une bande d'hommes armés s'arrêta, au bas de l'avenue de Monceaux. Je vis un groupe monter l'avenue des platanes, et s'avancer vers le château. On demanda une audience à Lamartine, il était souffrant de ce cruel rhumatisme qui l'avait déchiré tout le mois de novembre. Les chefs de la bande venaient de Saint Gengoux-le-Royal, résister à Mâcon au coup d'État. Ils avaient recruté quelques rares adhérents en chemin, le long de la route. La bande était faible, les villages n'avaient pas répondu à l'appel.
Lamartine les dissuada de poursuivre. Leur tentative était vaine, condamnée à l'impuissance ; ils étaient vaincus d'avance par l'abandon du pays. Ils étaient dans le droit, Bonaparte était l'insurgé ; mais la France indifférente ne résisterait pas.
Ils ne cédèrent pas au conseil de la prudence, et poursuivirent.
Quelques heures après, ils repassaient sur la route dispersés par un bataillon venu de Mâcôn, qui avait dédaigné de les poursuivre, et les laissait s'enfuir et regagner leurs villages.
Curieux de la rencontre, je descendis de Monceaux, et suivis la route de Mâcon. Sur lahauteur de Charnay, vers la descente de Chamgrenon, je trouvai sur la route des cartouches brûlées, les traces du combat. Un bataillon commandé par M. Porion, venu au-devant d'eux au bas de la colline, avait riposté aux premiers [coups de feu de la bande. La bande affolée s'était dispersée aux premières balles, et s'était enfuie dans les vignes, comme une volée de pigeons.
Le 6 décembre, Lamartine est venu me porter une enveloppe avec cette suscription :
Projet ébatwhe de déclaration quand la presse sera redevenue légale ou libre.
5 décembre 1851.
C'était sa protestation contre le 2 décembre, une longue et noble condamnation écrite sur quatre pages in-folio, en lignes courtes, rapides, un jugement du duel de l'assemblée et du Président, ces deux ennemis de la République, une flétrissure du coup d'État, et une politique d'abstention, un renoncement à la lutte armée impossible, un conseil de lutte légale, une politique d'isolement autour du gouvernement insurrectionnel, résumée dans ce mot : « Faisons le vide partout où il se montrera. »
Le vide, c'était la désertion aux élections, le refus d'aller à ce faux suffrage universel d'intimidation, rétouffement du gouvernement dans le désert.
Je donne ici ce document inédit, que Lamartine me remit et me confia, scellé d'un cachet de cire rouge, pour le dérober à toute recherche; Je ne le trouvai pas en sûreté dans mes mains suspectes au pouvoir rebelle. Je le remis dans des mains déjeune fille, au foyer de Lagrange. Ma fiancée le cacha dans son coffret, près de ses fleurs.