‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 61 sur 74 · LA DERNIÈRE MÉDITATION · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE MÉDITATION

Septembre 1856.

Jouffroy admirait Lamartine et disait que c'était le plus grand poète do son siècle, parce qu'il avait su développer dans le plus éclatant langage les problèmes les plus élevés et les plus abstraits de la philosophie. Et il ne connaissait que les Méditations, les Harmonies; qu'aurait-il dit, s'il avait connu cette suprême méditation, Jol) lu au désert, où Lamartine chanta sa dernière pensée! Ce fut son testament religieux et philosophique. Il resta presque inconnu. Je le fis connaître à un homme de l'Université dans une réponse à son discours de réception, après la mort de Lamartine, en 1870, où je disais le caractère de sa poésie, de sa religion et de sa philosophie. En voici un fragment :

Notre grand poète mort, vous l'avez fait revivre dans la mémoire de vos élèves en donnant au lycée de Mâcon le nom de son fondateur, le nom de Lamartine.

Aujourd'hui, vous rendez un nouvel et éloquent hommage au poète qui a enivré votre jeunesse et ravit encore votre âge mûr. Vous avez retrouvé en le relisant le charme immortel du génie. Vous êtes allé tout droit au cœur de sa poésie, à l'idée mère, originale, inspiratrice de ses œuvres et de sa vie : l'idée de Dieu. C'est l'étoile qui l'a guidé partout dans la poésie, l'histoire, à la tribune, à l'hôtel de ville. Nul mieux que son ami, M. de Laprade, n'a salué ce caractère de Lamartine. « Le plus éclatant, dit-il, le » plus neuf, le plus grandiose, et peut-être le > moins remarqué. Sa gloire la plus durable est

» dans la profondeur, dans la sublimité de sa pen- » sée religieuse. Lamartine est par-dessus tout » un poète sacré. » Je l'ai appelé moi-même un nouveau David. Seule sa main a soulevé la harpe colossale du prophète. Lui, a été prophète, poète et roi. Ses prophéties se sont accomplies, il a été un roi populaire, et le poète des psaumes et des cantiques modernes de la douleur, de l'espérance, de la foi et de Tadoration, qu'on pourrait chanter dans les églises si les psaumes de David n'existaient plus. Comme David, il a eu une vie tour à tour poétique, héroïque et religieuse. Il a été un adorateur.

Ame de Tunivers, Dieu, père, créateur,

Sous tous ces noms divers, je crois en toi, Seis?neur,

Je t'aime I... >

On peut lui renvoyer le cri d'enthousiasme de sa magnifique symphonie funèbre au tombeau de David :

Jamais l'amour divin, qui soulève le monde Comme Tastre de& nuits des mers soulève Tonde, Ne permit au limon où son image a lui De s'approcher plus près pour contempler sa face. Et de franchir jamais d une plus sainte audace

L'incommensurable espace

De la poussière à lui 1 >

Le temps de cet amour de Dieu est passé.

Hélas 1 sans voir le Dieu, l'homme admire le temple,

disait Lamartine dans les Méditations. Nous avons fait des progrès depuis. L'homme ne voit plus le Dieu et n'admire plus le temple. L'âme n'est plus religieuse, elle n'est qu'humaine ; elle est athée, sans le savoir, dans la vie, d'un athéisme pratique, naïf, inconscient. Le positivisme Ta abêtie, la malaria de l'indifférence l'a atteinte.

Un mal immense, invisible, s'est insinué dans rhomme et Ta vicié jusqu'à la moelle. Il s*est échappé de Dieu, avec ses appétits débordés, avec ses morales libres, il ne prie plus qu'à l'heure des tempêtes, dans les désastres de la vie, les terreurs de la mort. L'âme en péril a besoin plus que jamais de se réfugier en Dieu, ce grand asile, selon le beau mot de G. Sand ; de se guérir dans la poésie sacrée de Lamartine ; de croire, prier, adorer avec le divin poète. 11 est si pur que tous peuvent boire à sa source : l'homme, la femme et Tenfant.

Ne l'avez-vous pas diminué, en prenant rigoureusement un mot de Lamartine vieilli, lassé de l'action, avide de repos :« L'homme n'a pas été créé pour autre chose que l'adoration. » Sa vie est le démenti de cette parole. Dans son Voyage en Orient, il rêvait la double destinée de poète et d'orateur comme la beauté suprême de la vie.

Contemplateur comme l'Oriental, l'Occident l'avait fait lutteur. Sa vie a été une action incessante : poétique en tout temps, militaire et diplomatique dans sa jeunesse, oratoire et politique en son âge mûr, domestique dans sa vieillesse ; une lutte à mort. Ce grand improvisateur était un grand joueur. L'improvisation n'est-elle pas le jeu du génie I II jouait avec l'inspiration comme avec la fortune. Précipité dans le malheur, il se redres^ sait avec la folie de l'espérance ; avec une mobilité héroïque, du fond de l'abîme il bondissait au fond du ciel.

J'admire que vous ayez pu le rendre si vivant à notre amitié en deuil. Vous l'ayez comparé justement à Fénelon ; il lui ressemblait d'âme et de figure. Vous . avez cité Platon pour nous donner l'image de Lamartine, ce Platon poète, ce philospphe lyrique, qui a chanté la Mort de Socrate

dans un poème d'une beauté grecque et d'un sentiment chrétien. J'aime à redire avec vous, comme une-mélodie enchanteresse, cette belle pensée de Platon qui peint si bien Lamartine : « L'âme en deuil, se dégageant des laideurs et des misères où elle est plongée, s'enfuit en plein idéal. »

Quel était son idéal? Quelle était sa philosophie ? Le spiritualisme. Il était spirilualiste par essence, puisqu'il était poète. La poésie n'est que du spiritualisme idéaL Son spiritualisme n*â pas l'appareil, la précision d'un système; vous l'avez remarqué, et je l'en félicite. Sa philosophie avait répudié les formules de l'école, l'argot métaphysique, les obscurités, les froideurs de l'abstraction. C'était une philosophie simple, lumineuse, vivante, une philosophie de sentiment et d'inspiration, non de tête, mais de poitrine, qui avait brisé le sépulcre du doute; elle chantait et rayonnait, les ailes éployées comme l'archange.

Sa foi venait du berceau.

Comme le lait de Tàme, en ouvrant la paupière. Elle a coulé pour moi des lèvres d*une mère.

Sa mère a été sa providence.

L'idée de Dieu, l'amour de Dieu jaillissait en lui à la vue de sa mère, devant un chêne, dans le temple, sur l'Océan. Elle reflétait les divers caractères de ses œuvres : troublée et mélancolique comme le lac des Méditations, philosophique et tranquille comme to Mort de Socrate, bienheureuse et sereine comme le ciel étoile des Harmonies, rustique et intime comme la grotte des aigles de Jocelyn, biblique et solennelle comme les cèdres de la ChiUe d'un ange, grave et triste comme la cloche des Recueillements. Il poursuit Dieu, le divin ami, sous les splendeurs de la nature ; il ne confondait pas le poète sacré avec son

poème, le céleste musicien avec la grande symphonie.

C'est toi que je découvre au fond de la nature,

disait-il à Dieu. La spiritualité, la liberté de rame triomphaient toujours dans les plus grands orages de sa vie. C'était du spiritualisme en. action, un fruit non du raisonnement, mais de l'amour et de la douleur. S'il chantait l'immortalité, c'était sur la tombe de sa mère et de son enfant, dans l'agonie de l'amour :

De fout ce qui t'aimait, n*eât-ll plus rien qui t'aime ? Ah ! sur ce grand secret n'interroge que toi. Vois mourir ce qui t*aime, Ëlvire, et réponds-moi.

Puis, après l'adieu suprême, dans cette poésie attendrie du souvenir, il disait :

Ta pure et touchante heautô Dans les cieux même t'a suivie ; Tes yeux où s'éteignait la vie Rayonnent d'immortalité I...

Voulez- vous connaître toute la philosophie, la religion, l'antipanthéisme de cette âme qui volait à Dieu comme l'oiseau au ciel ? Voulez-vous savoir son secret avec une précision sans vague, une clarté sans ombre? Un souvenir vous le dira.

Il y a bien des années, vers la fin d'un jour de septembre 1856, au château de Saint-Point, un ami entra sous un caveau cintré, le cabinet do Lamartine. Il n'entrait jamais là sans émotion c'était le sanctuaire du génie. Lamartine se leva de sa table de travail, rayonnant de son beau sourire, tendit la main à l'ami fidèle, et le charma de ces paroles de grâce hospitalière qu'il avait toujours. Il causa avec cette éloquence de coin du feu qu'il avait toujours aussi, et tout en l'écoutant, l'ami regardait cette pauvre cellule nue et austère

du poète, qui réfutait si bien les calomnies d'opulence répandue dans le monde. Derrière le poète un portrait de lord Byron ; en face, aux deux côtés de la cheminée, les portraits de sa mère et de sa fille semblaient lui sourire. A ses pieds, couchés dans la fourrure d*une pelisse hongroise, ses lévriers frileux, le regard sur leur maître. Sur le marbre de la cheminée, quelques pièces d'argent et d'or attendaient les pauvres du village. Un feu de sarments mourait dans le foyer, le jour s'éteignait, et déjà commençait le crépuscule.

Après les paroles d'amitié, après avoir répandu le parfum du cœur, le poète prit sur la table quelques grandes feuilles, couvertes de sa belle écriture, fine, élégante, ailée, et, tout frémissant encore d'inspiration, il offrit à son ami de les lire avant le repas. Quelle fête inespérée ! Une poésie nouvelle du poète, si rare dans sa vie désolée, comme l'oasis au désert! C'était le Désert ou l'/?wmatérialité de Dieu, une méditation poétique de la dernière heure. Quand l'homme est triste, il remonte à Dieu.

La cellule était déjà sombre. Le poète s'adossa debout à la fenêtre, pour lire aux dernières lueurs du jour, en face de l'église, de la chapelle funèbre, des tombes de sa mère et de son enfant. La poésie était religieuse comme la scène. Elle évoquait les grands mystères à l'heure des ombres. De sa voix grave et solennelle, aux cadences harmonieuses, les yeux à demi fermés, recueillis sous l'inspiration, il lut, au clair obscur du soir, cette dernière et suprême poésie du soir de sa vie.

La poésie s'ouvrait par une halte de nuit sous la tente, au désert de Job. Après ces larges mesures, ces grands coups d'archet pleins de lagran-

deur du désert; après cette peinture harmonieuse du Liban au clair de lune, cette contemplation nocturne de l'horizon, des étoiles, du ciel, des chameaux touchés à terre, s'élança un hymne à la vie libre du désert.

4c Je suis né Oriental, avait-il dit autrefois, et je » mourrai tel. » Il disait vrai. Écoutez le poète :

Ah 1 c'est que le désert est vide de cités ;

C'est qu'en voguant au large, au gré des solitudes.

On y respire uq air vierge des multitudes ;

C*est que Tesprit y plane indépendant du lieu,

C'est querhouime est plus homme, et Dieu même plus Dieu.

Moi-même, de mon âme y déposant la rouille, Je sens que j'y grandis de ce que j'y dépouille. Et que mon esprit, libre et clair comme les cieux, Y prend la solitude et la grandeur des lieux.

Tel que le nageur nu, qui plonge dans les ondes. Dépose au bord des mers ses vêtements immondes, Et changeant de nature en changeant d'élément. Retrempe sa vigueur dans le flot écumant ; Il ne se souvient plus, sur ces lames énormes. Des tissus dont la maille emprisonnait ses forme s : Des sandales de cuir, entraves de ses pieds, De la ceinture étroite où ses flancs sont liés, Des uniformes plis, des formes convenues.

Du manteau rejeté de ses épaules nues ; Il nage, et, jusqu'au ciel par la vague emporté, 11 jette à l'Océan son cri de liberté'!...

Demandez-lui s'il pense, immergé dans l'eau vive. Ce qu'il pensait naguère accroupi sur la rive. Non, ce n'est plus en lui l'homme de ses habits : C'est l'homme de l'air vierge et de tous les pays. En quittant le rivage, il recouvre son âme I... Roi de sa volonté, libre comme la lame I...

L'ami, tout ému sous la grande voix, écoutait la poésie sublime. Exalté par l'audace des pensées, sous la nouveauté des images, il avait oublié la scène ; l'enchanteur l'avait transporté en Orient, au désert. Il contemplait ce grand hommme debout sur tous ses écroulements, ce nouveau Job, cette noble figure grise, amaigrie par la douleur,

cette haute tête mystérieuse dans une auréole de ténèbres, se détachant sur l'azur sombre du ciel. Tout à coup la voix du poète vibra, le caveau sonore résonna à son appel suprême :

Très-Haut! si c'est toi, Comme autrefois à Job, en chair, apparais-moil...

Dieu n'apparut pas, mais son esprit répondit : la poésie prit une grandeur divine. Elle osa faire parler Dieu lui-même, avec une audace inspirée. Elle plana en quelques coups d'ailes sur toutes les religions qui adorent la créature au lieu du créateur, tous les cultes à idoles, et dissipa leurs ombres à coups d'ailes de vérité :

Insectes bourdonnants, assembleurs de nuages, Vous prendrez- vous toujours au piège des images ? Me croyez- vous semblable aux dieux de vos tribus ? J'apparais à Tesprit, mais par mes attributs. C'est dans Tentendement que vous me verrez luire. Tout œil me rétrécit qui croit me reproduire ; Ne mesurez jamais votre espace et le mien.

Si je n'étais pas tout, je ne serais plus rien. Non, ce second chaos qu'un panthéisme adore, Où dans l'immensité Dieu même s'évapore, D'éléments confondus, pêle-mêle brutal.

Où le bien n'est plus bien, où le mal n'est plus mal.

Tu creuseras en vain le ciel, la mer, la terre.

Pour y trouver un nom ; je n'en ai qu'un... Mystère!

Le poète s'inclina alors et lança son cri de foi. La cloche sonna VAngélus et sembla répandre dans l'espace aux étoiles la prière du poète.

mystère ! lui dis-je, eh bien, sois donc ma foi...

Mystère ; ô saint rapport du Créateur à moi î

Plus tes gouffres sont noirs, moins ils me sont funèbres ;

J'en relève mon front ébloui de ténèbres,

Quand Tastre à l'horizon retire sa splendeur,

L'immensité de l'ombre atteste sa grandeur.

A cette obscurité notre foi se mesure.

Plus l'objet est divin, plus l'image est obscure.

Je renonce à chercher des yeux, des mains, des bras, Et je dis : c'est bien toi, car je ne te vois pas !

Et puissé-je, semblable à Thomme plein d*audace Qui paria devant toi, mais à qui tu as grâce, De ton ombre couvert comme de mon linceul.

Mourir seul au désert dans la foi du Grand Seul!

Son vœu a été accompli. Il est mort presque seul au désert dans une patrie qui l'avait oublié. Elle ne le lisait plus. Cette magnifique et sainte poésie est restée inconnue. Elle a été publiée à demi mutilée, ou plutôt ensevelie dans un de ces entretiens aux feuillets non coupés, jeté avec dédain sur les tables. Il n*était plus de mode de lire Lamartine.

LES LETTRES

De retour à Monceaux, M"** de L. me peint la veillée monotone :

«Alix et Valentine lisent alternativementpresque toutela journée à Alphonse. Pour la troisième fois, nous lisons le voyage à Tombouctou, sans jamais pouvoir arriver au but du voyage, tant c'est ennuyeux...

< Vous avez vu peut-être les abonnements de Rio-Janeiro I c'est très beau, sans aucun agent, spontané, tandis qu'avec tous les efforts de M. Desplaces, rien de l'Amérique du Nord. »

C'était vrai, M. Desplaces avait fait un beau voyage pour lui, stérile pour Lamartine, qui lui coûta 40,000 francs.

11 se reposait le soir dans des lectures de voyage. Je me rappelle le dévouement de M"° Valentine, lisant des heures entières à son oncle des pages

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glaciales des voyages, au Pôle Nord. Il aimait les récits de voyages, et ne se lassait pas de glisser dans ces solitudes de glaces, dans ces déserts où n*apparaissait pas un être vivant. A la fin, quand un ours blanc arrivait, on poussait un cri d'intérêt, c'était le héros, le seul attrait du livre. C'était mortel d'ennui.

Mais il goûtait d'autres voyages; il avait lu avec ravissement les pages colorées de Fromentin, ses peintures de voyages au Sahel, publiées par la nouvelle Revue de Paris^ créée par Maxime Du Camp, le futur historien de la charité française et Laurent Pichat, un noble et vrai poète, qui consacrait sa fortune à de nobles œuvres! Il lisait maintenant dans le même recueil Madame Bovary ^ un roman digne de Balzac ; il en admirait les paysages.

Chaque automne, un charmeur venait dissiper l'ennui de cette vie monotone, notre ami, Gustave Nadaud, le charmant chansonnier, doué des trois Grâces, la poésie, la musique et la voix. Lamartine conviait ses amis à cette fête, et la grande galerie solitaire de Monceaux était, ces jours-là, pleine de monde.

LA DKRNIËRE HARMONIE

Monceaux, octobre 1856.

Un jour de pluie, un jour de tristesse, en automne 1851, Lamartine coiffé de son chapeau gris légendaire qu'il portait toujours, même aux jours sans soleil, vêtu de sa redingote noire, entouré d'un groupe d'amis, lévriers et jeunes gens, descendait l'avenue de Monceaux, ombragée de ses jeunes platanes, mais dépouillée de ses vieux

noyers, ces ancêtres, abattus et gisants à terre, dont la chute avait retenti au cœur de M"^ de Lamartine. Le poète les avait sacrifiés à cause de leur ombre froide, mortelle aux jeunes vignes. Malgré mon regret, je me complaisais aux jeux de sa petite nièce, Léontine, qui grimpait comme une chèvre sur les noyers morts. L'enfant aime à monter sur les genoux de Taïeul.

On promenait sur la route de Mâcon. La vallée de Prisse aux peupliers jaunis, aux prairies humides, à la rivière gonflée, exhalait la mélancolie pénétrante d'automne. On entendait le murmure des eaux, le bruit des roues et le tictac du moulin de la Tour qui travaillait dans ce paysage rêveur. Cette nature délivrée de la sensualité de l'été, attendrie par l'automne, semblait avoir une âme en harmonie avec l'âme du poète. Ce moulin laborieux dans cette vallée mélancolique, à l'ombre des peupliers élancés et des hautes collines, n'était-ce pas l'image de la vie et de l'âme du poète aspirant aux pensées éternelles et condamné aux labeurs du jour.

Le regard aux teintes, l'oreille aux bruits de la vallée, l'âme aux tristesses de la vie, la tête inclinée sous ses pensées, il nous dit ces paroles recueillies dans la mémoire fidèle de Labor, l'ami qui écoutait si bien : « Quand les années courbent les fronts, ils ne se relèvent que vers Dieu. Mes créanciers me forcent à faire de la farine, ils me mettent sous la meule, mais au premier répit, si j'ai la force de ressaisir la harpe, je prendrai celle de David. »

Les années ont passé dans les travaux forcés, sans donner le loisir inspirateur, sans une halte de poésie. Lamartine attendait toujours l'heure de l'inspiration, et ne touchait qu'avec des mains pures aux vases sacrés.

Enfin l'année 1856 fut un réveil. Déjà en septembre, il avait recueilli dans sa cellule de Saint- Point, sa grande et dernière méditation : Job lu au désert^ qu'e j'avais entendu seul à seul, comme une suprême confidence.

Un jour d'octobre, à Monceaux, dans l'aprèsmidi, nous étions au salon Louis XY, aux tentures rouges, placé à l'aile droite du château, au rezde-chaussée, à côté du mail de vieux marronniers, devant la terrasse, et l'horizon des Alpes. Il préférait ce salon de plain-pied à la grande galerie qu'il avait abandonnée. Assis dans un fauteuil, il nous lisait une poésie nouvelle, mûrie au soleil d'automne, sa saison de poésie. Il l'avait cueillie, à Milly, un jour de vendanges, seul, couché sur l'herbe, à l'ombre de la maison vide de sa mère.

Il était au crépuscule de la vie. Son âme avait fait aussi Bes vendanges. La poésie portait pour titre : La Vigne et la Maison.

Psalmodies de l'ame Dialogue entre mon âme et moi.

Dans des strophes de repos et de paix inspirées par la douceur de la scène, le poète interrogeait son âme.

Quel fardeau te pèse, ô mon âme ?...

Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille, Comme un David assis près d'un Saûi qui veille, Je chante encor pour t'assoupir ?

L'âme répondait : non I Puis le poète tentait d'apaiser les accents funèbres de Pâme.

Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines

Que la fin donne à tout, aux bonheurs comme aux peiaes;

Le linceul même est tiède au cœur enseveli.

Cette heure a pour nos sens des impressions douces Comme des pas muets qui marchent sur des mousses ; C'est l*amère douceur du baiser des adieux...

Et de cette bouche les strophes de paix et de consolation coulaient avec une suave douceur, comme le jus des grappes mûres ou les rayons d*or du miel des abeilles.

Elles coulaient lentes, comme avec crainte de blesser Tâme désespérée, elles glissaient sur la plaie vive comme une huile d'amour, comme les parfums de Madeleine sur les pieds meurtris de Jésus.

Puis elles s'enhardissaient, se pressaient, en strophes rapides, après avoir ainsi que l'abeille.

Rentré lourde de miel dans sa chaude prison.

Le poète dans sa mélancolie sereine, cherchait à verser à l'âme la douceur de l'heure, du couchant, des vendanges, la paix du soir, l'ombre do la maison, les souvenirs de la vie d'enfance, l'enchantement du passé.

Mais l'âme funèbre ne se laissait pas distraire comme le poète au charme de l'automne, de sa douleur immortelle. Sa tristesse obstinée répondait :

Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride ?

Que me ferait le ciel, si le ciel était vide?

Je ne vois en ces lieux que ceux qui n'y sont ^as 1

De l'automne, l'âme ne voyait que les larmes,

Traçant sur la vide demeure

Ces noirs sillons par où l'on pleure,

Que les veuves ont sous les yeux...

De la solitaire demeure, Une ombre lourde d'heure en heure Se détache sur le gazon :

Et cette ombre couchée et morte Est la seule chose qui sorte , Tout le jour de cette maison 1

Efface ce séjour, 6 Dieu ! de ma paupière,

OU rends-le-moi semblable à celui d'autrefois,

Quand la maison vibrait comme un grand coeur de pierre,

De tous ces cœurs joyeux qui battaient sous les toits.

Et rame s'enâammait aux souyenirs, sous la chère vision.

La vie apparaissait rose à chaque fenêtre.

Sous les i)eaux traits d'enfants nichés dans la maison.

Et sa mère idéale, les hirondelles fidèles, le chien ami, le pauvre béni, le foyer vibrant de la musique enfantine:

• Les claviers résonnaient ainsi que les cigales Qui font tinter l'oreille au temps de la moisson 1

Puis rame lançait un hymne à la famille, à la vision adorée :

Oui, Je vous revois tous, et toutes, âmes mortes !

Et des strophes d'adoration, en vers aussi beaux, aussi suaves qu'elle fit jamais, s'épanchaient à flots, et demandaient à Dieu pour l'avenir la résurrection du passé.

Ce passé, doux Éden dont notre âme est sortie. De notre éternité ne fait-il pas partie ?

Ne rejoindrons-nous pas tout ce que nous aimâmes, Au foye^ qui n*a plus d*absent ?..

N'as-tu pas dans un pan de tes globes sans nombre Une pente au soleil, une vallée à Tombre, Pour y rebâtir ce doux seuilf

Non plus grand, non plus beau, mais pareil, mais le même.

A ce cri si vrai du cœur ne désirant rien que le passé, nous fûmes saisis par nos propres désirs, et nous dîmes tout bas avec l'accent suppliant du poète:

Toi qui permets, ô père î aux pauvres hirondelles De fuir sous d'autres cieux la saison des frimas, N'as-tu donc pas aussi pour tes petits sans ailes D'autres toits préparés dans tes divins climats? O douce Providence ! ô mAre de famille Dont l'immense foyer de tant d'enfants fourmille,

Et qui les vois pleurer souriante au milieu, Souviens-toi, cœur du ciel, que la terre est ta fllle, Et que rhomme est parent de Dieu !

Il avait trouvé le nom le plus beau de Dieu, dans ce mot sublime: cœur du deL II s'était consolé dans cette prière attendrie, de pleurer seul dans son foyer mort.

Dans ce dialogue de l'âme et de l'homme, alterné d'impression à la fois funèbre et douce, dans cet homo duplex^ il avait retrouvé plus profonde et plus poignante l'inspiration -des Novissima Verba, une dernière et suprême harmonie d'automne. II avait ressaisi la harpe de David,

LES LETTRES

On quitta Monceaux, en hiver, pour rentrer à Paris. M"' de Lamartine reprit en 1857 sa correspondance fidèle. En voici quelques passages :

* Vous m'écrivez toujours des lettres consolantes par l'expression de votre amitié. Nous en avons bien besoin. Je commence par vous rassurer sur un bruit qui s'est rapidement répandu de rincendje que nous avons eu hier soir... Je lisais dans mon lit à 6 heures du matin, mon bougeoir à la main; mon rideau de mousseline avançait plus que je ne le pensais, à un mouvementde mamain, il a pris feu. J'ai cherché à l'éteindre en l'arrachant. J'ai ainsi perdu du temps, et peu s'en est fallu que mon unique vêtement ne prît feu aussi. Dans ce cas, je serais aujourd'hui en cendres, Dieu m'a préservée.

» Un coup de sonnette a fait venir Marguerite, la seule levée à cette heure matinale. Elle a jeté de l'eau à force. Les autres sont venus à son

secours. Mais rien ne peut vous donner une idée de l'aspect de cette petite boîte tout enflammée qui s'appelle ma chambre. Nous avons cru la maison perdue. Nous nous sommes empressés de réunir et sauver les manuscrits dans le jardin à pai't. Mes meubles y ont été jetés successivement, matelas, couvertures, fauteuils, rideaux de laine, hardes, tout a été laproiedu feu. Mais grâce à Dieu, le feu ne s'est pas propagé. Il a été promptement éteint, mais non sans avoir laissé la marque sur la porte de M. de L. vis-à-vis la mienne, de l'autre côté de l'antichambre. Jugez!... »

Puis elle disait d'un généreux et éloquent appel de Laprade en faveur du Cours familier.

« On approuve et on admire beaucoup Laprade.

Sa réputation d'écrivain en prose s'est accrue considérablement. Ce n'est pas moi à qui on le dit, c'est général et incontestable, cela revient de tous les partis. L'article est reproduit dans le Siècle et fort approuvé dans le monde, lu à Paris. Cela nous a fait grand plaisir pour le fait et pour lui qui a acquis tant de droit à une amitié accrue de notre reconnaissance.

» Mille amitiés. » M- E. de L. »

« Mon cher Alexandre,

» J'avais trouvé vos vers si charmants que j'espérais les encadrer dans un journal. Mais ils ont fait serment contre nous tous, poètes. Je n'ai pas trouvé asile, j'y renonce. Il faudra bientôt les encadrer dans un volume. L'année est féconde en volumes de vers.

» Hélas I trop féconde en prose aussi ! j'ai été désolé de la publication inopportune de D...

Voilà trois chevaux tués sous lui en trois ans qui ne l'avanceiat pas sur sa route.

» Je travaille tant que je peux pour payer mes

800 mille francs en 1859. Depuis Pâques et depuis surtout les départs de Paris, j'avance à bien petits pas aussi. Cependant je m'obstine à payer mes dettes, comme D... s'obstine à la gloire. J'espère rentrer en trois ans au lieu de deux. Le métier est rude.

» Je serai à Monceauxle l*"" juillet, bienheureux de revoir vous, Boussin et votre patriarcale tribu. Tribu de Jacob de notre terre promise. Adieu et tendres amitiés.

» Lamartine. >

15 juin 1857, Paris.

« J'ai pensé comme vous, mon cher ami, sur lafausse vue et les fausses démarches de R... ilm'a fait tomber sur la tête le plus lourd et le plus immérité des pavés, il m'a montré à l'Europe comme pesé et trouvé léger contre un Particulier très connu, mon soi-disant antagoniste. J'ai failli en mourir de honte, puis je me suis consolé : ce monde-ci ne vaut pas la peine qu'on y pense...

» Je serai à Monceaux le 1" juillet au soir. Votre voisinage m'y fait sentir la patrie vivante.

> Au revoir.

» Lamartine. »

29 juin 1857.

•Dans l'automne de 1857, j'étais en Bretagne; je recevais de M"° de L. cette lettre :

« Vousm'avez écrit toute la poésie de la mer étincelante. Aujourd'hui, c'est la poésie de la tempête, l'une adorable, l'autre sublime. Je connais les deux aspects. Je vous suis dans vos courses et je vous envie, j'ai la nostalgie de la mer, et le dirai encore de ce tête à tête à trois que j'aii goûté quelques années de ma vie, jusqu'àce que le malheur venant deux fois s'abattre sur moi, ait change mon existence, et qu'enfla ma vie n'est qu'un va-et-vient

continuel et jamaisplus un tête à tête. Mais pourvu que chacun y trouve son compte et son bonheur, peu importe. Je n'ai pas encore toute l'abnégation qu'il me faudrait, mais j'y tends, et j'ai fait de grands progrès. Je suis mieux de santé, j'ai monté à cheval, ce qui me fait toujours du bien,* et jusqu'à présent le temps a été chaud et léger avec quelques brouillards du matin qui s'élèvent comme un rideau pour laisser briller le soleil...»

En août 1858, à l'heure où la souscription nationale est résolue et en marche elle m'écrit :

« M. de Lamartine a une si grande fertilité que lorsque les choses sont niême au plus bas, il surgit quelque chose d'inattendu.

» Lorsque tout semblait perdu au commencement de cette triste année, de saintes amitiés se sont réunies pour entreprendre des œuvres de salut et les témoignages d'affection de sa ville natale l'ont réconcilié avec un pays qu'il voulait fuir à jamais...

» Adieu, au revoir. » M. >

« J'avais oublié de vous parler de M. Brizeux.

» Je ne sais si vous savez que c'est M. de L. qui lui a obtenu sa pension. 11 en a été très touché, et m'a fait un quatrain, parce que c'était moi qui lui en avais apporté la nouvelle. Mais comme tous vers de circonstance, sa réputation n'y gagnait pas... »

C'était charmant et touchant, ce grand poète de bon secours au poète pauvre de la Bretagne. Et comme je l'avais convié à faire plus, à lui consacrer un numéro du Cours familier pour l'introduire à l'Académie, son ardente ambition, M"** de Lamartine me disait :

« M. de L. le trouve fade comme poète, et me

répond toujours : Que voulez-vous que je dise de lui?

» C'est donc à vous que je transmets la question : que peut-il dire de lui ? Il ne s'y refuse pas par manque de volonté, mais par disette d'inspiration. Si vous pouvez remuer la corde, l'instrument rendra un son, autrement il restera muet, faute de souffle vibrant. . .

y> Adieu, écrivez donc ; qui voulez- vous qui me dise quelque chose, si ce n'est vous ?

Pauvre Brizeux I fade poète ! lui qui avait tant de senteur bretonne. Marie, la fleur de bruyère. Mais Lamartine, dévoré par le vautour des aflFaires, n'avait pas le loisir de la respirer. Un trait de nature : Lamartine n'avait pas le sens de l'odorat.

Il était dans une lutte acharnée contre les dettes. Un groupe de jeunes gens généreux me fit part d'un projet de délivrance, il me répondit :

Paris, 14 mai 1858.

« Mon CHER Alexandre,

» Ramenez ces excellents jeunes gens de leur idée, elle est inexécutable :

» 1** Parce que l'animadversion est telle contre moi en ce moment que j'offrirais des perles fondues dans la coupe de Cléopâtre qu'on en laverait le pied des chevaux.

» 2° Parce que mes œuvres ne m'appartiennent pas.

» S'* Parce qu'il faudrait 500,000 francs au moins pour les frais de tout genre dans cette entreprise.

> La souscription est agonisante sinon morte. Elle n'ira pas à 300,000 ou 400,000 francs au plus.

Celle de Laflitte ne monta en rèaliié qu'à 380,000 fr.

» Mais n'importe ? le pire des partis, c'est d'en prendre deux. Il faut aller au bout. de tous les chemins pour savoir ce qu'il y a au bout.

» Il y a mille dispositions d'esprit public aussi mobiles que le vent dans une affaire de 14 mois.

> L'humiliation est bien différente de la honte. L'humiliation est pour moi, la honte sera pour la France.

» Avalons jusqu'à la lie le calice de l'infamie populaire.

» Mille amitiés.

» Lamartine. »

« Une belle souscription s'organise à Londres. John Russel, Pecler sont du comité. En France cela meurt d'inanition. Le clergé me tue partout. >

Le prêtre était ingrat envers le grand poète religieux, le poète du Cruciflœ et de V Hymne au Christ, De l'espoir que lui donnaient les souscriptions, les lettres d'enthousiasme d'un jour, il passait vite au désespoir et m'écrivait sous la menace d'être chassé de ses foyers, lui qui avait préservé les foyers de tous : « Je suis forcé comme César de m'envelopper de mon manteau pour mourir au monde. »

LES DETTES

Je bondis de colère, quand j'entends accuser Lamartine victime de sa bonté royale. Et ici ce n'estp^as moi seulement, c'est la noJble femme qui lui a tout donné, qui se lève pour le défendre. J'ai là de nombreuses lettres d'elle qui racontent la généreuse origine de ses dettes :

SOUVENIRS SUR LABIARTINE 361

« Il â certainement vécu au delà de ses revenus, mais les circonstances impérieuses y sont pour quelque chose. Lorsqu'il est parti pour Naples et Rome, en 1820, secrétaire de légation, il y a 38 ans, il avait pour tout quinze cents francs de son père, et quinze cents d'appointements. Pou* vait-il vivre de cela? Vous savez qu'on a toujours dit que pour être dans la diplomatie, il fallait avoir une belle fortune, parce qu'avant d'arriver aux grades élevés qui sont très fortement payés, on avait mangé sa fortune. Et c'est une vérité qui n'a pas été inventée pour lui. Il a certainement reçu tous les Français et fait bien les honneurs do la France à Naples et surtout à Florence. Il ne le pouvait pas sur ce qu'il avait. Mais aussi s'il avait vécu dans un logement de garçon sans donner un verre d*eau à personne, il n'aurait pas eu la réputation, de grand diplomate, lié avec tous les ambassadeurs des autres puissance^s, ce qui, sans la révolution de 1830, lui aurait valu d'être au sommet de sa carrière. Et s'il n'avait pas sacrifié sa carrière au décorum de la légitimité, comme il dit, il aurait été ambassadeur à Londres de 40 jusqu'en 48, offert par Guizot lui-même. Donc s'il n'avait pas fait beaucoup d'argent de son travail, il n'aurait pas pu vivre même convenablement sur le revenu de ses terres héritées. Ajoutez à tout ceci ce qu'il a donné, et vous verrez qu'il n'y a pas tant à l'accuser, excepté d'avoir acheté et doublé Milly, doublé Monceaux, etc. Voilà où est la grande plaie qui m'a troublé toute ma vie et me troublera jusqu'à la mort.

» Hélas I que le malheur entraîne et appelle le malheur I Mais le plus grand est d'être blâmé par ceux pour qui on a fait bien des sacrifices.

» Il est tout naturel que la nature de M. de L., tout imagination, poésie, générosité, grandeur,

302 SOUVBNIRB SUR LAMARTINE

Tait entraîné à mal calculer. On ne le sent pas assez. Le génie a son prix. Il en souffre plus que personne, excepté moi 1...

» Voilà des illusions qui auraient pu être des réalités, si les choses s'étaient passées comme il Tespérait, et s'il n'avait donné à proftision aux uns et aux autres, surtout depuis 48. L'hiver dernier, n'a-t-il pas pris à sa charge cinq en&nts de gens de 48 et autres! N'a-t-il pas payé 6 ans l'édu-* cation de collège de deux garçons, sans compter pendant 20 ans le collège des jeunes Batton? Et des amis t Gomhien n^a-t-'il pas assisté plusieurs que vous ne connaissez pas I Je ne parle que des petites choses qui ont passé par mes mains. Mais combien d'autres bien plus considérables en 48 et depuis!....

» Je dépéris à vue d'œil. Mais si nous pouvons sortir de cette douloureuse crise, peu importe, et je reprendrai à la vie pour un peu de temps, si je le vois tranquille. Mais je ne crois pas que ce sera pour longtemps.

» Adieu, mille et mille amitiés.

£t elle s'oubliait toujours pour leâ autres, elle s'occupait de fonder une école d'enfants à Saint- Point, dont elle avait hâte, avec ses tristes pressentiments*

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