TROISIÈME ÉPOQUE
Le 2 décembre a été fatal à Lamartine. Sa vie politique est finie, son œuvre tombée en débris à terre. Le peuple n'était pas digne de la république, lia été un précurseur comme Moïse et n'a pu faire entrer son siècle dans la terre promise. Si la révolution de 89 lut plus grande. que ses hommes, Lamartine fut plus grand que la révolution de 48.
Devant ce peuple mobile et abêti d'impérialisme, qui vendait sa liberté à un nom de despote, il pensait tout bas, dans son doute et sa tristesse, le mot qu'il dit plus tard, en plein Empire, à son ami M. Edouard Dubois de Cluny : < Je deviens athée en politique. »
Sa fortune est atteinte par le 2 décembre. 11 a tari une des deux sources de son travail, la source politique. Son journal populaire le Conseiller du peuple^ son journal parlementaire le PaySy sont tombés sous les balles du 2 décembre. 11 ne lui reste que la source littéraire. Il continue sa belle Histoire de la Restauration dont quatre volumes ont paru en 1851, dont quatre lui restent à achever. Il travaille chaque matin avec ses souvenirs,
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des documents inédits fournis par MM. Hyde de Neuville et Guernon-Ranville. Il se complaît à ce récit des belles annnées de sa vie. Mais cette œuvre ne suffit pas à ses nécessités ânancières ; il crée en avril le Civilisateur, une galerie des grandes figures de l'antiquité et des temps modernes, pour donner à cette France, oublieuse des grands hommes, la mémoire des saints et des héros .
M"** de Lamartine Taide à cette œuvre, fait des recherches, conseille les sujets, veille au ménage littéraire. Elle fera plus, elle écrira elle-même l'histoire d'un héros Persan, Rtcstem, qui n'intéresse pas son mari. Je suis son collaborateur, elle me conviera d'écrire la conclusion de la légende persane, mais je refuserai. Elle fera toute l'œuvre elle-même, et, sous le nom de son mari, elle aura un succès d'écrivain. Elle a toutes les vertus.
Les mois se passèrent dans les labeurs littéraires, adoucis par les succèn d'argent, les amitiés fidèles. On vint moins le soir à l'atelier de M°*' de Lamartine. Les visiteurs devinrent plus rares, s'éloignèrent du grand vaincu.
Un événement de ma vie intime m'obligea à déposer mes fonctions de secrétaire. Je n'étais plus libre. En juin, je dis adieu à cette belle vie, à ces meilleures annèes^de ma jeunesse, où j'avais vécu dans l'intimité d'un génie et â*iin grand homme, d'une femme et d'une sainte, dans la plus haute compagnie d'esprits, de poètes, d'artistes» de femmes, ans Champs Élysées avant la mort.
Mais je devais lés retrouver, vivre près d'eux, dans leur pays, à Mâcon, près de Monceaux et de Saint-Point, où ils venaient passer l'été et l'automne.
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LES LETTRES
Maintenant j'ai quitté mes deux grands amis, je me tairai souvent, et les laisserai parler à leur tour. Leurs lettres seront le meilleur témoignage de leur âme et de leur vie, le récit le plus vrai, le plus vivant de leurs souffrances, de leur infortune, de leur courage, de leur labeur, de leur bonté. Ce sera le duo douloureux du génie et de sa femme unis Jusqu'à la mort dans le travail libérateur. Je serai leur témoin jusqu'à la fin. Je ne les quitte pas du cœur, et je reste toujours, de loin, le secrétaire intime de bonne volonté. Je les retrouve du reste à Paris, à Monceaux, à Saint- Point. Après l'ascension sur les belles cimes de la poésie, de l'éloquence, de l'histoire, au volcan de 1848, c'est la descente du revers sombre de la vie.
Il m'écrit de Saint-Point ses prouesses de travail :
« Je n'ai que ce qui vient, comme au Juif errant, goutte à goutte, par le Civilisateur. Il continue son égouttement sans diminution ni interruption.
« J'ai fini ce matin en 31 jours le 7" volume de la Restauration. Je commence le 8' le 1*' septembre. D'ici là, je vous fais un volume d'Orient et deux vies du Civilisateur. Voyez si je chôme.
» Ma femme et M"* Valentine sont à Lyon pour trois jours afin de consulter.
» Adieu et amitié avant, pendant et après.
» Mille choses affectueuses aux habitants de Lagrange. Je n'ai pas pu l'autre jour y porter mes homniages,parcequeM"® de Lamartine était trop mal.
» Depuis, je no bouge pas d'ici pour ne pas manquer une heure de travail.
» Je n'irai pas à Màcon avant le 15 septembre.
> Lamartine. »
Du monastère de Saiat-Point.
2 août 1852.
En septembre aussi M°** de Lamartine m'écrit:
4c M. de L. a été obligé d'interrompre son travail sur Cromwell pour accomplir son engagement pour le Siècle; il travaille sans relâche au 2' volume des Conslituants et* moi je copie toute la journée. Vous n'êtes plus là pour m'aider, et j'ai beau faire, je ne puis copier aussi vite qu'il produit. »
Pui$, par un généreux oubli d'elle-même, elle se détourne de sa tâche et de ses peines, pour s'unir au bonheur de son ami :
Octobre 1852.
« Vous comprenez la part que j'ai prise à votre joie, faites -le comprendre à votre heureuse fiancée.
» M. de L. a eu le plaisir de vous voir hier, mais nous, exilés à Saint-Point, à quand ? Je sens que vous ne pouvez pas quitter. Patience, quand les amis se marient, c'est à dire adieu. Le cœur peut rester le même, mais la vie coule sur un autre bord.
» Adieu, amitié.
» M. E. de L. >
Quant à lui, il glissait dans un simple billet un mot charmant d'amitié comme il en trouvait seul :
« Mon cher Alexandre,
» Nous partons dimanche pour Monceaux.
» Tant pis si vous n'êtes pas le premier salut du seuil domestique.
» Je n'ai pas d'ami lare plus cher que vous.
Votre cœur vaut bien un dieu familier.
» Lamartine. »
J'étais à Lagrange dans l'attente du grand jour intime de mon mariage, le 4 octobre, le jour de la fête de l'adorable saint François d'Assise, le Saint que j'aimais entre tous. La fêté eût lieu dans l'humble et pauvre église de Flacé. Le grand ami fut mon témoin avec l'ami qui m'avait conduit à lui, Dargaud. M"® de Lamartine était venue aussi, puis le digne et excellent M. E. Dubois de Cluny . C'était ma famille idéale.
M""® de Lamartine, qui depuis le deuil de sa fille n'assistait à aucune fête, avait eu la grâce de venir aussi à la mairie et à l'église. Elle eut là un acte dé bonté attentive. Craignant que dans cette salle humide de mairie de village, ma jeune fiancée n'eût froid, elle lui jeta sur les épaules, avec une grâce caressante, sa palatine d'hermine qu'elle portait sur son bras.
Notre ami, le bon curé de Flacé, parla avec sa belle voix émue et son amitié sainte. Son allocution toucha Lamartine, il le félicita de son accent d'orateur.
La fête fut tout intime ; pas un membre de ma famille n'avait pu venir de Bretagne. Ma mère, moiï père manquaient, mais j'avais eu M. et M""® de Lamartine, un autre père et une autre mère.
Le soir, il lut, pour enchanter la fête, des strophes fraîches écloses le matin même, à une
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voyageuse, M"* d'Esgrigny. J'en retins cette mélodie vibrante des tristesses de la nature :
B apporte-moi d*eû haut ce^ brises sans paroles Qui chantent aux sapins ce qu'on ne peut noter ; Sanglots émus de Pair et des bois, choses folles Qui pleurent comme nous de ne pouvoir monter.
Peu de jours après, il m'écrivit :
« Mon cher Alexandre,
» Voici le manuscrit du S"" volume de la Restauration pour Pagnerre.
» Prenez un reçu en le remettant.
» Envoyez-m'en le reçu.
» Songez que je n'ai point de copie et que c'est précieux pour moi comme l'or.
^ Nous irons vous féliciter du bonheur que vous avez déjà, demain ou après-demain.
» Lamartine. »
J'étais parti pour Paris. Il m'avait confié le 8* et dernier volume de la Restauration pour le remettre à Pagnerre, puis je reçus cette lettre :
€ Mon cheu ami,
» Pendant 48 heures suspendez la livraison de mon volume à mes libraires. J'apprends qu'ils veulent faire dans leur payement des réductions que je n'accepte paSé
» Je saurai demain cela mieux.
» Si je ne vous écris rien demain^ remettez le volume. Ce sera preuve que je suis satisfait.
» Lamartine. »
9 octobre, Monceaux.
J'étais en Bretagne, quand cette lettre vint m'y trouver :
« Mon cher Alexandre,
» Envoyez-moi l'adresse de M. Souvestre pour lui répondre. Je Taime trop pour le passer sous silence.
> Votre peinture de la lune de miel rendrait lunatique. Quel beau cadre la nature prête à votre bonheur I
> Ici tout va bien et le Civilisateur aussi remonte assez.
» Je n'irai pas à Paris avant l'Empire. L'écho des acclamations est mal séant à des oreilles libres.
» Adieu, » Respect à vos dames, souvenirs affectueux à votre père. Amitié constante et vive à vous. »
> Lamartine. >
Monceaux, 24 octobre.
Grand mot de dignité et de citoyen ! Les letrtes du poète et de sa compagne alternent, et me suivent en Bretagne ; j'en citerai quelques fragments, que je ne puis relire sans larmes.
M"' de Lamartine, sous l'émotion de la mort de son maître et ami, le peintre Decaisne, m'écrit une lettre touchante, le 5 novembre 1852, où elle allie réloge de l'ancien ami à sa confiance dans l'ami nouveau.
« Vous avez bien pensé que, perdant si inopinément un ami, mon cœur avait besoin de l'assurance qu'il lui en restait encore qui, formé dans le milieu de la vie où l'on n'en fait guère de nouveaux, l'a cependant compris, comme j'ai compris le vôtre. Je vous en remercie avec ce cœur même qui a tant soufiert et qui reste pourtant impressionnable comme s'il n'avait rien éprouvé.
» La mort de ce pauvre M. Decaisne est une grande perte pour M. de L. Il la sent comme moi. C'était un homme loyal, sincère, constant en amitié, intelligent, instruit, ayaat les yeux ouverts sur tout ce qui regardait ceux qu'il aimait. Il venait prévenir de l'opinion favorable ou contraire qui existait dans des sociétés où nous n'avions pas accès, et qui pouvait éclairer... Ces amis qui osent tout dire sont rares; mais si la perte est grande pour ses amis, que n'est-ce donc pour sa vieille mère avec qui il demeurait et pour ses nièces orphelines dont il était le protecteur !...
» Il avait bien souffert d'injustices depuis quelques années. On l'avait éliminé d'un poste de conservateur des musées pour lequel il était éminemment propre, pour y mettre un homme étranger à la peinture, à la connaissance des anciens maîtres et aux procédés de l'art...
» Le dernier billet que j'avais écrit au comte d'Orsay était pour M. D. et il m'avait promis de réparer bien des injustices. Hélas I Le protecteur et le solliciteur n'ont plus à s'occuper l'un de l'autre dans ce monde I trop tôt enlevés tous les deux pour leurs amis...
» Nous avons maison pleine comme toujours à la campagne. Je suis un peu moins malade, mais j'ai un peu trop de fatigue de maîtresse de maison. J'ai une nièce charmante que je voudrais vous niontrer et un petit-neveu, le plus ravissant enfant qu'on puisse voir, et une cousine germaine pleine d'esprit et de cœur que M. Dargaud aime extrêmement. Pour moi, c'est une sœur, nous avons été élevées ensemble. C'était chez elle que j'étais à Londres...
» Je suis surchargée d'épreuves en ce moment, que n'êtes-vou3 près de moi pour confirmer ma pensée ou la redresser.. M. Lejean est resté un
peu trop longtemps absent... Nous avons sur le métier le 8* vol. le 3* Cicéron. L'ennuyeuse fin du voyage d'Orient, — ce morceau n'était pas de Lamartine. — Quand je vois ce feuilleton, j'en détourne, les yeux! J'attends Gutenberg, Héloïse, Fénelon ; que vous semble de la variété ?
» M. de L. n'ayant pas de secrétaire, je travaille tant que je peux. Vous voyez que les heures de la journée ne sont pas assez longues.
» Votre Bretagne m'attire toujours, je vous suis sur les falaises, sur les grèves, sur les rochers, dans les bois sombres ; je ne sais si jamais il me sera donné de la visiter. Mille choses à M°*® Fanny. Je saisie succès mérité qu'elle a eu autour de vous.
» Au revoir, mille sentiments que vous connaissez.
De Bretagne, j'écris à W"" de Lamartine, je lui redis les impressions que j'entends. Avec quelle ardente justice elle défend son mari : « Non, mon mari n'est pas rebelle aux observations, et personne ne reçoit mieux la critique. Et même lorsqu'il n'a pas reçu ou adopté une observation au premier moment, il y revient et dit que l'on avait raison. Voilà pour le caractère, auquel je tiens plus qu'à son génie.
» Quant à son entourage, je suis mille fois de votre opinion, je n'en excepte pas notre ami Dargaud, qui par bonté est trop porté à l'admiration universelle. C'est un beau défaut pour lui, mais dangereux pour ses amis. Du reste, il n'est pas de votre avis sur Cicéron, non plusqueM. deCircourt, le baron d'Ekstein, M. d'Esgrigny et bien d'autres qui ne sont pas des flatteurs, il s'en faut, et qui approuvent et louent d'une manière sentie les deux numéros qui ont paru. Cette vie si bien connue des
lettrés peut être instructive et intéressante pour un public moins érudit. Je cherche dans ma tête des sujets plus populaires, et je n'en trouve guère. Nous tâchons d'avoir des détails sur Jacquard. Ce serait un excellent choix pour les artisans ; mais les Lyonnais sont si peu littéraires qu'ils ne connaissent de Jacquard que ses machines. Sa vie leur est indifférente. J'espère pourtant, à force de recherches, de la découvrir...
» Je ne sais quand nous serons à Paris, guère avant Noël, je pense. Il dit qu'il ne convient pas que la République assiste à ses propres funérailles.
» Mille sentiments à vous et à la vôtre. »
MardL
7 dé cembre 1852.
Son style avait gardé des locutions anglaises.
€ Ecrivez touj ours, je répondrai quand je pourrai. Et pour vous donner l'exemple, j'écris un petit mot de ce matin.
» Nous avons ici M. Boussin. Vous jugez que nous parlons de vous I II nous a dit ses vers sur le: Pourquoi nous nous aimons. Ils sont charmants et vrais. M. de Lamartine critique la dernière strophe comme inférieure au commencement. Il l'engage à changer l'écho qui passe, trouver un autre mot que passer au moins. Il y a des strophes d'une grande beauté.
> Nous attendons M. H. de Lacretelle. En attendant, son père a écrit une très belle lettre sur Cicéron, et la belle réponse ne s'est pas fait attendre. Nous n'avons aucune lettre de Paris qui nous donne des détails sur l'état des esprits. Je ne sais si c'est prudence ou indifférence. Cette dernière qualification s'adapte à tout ce qui s'est fait ici
SOtJVBNtRS SUR LAHAttTlNB §23
et dans les environs. Les journaux ne disent que des mensonges; ils ont prétendu qu'à Saint- Point, par exemple, une pétition avait été faite, ils l'ont donnée en style de maître d'école, et ce n'est pas vrai, rien de semblable ne s'est passé ! Je n'en finirais pas si je racontais toutes les inexactitudes et aussi les turpitudes... ^.
» Ici, on a inséré des vers de M. Bouchard de manière à les faire passer pour des vers de Lamartine. Il a eu des lettres de reproches. Il paraît que le journal de Lyon, le Salut Public, a relevé et rectifié. Mais ceux qui lisent un journal ne lisent pas l'autre, et vous savez, d'une calomnie il en reste toujours quelque chose...
» Vous regrettez le manque de discours au 7* ! Savez-vous bien que l'éditeur, bien loin d'en vouloir, a eu une correspondance de huit jours pour faire supprimer même le discours de Berryer, disant qu'il voulait du L. et non du Moniteur.
> Du reste, la Constituante ne peut pas manquer d'être pleine de discours. Je crains que forcément il n'y en ait trop. Mais c'est inévitable.
» Le portrait de L. XVIII n'est pas de fantaisie. Il Ta beaucoup connu; il était toujours frappé de la subtilité et de l'élévation de son esprit. J'ai trouvé comme vous la phrase où il le compare aux grands génies de trop. J'ai eu une envie extrême d'y passer un trait de plume à l'épreuve, mais je n'ai pas osé... En général, je n'aime pas les comparaisons; si elles conviennent d'un côté, elles clochent de l'autre. C'est une forme de style qui revient fréquemment chez L. ainsi que l'énumération, dont il fait souvent abus.
» Nous sommes dans de grands embarras. Vous avez vu l'annonce de vente. Mais hélas I qui achètera? Il faut traîner: le boulet, mais, combien de temps, c'est là la question...
> Il a eu des offres de souscriptions touchantes, pleines de cœur, mais il a refusé comme il lui appartient de le faire. Il a lu sa lettre à M.£.,il l'a trouvée très belle...
» Il cherche à présent quelque combinaison littéraire qui produirait assez d'argent pour 4 ou 5 ans. Ainsi au jour le jour, en exploitant d'avance santé, travail, génie I hélas! Mais que faire I II a vendu en fait de curiosités et antiquités tout ce que nous avions. Cela produit peu, et cela prive beaucoup, mais encore que faire I
» Adieu, me voilà sur le triste chapitre des nécessités de position. Il vaut mieux se taire.
» Adieu, mille souhaitsles meilleurs à M^'^Fanny et au revoir. Venez vite, car je pense que nous ne pouvons pas beaucoup tardera partir. Vous aurez encore le temps de m'écrire, si vous avez le temps de le faire. Combien vous me manquerez à Paris I »
Les jours ont passé, et le 10 juillet 1853, une fille m'est née. Voici l'adorable lettre que Lamartine m'écrivit de Saint-Point :
« Nos cœurs s'associent à votre joie, mon cher Alexandre, et au bonheur de la mère et de la famille.
» Nous bénissons la nouvelle fille d'Eve au nom de l'amour de ses parents et de celui qu'elle leur rendra un jour. Cela vaut mieux que le baptême de Voltaire au nom de la liberté, car la nature est plus permanente que la politique.
» Rien de neuf ici que cette bonne nouvelle que tous les cœurs de Saint-Point attendaient.
» Soyez heureux; vous le méritez, et gardez cet autographe pour que votre fille devenue grande se dise un jour: J'ai donné un moment de plaisir et
de lumière, en venant au monde, à la vieille masure de Saint-Point.
> Lamartine. »
19 juiUet 1853.
Il aimait rhospitalité. J'allais dîner à Monceaux tous les jeudis, en famille et en amitié. L'automne était le rendez-vous des amis. Je reçus cette lettre d'appel pour un festin d'octobre.
» Mon CHER Alexandre:,
» Dargaud, Rolland, Lacretelle, Boussin et moi nous vous attendons à dîner, mardi 8, à Monceaux.
» Chargez-vous de le dire à Boussin et de négocier à tout prix son consentement. Il faut saluer avec ses amis l'année qui part et l'année qui approche.
» Adieu.
» Lamartine. »
Un de ces soirs, j'ai porté à Monceaux les Châtiments de V. Hugo qu'un ami m'avait donnés. Lamartine en connaissait beaucoup de fragments que V.Hugo lui avait montrés à l'Assemblée législative. « Six mille vers d'injures I » me disait-il. La satire n'était pas dans son tempérament d'homme et de poète. J'étais enthousiaste de ces satires lyriques et sublimes, genre créé par Barbier dans ses ïambes, la Curée et VIdole. Les Châtiments nous vengeaient du 2 décembre. La haine avait bien inspiré Hugo. Je lus à Lamartine Harmodiits et le Souvenir de lanuil du 4. llsidmïvsLHarmodîus, cette poésie de vengeance, il fut ému du Souvenir de la nuit du 4, ce drame poignant du massacre.
De Paris, M"* de Lamartine m'écrit les nouvelles. Elle me parle du buste de Salomon : « Un Américain qui est ici en mission, M. Barthet, en a
commandé un marbre qu'il emportera à New-York pour être placé dans la salle du Congrès...
» Nous avons été très entourés d'Américains ces temps-ci, ils ont une grande admiration pour M. de Lamartine...
» Puisque M. de Lamartine pose assidûment, vous devez penser qu'il se porte bien. Mais sa santé laisse à désirer, il souffre du foie...
» Lorsque M. de Lamartine dîne en ville, c'est à moi de recevoir de mon mieux, et ils sont assez polis pour me cacher leur désappointement de ne pas trouver le maître de la maison. Pelletan, Rey, Duclcrc nous apportent tout ce qui se dit, ou se trame, ou se blâme. M. de Circourt et d'autres du bord opposé nous donnent le moyen de juger les deux partis, et vous savez où je penche...
» M. de Lamartine travaille toujours à la fin des Constiticants, et au choix de son petit volume populaire qui s'intitule : Lectures pour tous. »
» Il destinait ce volume choisi aux jeunes filles. Par un scrupule naïf, pour ne pas les faire rougir, il changea le mot sacré : le vers final du Lac.
Tout dise : ils ont aimé.
et mit :
Tout dise : ils ont passé.
C'était un non-sens, et une inconvenance envera ce grand souvenir d'amour; M™® de Girardin cria au sacrilège I Et dans une lettre à la nièce de Lamartine, M"** de Pierreclos, elle railla la pudeur impie du poète, et lui lança tout son esprit: « Il eût mieux fait de mettre ils ont fumé, la rime eût été plus riche et c'eût été plus conforme à nos mœurs. vertu, que de crimes on commet en ton nom ! »
On a fait un sacrifice aux mauvais jours, on a quitté le bel hôtel de la rue de l'Université, 82,
on veut faire des économies, on est venu dans une petite et modeste maison, entre cour et jardin, rue de la Ville-l'Évêque. Les ailes du rez-dechaussée sont transformées en atelier de librairie pour le Civilisateur. Lamartine s'est fait éditeur de ses œuvres. J'en souflFre, non pour sa dignité, mais pour son repos ; il y a du courage dans ce travail, et de la grandeur dans cet abaissement.
Il a fait la cession du Civilisateur à Mires. Il veut publier la vie de Bossuet dans le Constitu-tionnel en même temps que le Siècle publie les Constituants. M. de L. s'y oppose, 7nais ils sont les maîtreSf m'écrit M°** de Lamartine, qui a vu avec peine cette cession, cet abandon. Le livre publié en feuilletons, c'est l'or du génie monnayé en gros sous.
Elle m'écrit le 24 février :
« Le monde parisien a fait un grand événement de la réception de Berryer. Qu'on est heureux de pouvoir s'émouvoir pour si peu I Donc c'était une affaire d'État. L'auditoire en deux partis se faisant une guerre parlementaire de toussades pour étouffer la voix des deux orateurs. Berryer a commencé par être intimidé, puis au premier grand applaudissement, à la première allusion contre ceci, il a repris son aplomb, et sa seconde partie était bien. Salvandy, beaucoup plus étouffé encore de la malveillance de l'auditoire impérialiste, n'a pas pris le dessus. On dit que son discours était fort joli, mais peu l'ont entendu. On s'en allait qu'il n'avait pas encore fini sa péroraison. Vous croyez-peut être que j'y étais. Non pas, s'il vous plaît. M. de Lamartine et moi avons compris que les embrassements de la fusion se feraient sur le dos du 24 février...
> M. de L. »
3*28 60UVBNIRS SUR LAMARTINE
Elle est malade, comme il y a trois ans, àCastel- Madrid, et elle me dit avec une grâce touchante qui transforme son mal en heureux souvenir :
« Combien les sensations physiques réveillent les sentiments de ce qui se passait dans des circonstances analogues! Il me semblait que j'allais vous voir entrer, me demander si je voulais entendre une intéressante lecture pour me distraire, puis je rêvais à Madrid, lieu de ma convalescence, et je voyais les deux tables, celle où je dessinais et celle à l'autre bout où vous écriviez. Je revivais tout ce temps-là, temps que je regrette pour mille raisons....
» M. de L. se délecte dans son histoire de l'Empire ottoman ; je crains qu'il ne le fasse pas trop splendide. Quant aux Constituants, en avançant vou» verrez qu'il loue tout ce qui est bien et blâme tout ce qui est mal, sans attendre la chute du rideau. Mais il y avait un tel mélange de grandes pensées et de mauvais actes, qu'il n'y a pas un homme pur dans tout cela...
» Quant au veto, il faut se rapporter à ce tempslà ; on n'était pas en république, loin de là, on sortait d'une monarchie absolue par la volonté et avec l'aide du roi lui-même, qui ne pouvait vouloir plus qu'une monarchie constitutionnelle. Que serait un roi obligé d'exécuter les lois faites contre lui-même, sans avoir même eu le droit de les discuter ? Il aurait fallu écarter le roi et proclamer la république, avant qu'elle ne fût noyée dans le sang. Tous nos malheurs datent de l'horreur que le mot république a inspirée par ses excès. Il faut les flétrir pour qu'on en rougisse et qu'on ne soit pas tenté de faire de même... »
C'était la même pensée que Lamartine dans les
Girondins. Cette raison virile de femme jugeait comme le génie.
J'aime ce mélange de sensibilité et de bon sens dans ses lettres, alliance de cœur et de raison, son attendrissement de femme au souvenir de Castel-Madrid, son jugement d'homme sur la révolution. Cette femme éminente unit la justesse et la justice.
Lui m'écrit malgré son travail et ses angoisses, avec sa grâce et sa fraîcheur éternelles.
Dans un grand deuil de ma vie, après la mort de mon père, je reçus cette lettre de touchante amitié et de consolation. Tout son grand cœur est là.
Monceaux, 28 octobre 1854.
« Je pleure avec vous depuis dix jours, mon cher Alexandre, je pleure aussi pour moi en lisant les adieux de cœur que cet excellent homme m'a faits, puisqu'il a pris congé de la vie avec mes pensées. Elles le suivent dans l'éternité qu'il possède et qu'il mérite. Rien ne meurt pour ceux qui savent croire.
» Quant à vous, puisque vous manquez d'un père, je vous adopte pour fils. Il y a longtemps que vous m'en témoignez la piété, il y a longtemps que je vous en porte les tendresses. Le temps confirme ce qu'il ne détruit pas. Je regarde comme un des meilleurs jours de ma vie celui où Dargaud vous a fait connaître à moi.
» Adieu, j'irai vous voir lundi ou mercredi à Lagrange.
» Lamartine. »
Ils sont partis pour Paris. Les lettres reviennent et M"* de Lamartine me raconte avec des détails abondants les nouvelles du grand travailleur:
€ Hélas I tout ce que vous me dites dans la sollicitude de votre amitié, je me le suis dit depuis bien longtemps, et je n*ai pas manqué une occasion de le dire, de l'insinuer, au risque de perdre plus que je ne voudrais sauver, car il n'y a que moi pour dire ce qu'il est pénible d'entendre et j'étouffe parfois une phrase commencée, n'osant la finir...
» Il fautpayersesqualités; l'optimisme, l'idéal, le génie sont de grands dons entraînant de grandes peines. La réalité disparaît sous les perspectives idéales, et lorsque la vraie situation se révèle, c'est un éclair qui précède à peine la foudre...
» Je n'ai aucun besoin de luxe, et en aurais-je par nature, il y a longtemps qu'il serait refréné par raison... >
Et après quelques mots sur son rôle ingrat et difficile, elle revient à son indulgence magnanime pour son mari, à parler de lui, avec une élévation généreuse, et son beau style même :
« Le génie comporte un laisser-aller, mais en même temps une charité, une générosité sans bornes qui sera, je l'espère, reçue en balance par pieu et même par les hommes qui le connaissent et qui l'aiment.
« Adieu, excellent ami.
Ce duo de correspondance alternait de la femme à l'homme ; elle, intime et grave, ayant dans le foyer le rôle impopulaire de la raison et du dévouement caché. Lui, jeune toujours, vibrant dans son découragement, à une poésie d'ami, nature lyrique en dépit de sa tourmente, comme ces oiseaux de mer qui volent dans la tempête :
9 mai 1835.
« Mon cher Ami,
» Vos vers sont dignes d'un plus beau printemps que celui-ci. Mais un cœur comme le vôtre porte sa saison en lui-même. Nous avons beaucoup et sincèrement admiré ces strophes arcadiennes.
» Les affaires sont pires que jamais. La littérature comme volume n'existe plus. Non seulement Texposition n'amène rien, mais elle tue tout. Il y a des vents en France dont* il est impossible de prévoir la direction. Il faut faire un autre commerce pour vivre. Tous les libraires liquident.
» Écrivez-moi vite et sincèrement si je suis ou non gelé en fleurs à Monceaux et à Milly. Cette matinée m'inquiète.
» A vous de cœur.
» Lamartine. »
Elle m'écrit à son tour dans son amitié exclusive :
€ Vousdirai-je que vous êtes la seule personne que j'aurais désiré voir ? C'est un peu violent, mais prenez-en ce qui vous plaira. Il est certain que lorsque je pense au séjour de Madrid, de Saint- Point, je cause avec vous. C'est à vous que je crois dire ce que j'ai à dire. Puis Madrid me revient en mémoire. Puis une série de conversations, puis, puis, mille petits riens. Donc je vous écris de mon lit, puisque je ne vous verrai pas en arrivant jeudi soir, à Màcon, si je suis assez raffermie pour faire le voyage... >
Elle me raconte sa visite à l'exposition universelle de 1855 : « Ingres, Delacroix, Decamps, quelques Anglais, plusieurs Belges, plusieurs inconnus, un Suédois, Rudolphe Lebmann qui a fait un ta-
bleau de Graziella, Maréchal, qui a un Galilée merveilleux. La salle d'Ingres s'appelle en argot la glacière, celle de Delacroix peut bien se nommer le feu, et Decamps la lumière. Mais que de belles choses y manquent I Scheffer surtout, le sentiment, la pensée, l'expression. »
Elle est de retour, et de suite les invitations arrivent, les appels à l'hospitalité :
4c Vous savez les paroles qui me vont au cœur, merci, merci. J'aime mieux la prose parce qu'elle me paraît plus sincère, mais je voudrais bien avoir vos vers aussi... »
On est revenu à Monceaux pour les vendanges, et de suite les grâces recommencent. Je lui avais demandé de lui conduire un artiste... Elle me répond un billet charmant :
« Oui, oui, oui ; je parle comme la perruche, n'est-ce pas, mais c'est par empressement. Le premier oui pour vous, le second pour votre beau-frère et le troisième pour votre ami l'artiste. Vous savez ma prédilection pour une nature artiste, même n'eût-il pas tenu une brosse; mais le talent n'y gâte rien. Venez donc, nous sommes seuls avec la famille. Les trois petites chambres du corridor sont à votre service, occupez-les le plus longtemps que vous pourrez.
» Ma santé n'est pas bonne; j'étais trop malade aujourd'hui; je me relève, vous le savez : j'ai une certaine élasticité qui surmonte pour un moment des maux qui reviennent aussi vite que je IcBehasse.
» Au revoir.
Cette âme grave souriait : on le voit à ce gentil et
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aimable billet, à cette jolie comparaison avec la perruche ; ses lettres sont pleines de ces rayons imprévus. Après un entretien sur Platon comme dans la lettre suivante, où son esprit s*élève à la haute philosophie, elle descend, elle s'attendrit sur un enfant malade de ses amis qui lui rappelle sa douleur de mère, elle sourit aux enfants, aux oiseaux.
« Oui, je n'oublie pas ce temps où nous étions à trois, à Madrid, à Monceaux, à Saint-Point. Vous m'avez gâtée pour d'autres immales, comme on dit en anglais. Je ne trouve pas d'équivalent en français. Comme j'aimais à dessiner pendant que vous me lisiez quelque chose qui vous plaisait et que vous gardiez pour moi...
» Je me défie de l'impression que ferait Platon, et depuis quinze jours je le lis à fond avec M. V. alors nous parlons, il professe et je suis le disciple. Je veux le connaître à peu près complètement. Je ne connaissais que le Phédon que j'avais étudié, il y a tant d'années, lorsque M. de L. écrivait la Mort de Sacrale. Maintenant je lis tout, ou seule, ou avec M. V., afin de contrôler (à part moi) ce que M. de L. va en dire . Il est évident que s'il ne prend pas l'idée ou la pensée, l'un ou l'autre, au-dessous de l'écorce, il n'y trouvera que de l'ennui, par exemple, le Parménide. Quelle argutie sur les mots, mal expliqués dans des sens différents formant une confusion insupportable! Là-dessous on trouve une idée vague, il est vrai, mais d'où l'on peut inférer l'unité de Dieu. Mais après avoir trouvé cette unité, ne voilà-t-il pas que Platon dit que la matière aussi est co-existante avec l'esprit; voilà donc deux infinis I...
> La visite des d'Esgrigny finit demain, hélas !
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elle a été assombrie par Tétat du petit garçon, et quand j'envisage le malheur des parents, il me semble que je sens d'ayance tout ce qu'ils auront à souffrir, et je sens de nouveau aussi tout ce que j'ai souffert moi-même, qui est aussi présent à ma pensée que s'il n'y avait pas un an ou six mois, comme si c'était hier, et j'en rêve la nuit...
» Nos vignes vont mal. M. de L. en est attristé. Milly qu'il croyait superbe, dépérit; quel affreux jeu de hasard que la fortune en vignes 1 Adieu, je vous envie votre voyage en tête-à-tête, jamais plus je n'aurai un jour en tête-à-tête, hélas I
> Soyez donc bientôt de retour ; mille amitiés, mille vœux. »