‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 59 sur 74 · LES DEUX PRÉFACES · texte numérisé non relu

LES DEUX PRÉFACES

Monceaux, octobre 1855.

Un jour d'automne, nous étions à Monceaux, Louis de Ronchaud et moi ; Lamartine vint nous trouver dans la grande galerie, des feuillets à la main. Il nous dit sa nouvelle entreprise littéraire et nous lut une longue préface à son cours familier de littérature. C'était un avant-propos écrit en beau style, d'un Laharpe supérieur, une revue des génies, une course à vol d'oiseau sur les hautes cimes. C'était d'une splendeur banale, sans nouveauté; nous fûmes déçus, et il sentit de suite la déception. Nous lui dîmes : « Ce n'est pas cela; au lieu de ce programme littéraire, froid et sans émotion qui effleure lesujet, creusez-le, descendez jusqu'aux entrailles, et puisqu'une nécessité douloureuse de fortune et d'honneur vous condamne au travail littéraire, pour toucher et émouvoir le public, dites la vérité, ouvrez votre vie, ouvrez

SOUVBNIRfi SUR LA.MA.RTIMB 335

votre cœur. » Il écouta sans murmure nos voix sincères, sentit l'accent de l'amitié, nous remercia du conseil, et se retira.

Quelques jours après, il revint avec des feuillets nouveaux. Il avait jeté sa première préface, il lut la péroraison de la nouvelle. Quelle transfiguration \ Le génie s'était réveillé, l'inspiration était revenue. Au lieu d'une exposition banale de principes et de noms littéraires, il avait fait une préface en action, un vivant récit de souvenirs d'enfance, de jeunesse et d'âge mûr, une histoire de la naissance du sen-timent littéraire, de son progrès, de son application à la poésie, l'éloquence, l'histoire et la politique, depuis l'éiveil au livre de prière de sa mère, l'éclosion au collège, aux lectures de son père et de ses amis sur les rochers de Milly, à la bibliothèque d'un vieil ami, au grand livre vivant de la nature. Il racontait, avec un charme nouveau et une splendide éloquence, l'élévation de l'esprit dans l'action par la littérature.

Il ne nous lut pas ces premières pages, îl-passa outre ; quand il fut arrivé au cœur du sujet, à la puissance de consolation de la littérature dans les tristesses, il nous lut alors. Ce n'étaient plus des pages d'artiste, mais des pages d'homme. C'était une confession amère des douleurs de sa vie, c'était son cœur mis à nu, un génie désespéré criant de l'abîme.

Nous écoutions ces paroles d'une magnificence funèbre, le cœur palpitant, en silence, sans applaudir, tant l'artiste disparaissait sous les cris de douleur, devant l'homme désolé. Ce n'était plus un jeu de talent, mais un drame fait de sang et de larmes. Un frisson de terreur nous saisit quand l'homme nous montra une apparition sinistre; «Mes. années, comme les fantômes de Macbeth passant leurs mains par-dessus mon épaule, me

montrent du doigt non des couronnes, mais un sépulcre, et plût à Dieu que j'y fusse déjà couché. »

La vie ne m*e&t plus rien !

Et les pages sombres passaient, couraient comme des nuages noirs déchirés d'éclairs, retentissantes des coups de foudre des catastrophes, comme les messagers des écroulements de Job.

Et le génie apparaissait isolé, comme le dernier spectateur, après la fête éteinte. « Quand la salle » est déjà vide, que les lustres s'éteignent, que » les lampes fument, que la scène se dénude avec » un lugubre fracas de ses décorations, et que les » ombres, et les silences, réalités sinistres, ren- > trent sur cette scène tout à l'heure illuminée » et retentissante d'illusions... »

L'image nous saisissait comme une réalité, nous l'avions là devant nous. Après le grand spectacle de 1848, la fête tragique de sa vie, après les cris d'enthousiasme du peuple, le grand spectateur, ou plutôt le grand acteur se trouvait seul, abandonné de la foule, dans le silence et la désolation sur la scène déserte de sa vie.

Nous frissonnions à ces pages lugubres, à ce génie avide de la mort, regrettant de se survivre ; enviant la balle libératrice des barricades de juin, le bonheur des hommes qui meurent à l'œuvre, € frappés par les révolutions auxquelles ils furent mêlés I >

Nous écoutions ces malédictions du supplice de la vie, nous contemplions avec pitié ce grand condamné au travail à mort, se redressant contre le suicide tentateur avec ces cris héroïques : « Mourir, c'est fuir, on ne fuit pas ! »

Nous admirions ce héros du travail, dépouillé d'égoïsme, découragé du peuple, et jetant cette amëre condamnation : « Je travaillais pour l'hu-

SOUVENIRS SUR LAMARTINB 337

nianité. Que Dieu l'assiste, rhomme n'y peut rien ! »

Il s'élevait debout dans son fier isolement, devant la foule servile : « Quand la foule se précipite où l'on ne veut pas aller, heureux Thomme seul I » Vers la fin, il chanta son refuge dans le travail consolateur, dans les Champs Élysées des Génies, dans la société des grands morts, sou retour à la vie d'homme de lettres, après avoir enseveli en lui l'homme de sentiment, l'homme de poésie, l'homme de tribune, l'homme d'action. C'était en vain, ces hommes divers devaient palpiter encore, et lui donner cette âpre jouissance à son labeur mortel et sauveur de la fortune de ceux à qui il s'immolait.

Ce fut son dernier mot. La lecture finit dans ce mâle accord. Cette fois la fibre avait crié. Il avait osé tout dire, et il l'avait dit avec une audace intrépide, un accent amer, une inspiration humaine, le lyrisme des versets de Job. La voix profonde faisait gémir les cordes basses du fond de la poitrine. C'était une statue vivante vibrant de désespoir, et gémissant le grand chœur des lamentations humaines. Cette funèbre confession, c'était le sépulcre avant la mort.

Page 1