‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 63 sur 74 · UNE LETTRE PROPHÉTIQUE · texte numérisé non relu

UNE LETTRE PROPHÉTIQUE

Le 9 janvier 1861, Lamartine écrivait de Monceaux, 2^ son amiDargaud, ces confidences amères :

« Je vends en effet Milly à vil prix pour

éviter une expropriation à plus vil prix encore. Je déménage hier et aujourd'hui le bois de lit de ma mëre où j'ai été conçu, allaité et où plût à Dieu que je n'eusse pas été conçu ; car j'exècre l'air que je respire. L'escalier de Monceaux est jonché de ces chers débris de vieux meubles. Que l'encan du moins les épargne I Sauvez donc des patries I Un coup de fusil en 1848 eût été une bien moins cruelle récompense; mais nom péchons par l'orgueil et nous mourons dans l'abjection. C'est juste. Vive la Justice et vive la Providence I

» Quant à vous, j^ ne sais pas si vous faites bien ou mal en ce moment pour une histoire où bat un cœur de génie, de vous exposer à un prix ou à un demi-prix académique, l'un aussi humiliant que l'autre. Je ne dis ni oui, ni non. Dieu sait le mieux, mais je fais des vœux pour le succès et jB n'en désespère pas. J'ai relu ces jours-ci une partie du livre ; le talent de style est grand . Seulement le sujet m'est antipathique. Les fanatiques d'un demi-mensonge sont aussi atroces que les fanatiques du mensonge tout entier. Faites aussi

bien, mais faites autre chose. J'attends le voyage avec intérêt,

» Je ne vous dis rien de la politique. Il n'y en a plus. Nous descendons doucement vers la cataracte da Niagara. Dans deux ans sauve qui peut /Yous savez ma pensée sur Vunité italienne, prélude de Vunité allemande, deux stupidités et deux trahisons en une par des Français ! Jamais le demenlat quos vult perdere n*a été aussi évident. Le Dieu^ veut perdre le libéralisme par le sacrilège contre le patriotisme I E semprè benè l

> Adieu.

» Lamartine. »

Voilà le politique et voilà l'homme. Le politique à longue vue, et l'homme de l'abîme. Ce n'est pas. ce beaii cygne chantant dans razuji: que les critiques imbéciles ont peint dans leur banalité, le faux Lamartine. Le vrai Lamartine crie dans cette lettre. Il a le rugissement du lion de Job après la ruine, son audace devant Dieu, et son amère rési* gnation. Cette lettre de désespoir est déchirée dQ cris terribles. Le génie est plus grand que jamais. C'est l'aigle prophétique de la Bible, qui découvro de san perçant regard les événements à venir, les ruines futures. îjt l'on a dit qu'il n'avait pas l'esprit politique! Et ce n'était pas dans une lettre intime seulement, mais dans un livre public, dans un cours de politique étrangère, à propos de Talleyrand, qu'il dénonçait la folie antifrançaise de l'Empire, Il écrivait dans son Cours familier^ en 1860 : « L'unité de l'Allemagne serait la crise incessante et le danger de mort perpétuel do la France. »

Est-ce devenu trop cruellement vrai ! Mais à cette heure-là, il le criait dans le désert, Israël n'écoutait plus ses prophètes I

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