RETOUR AUX LETTRES
J'avais perdu ma mèr^ le 24 février.
Lamartine vibre, à la mort de ma mère, avec le souvenir de la sienne, et m'écrit cette lettre d'amitié paternelle :
338 SOUVENIRS SUR LAMA.RTlNfi
Paris, 8 mars 1856.
« Mon cher Alexandre,
» J'ai laissé sécher les premières larmes avant de toucher à cette plaie la plus sensible du cœur. Hélas, je l'ai connue, et voilà pourquoi je sais qu'il ne faut pas chercher de baume. Il n'y en a qu'un, l'amour de votre charmante femme et la voix de votre charmante petite enfant. Dieu et ces deux êtres, voilà nos seuls consolateurs. Quant à moi qui vous aime véritablement comme un fils, dont vous avez toute l'âme pour moi, pensez-y seulement quand vous avez besoin d'un attachement sympathique hors du toit. Ma femme, Valentine, moi, nos cœurs ont été à Mâcon autour de vous, aussitôt la fatale nouvelle.
» On nous avait dit que vous partiez sur l'heure. Vous avez bien fait d'attendre le sang-froid après le coup. Venez seulement, quand vous vous sentirez plus père encore que fils. N'ébranlez pas trois santés dans une. Nous vous attendons à votre passage.
> Vous nous trouverez assez tristes. Mon affaire, qui a été enlevée les premiers jours, se ressent de la langueur des affaires et des transes de l'esprit public depuis le congrès ; vous avez bien fait néanmoins de me conseiller la publication de mon manifeste du désespoir, il frappe juste, fort et tragiquement depuis deux jours; tout ce qui lit mais j'ai encore si peu de lecteurs, 2,300, que cela ne remue que des cœurs déjà miens. Cependant je crois à un lent et puissant contre-coup à Tair. Je pouvais sauter au milieu du fossé. Je l'ai franchi d'un bond à la surprise, à l'applaudissement, aux larmes de la foule. Nous verrons après.
s- Desplaces part demain pour l'Amérique avec
SOUVBNIRS SUR LAMARTINE 339
20.000 fr. pour les annonces. Je veux mourir ou réussir, il le faut. J'écrivais hier à Dubois : J'aime mieux mourir de travail que de douleur.
» Adieu, vivez, revivez, et aimez-nous comme nous vous aimons, c'est-à-dire sans bornes.
» Lamartine. >
M"* de Lamartine m'écrivit aussi dans cette grande douleur :
4[ Je voudrais que mon écriture, à défaut d'un serrement de main, fût le premier objet à votre arrivée qui vous rappelât ma tendre amitié, qui voudrait qu'il lui fût donné de vous être bonne à quelque chose. Mais, hélas I je sais par dure expérience que l'amitié même ne peut rien jusqu'au moment où le temps a résigné l'âme à chaque nouvelle souffrance.
» Votre malheur a fait revivre en moi mes propres chagrins analogues, celui de mon mari. J'étais seule à lui apprendre la perte qu'il avait faite si peu prévue, pendant son absence I Ce qu'il a souffert, vous le souffrez. Supportez-le pour votre femme comme il l'a supporté pour moi, et souvenez-vous que vos amis (peut-être moi la première) souffrent avec vous et sentent leur affection s'accroître de ses peines. Je ne suis plus en harmonie qu'avec la souffrance.
» Adieu, dites quand et comment je puis vous voir ?
» M. E. de L. »
Dimanche, 43. rue de la Ville-rËvôque.
Ce grand cœur disait vrai. Selon son beau mot triste : « Oui, elle n'était plus en harmonie qu'avec la souffrance. »
En juin, elle m'écrivait : «Vos observations sont assez justes. Je pourrais cependant en réfuter quelques-unes, mais je veux vous dire que ces
deux choses ont été faites, dès avant votre remarque. M. de L. a parlé de l'oiseau dans un numéro qui viendra plus tard. Quant à Hugo, sa balle est venue à la main. M. de Lacretelle vint un soir raconter à M. de L. qu'un exemplaire magnifiquement relié des ContemplatiO)is se préparait pour être offert à M"* Victor Hugo, et qu'on demandait à M. de Lamartine d'y mettre quelque chose. Le lendemain matin dans son lit, sans plume ni crayon, il avait improvisé des strophes qui ont une tournure très originale. »
Victor Hugo lui avait adressé ses Contemplations j avec cette dédicace :
€ A Lamartine, Victor Hugo.
» Guernesey. »
Lamartine venait de les lire, et les avait admirées. « Jamais, disait-il, Victor Hugo n'avait plus peiisé en poésie. » En mémoire de son ancien ami, et en hommage à M"** Victor Hugo, il écrivit des strophes ardentes au souvenir de son banquet de noces, deavers enflammés de l'ivresse nuptiale comme le Cantique des cantiques, la fête du passé, le deuil du présent, le contraste funèbre du banquet de l'exil.
Et maintenant je viens, convive sans couronne. Redemander ma place à ta table de deuil ; Il est nuit, et j*entends sous les souffles d*au(omne, Le stupide Océan huWer contre un écueil !
N'importe ; asseyons-nous 1 11 est fier, tu fus tendre I — Que vas-tu nous servir, ô femme de douleurs ! Où brûlèrent deux cœurs, il reste un peu de cendre : Trempons-la d'une larme ! — Et c'est le pain des pleurs.
5 juin 1856.