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DU LOIRET

Peuple du département du Loiret 1

J'étais votre représentant, je le suis encore ; votre

mandat déchiré par les baïonnettes est entier devant la conscience et devant la loi.

Sans la fatalité qui me retient depuis deux mois sur un lit d'angoisses, vous auriez connu mes sentiments par mes actes. J'aurais protesté et résisté avec mes collègues devant les événements accomplis. Il ne me reste qu'à vous dire mes impressions et mes résolutions. Les voici :

A la suite d'une révolution qui menaçait de déborder en anarchie, si elle n'eût proclamé à l'instant pour se contenir elle-même le droit devant lequel tout s'arrête, le principe des principes : le suffrage universel, une constitution unanime est promulgée.

Cette constitution nomme deux pouvoirs : l'un souverain, l'autre subordonné: l'Assemblée nationale qui fait la loi; le Président qui l'exécute.

La France est appelée à nommer ce Président.

Un homme du nom de Bonaparte, exilé légalement pour deux fautes contre la paix et l'indépendance de sa patrie, est à l'étranger. Son nom historique le signale au peuple. Redoutant pour mon pays et pour la liberté les suites d'un engouement populaire irréfléchi, je m'oppose* de tous mes efforts au rappel prématuré de ce prétendant en France. Était-ce la prophétie du patriotisme ? Vaine prudence d'un pressentiment isolé. Bonaparte rappelé trop tôt de l'exil est élu le 10 décembre à six millions de suffrages.

De ce jour, il devient à mes yeux, comme aux vôtres, le premier magistrat légal de mon pays ; les ombrages tombent devant le respect. Ce n'est plus un prétendant, c'est un pouvoir public. On rougirait de supposer que l'homme investi de la confiance d'un peuple puisse mettre en balance un devoir et une ambition.

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L'Assemblée nationale lui prodigue honneurs»

subsides, pouvoirs, force, concours.

Il gouverne trois ans sans obstacles, quelquefois avec succès et bonheur, quelquefois avec tâtonnement et à contre-cœur, toujours avec indépendance. Notre devoir est de combattre ses erreurs par la discussion, et de leur obéir, quand elles sont lois. Ce devoir, nous l'accomplissons.

Bonaparte devait placer le gouvernail au centre, son rôle était de s'interposer comme pouvoir pondérateur et conciliateur entre les deux grands hémisphères politiques du pays. Au lieu de cela, il se livre tout entier aux chefs des vieux partis parlementaires, antipathiques par nature et par antécédents aux institutions nouvelles. Bonaparte et cette majorité mettent ensemble le tiers du pays hors la loi par la mesure excessive du 31 mai.

Bientôt ces chefs parlementaires n'ayant plus rien à obtenir de lui l'abandonnent, et se liguent pour agiter l'Assemblée contre lui. Ils la poussent au rôle de convention monarchique et ils menacent d'absorber le pouvoir exécutif. Cette majorité nommée par le peuple avec le mandat de consolider loyalement la république d'ordre, était inviolable et invincible sur le terrain de la république honnête; en le désertant pour le terrain des partis, elle l'affaiblit, le déconsidère, elle se découvre devant les entreprises d'usurpations.

Les bons citoyens font tous leurs efïorts pour prévenir ces chocs entre les deux pouvoirs par de' sages transactions; ils proposent la restitution du suffrage universel au peuple, et la revision de quelques articles défectueux de la constitution; ils touchent à ce but ; la sagesse et la bonne volonté du pays les seconde ; le suffrage universel loyalement interrogé dans quelques mois va vider cons-

titùtionnellement toutes ces querelles. Cette solution pacifique ne fait l'affaire ni de la faction parlementaire, ni de la faction bonapartiste. L'une et l'autre aspirent à une solution violente; la première pour étouffer la république à la faveur de la violence, la seconde pour saisir le despotisme militaire par les armes.

Le coup d'État militaire éclate dans la nuit du 2 décembre.

Le Président de la république fait un appel illégal à la force.

Il égare l'armée qui croit obéir à un pouvoir exécutif et qui n'obéit plus qu'à un pouvoir insurrectionnel.

Il dissout l'Assemblée nationale.

Il emprisonne les représentants du peuple.

Il absorbe la souveraineté nationale en lui seul. Par sa proclamation du 2 décembre, il s'attribue le droit de faire et de défaire à son gré la constitution d'une société de quarante millions d'âmes.

Par cet acte il destitue une nation.

Il abat la tribune, il supprime la presse, il étouffe toutes les voix de la libei-té, il impose silence à la conscience et à la pensée, il suspend la respiration d'un pays.

Il subordonne un peuple tout entier.

Il humilie la dignité humaine.

Il trouve une armée abusée pour le suivre. Les enfants de la France, armés, soldés et honorés par elle pour défendre la loi, laissent tourner leurs armes contre la France et contre la loi.

Il institue pour justice les conseils de guerre où le soldat est à la fois juge, partie et exécuteur de l'arrêt !

La république en quatre ans n'a pas commis autant d'illégalités et de violences que le despotisme en vingt-quatre heures.

Et pour colorer cet arbitraire, le Président convoque, sans avoir le droit, un faux suffrage universel contre le vrai suffrage universel. Suffrage universel d'insurrection que chaque citoyen aurait autant que lui le droit de convoquer, si la France était assez simple pour se croire obligée d'obtempérer à une convocation si individuelle et si dépourvue d'autorité légale.

Voilà la loi que Facte du 2 décembre fait à la France.

Sous une telle loi, citoyens, il n'y a plus qu'une légalité, le refus de tout concours volontaire à un pur régime de fait, vainement recouvert du nom de gouvernement légitime.

La participation au scrutin sans titre et sans garantie qu'on nous ouvre, serait une complicité.

Le nombre des complices ne valide pas l'illégalité, il ne fait que la rendre plus énorme.

Les insensés qui ont conseillé à Bonaparte une telle témérité, ont trop présumé de la complaisance de la France .

Ce n'est plus là une question d'opinion, de parti, de monarchie ou de république, c'est une question de caractère national. Sommes-nous un troupeau? Sommes-nous un peuple ?

En face d'une question ainsi posée, il n'y a plus qu'un parti : Le Parti Français! Que ce soit notre nom.

Point de hâte, point de violence, point de main levée à faux! Rapportons-nous-en à ce sentiment de conscience et de dignité offensées dans l'âme dechaque Français, pour faire hésiter et chanceler ce rêve de despotisme militaire sur lui-même I

L'armée composée de nos flls et de nos frères réfléchira et s'étonnera en se voyant transformée en armée expéditionnaire de conquête dans les foyers de sa propre patrie.

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Son sang est le nôtre, ne provoquons pas l'effusion d'une seule goutte de ce sang national aussi I

Abstenons-nous de toute intervention dans ce régime qui n'est pas une constitution. Combattons par notre absence et par notre silence I

N'allons pas à ses Sections I

Laissôns-le compter ses adhérents par ses fonctionnaires et ses satellites I

Traçons autour de lui le cordon sanitaire de l'abstention et de l'impassibilité I

Isolons-le a^ec sa force matérielle au milieu du pays !

Faisons le vide partout ou il se montrera!

Il s'étonnera de sa solitude, il s'évanouira, faute d'air respirable en France pour le despotisme I

Je n'irai donc point à vos comices. J'attendrai que la Nation qui a seule le droit de nous y convier, ouvre les siens.

Si je suis poursuivi ou inquiété pour ce refus d'adhésion motivé par l'illégalité, jem'en réjouirai devant la conscience et devant la postérité.

Il y a un honneur plus grand que celui d'avoir relevé après une révolution la représentation nationale dans son pays, c'est de lui rester fidèle, quand elle est vaincue, et de souffrir au besoin persécution pour la loi.

Lamartine.

Monceaux, 6 décembre 1851.

Voilà ce manifeste, précieux pour l'histoire. Il a une sorte de majesté, de grandeur sereine, de mépris tranquille. On sent un grand homme supérieur aux événements, qui les domine et les juge avec l'expérience de l'histoire. Il n'a pas l'accent de l'indignation, la passion n'y vibre pas.

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11 a la sérénité triste d'un Marc- Aurèle, d'un génie familier avec les passions et les lâchetés humaines et las de l'empire du monde. Comme il écriyait le

12 décembre à son ami le marquis de Lagrange : « Les événements m'ont affligé, non surpris. »

Pour moi, plus jeune et plus ardent, je fus malade de colère et de honte. Je frémissais sous cette humiliation. Je lançais des paroles de malédiction à ce massacreur, à cette France avilie, passant comme une fille, de la République à l'Empire. J'eus quatorze nuits d'insomnies. Le spectre du 2 décembre me poursuivait, je me dressais contre ce Macbeth de caserne qui avait assassiné sa bienfaitrice, la République,

On dira peut-être : Pourquoi cette protestation de Lamartine n'a-t-elle pas paru au moment où elle venait d'être écrite ? Pourquoi n'a-t-il pas publié, sur l'heure, cette proclamation à ses électeurs du Loiret et à la France, où il conseillait une politique d'abstention ? Par une raison bien simple, parce qu'aucun imprimeur ne l'aurait imprimée, et aucun journal ne l'aurait publiée. Lamartine malade, captif dans son lit, fit ce qu'il put, conseilla Je vive voix la résistance d'abstention, et la répandit par ses lettres. Il ne pouvait davantage. La suscription de l'enveloppe disait : Projet ébauche de déclaration quand la presse sera redevenue légale ou libre. Or la presse ne redevint pas légale et libre, pendant l'Empire. Lamartine ne put donc publier sa protestation. Puis sa publication tardive aurait semblé inopportune.

Il vit disparaître sans grand regret l'assemblée antirépublicaine; il l'aurait défendue par honneur, s'il avait été à Paris ; il ne regretta que la république tuée par la double conspiration de l'Assemblée et du Président, Il écrivit de son lit sa protestation sans colère, du haut de la loi violée.

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Lamartine est mort. Ce long Empire a passé, sans que j'aie pu publier la protestation de Lamar* tine. Plus tard, sous la liberté revenue, j'offris à Emile de Girardin de publier ce document, il fut tenté un moment, et n'y donna pas suite. L'heure de l'à-propos était passée. Aujourd'hui, c'est l'heure de l'histoire. Je lui rends âdëlement ce noble et précieux document que l'amitié de Lamartine m'avait confié.

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