LES DERNIÈRES ANNÉES
La souscription nationale n'a pas donné assez de fruits. Une autre souscription plus sûre et plus fructueuse est tentée, les Œuvres complètes où Lamartine donnera des œuvres nouvelles inédites : la Critique des Girondins , les Mémoires politiques. Pendantqu'il écrit ces pages neuves, M"* de Lamartine, toujours au feu, veille à l'édition, corrige, revoit les épreuves de ces quarante volumes. Elle me convie au labeur. Un livre surtout la tourmente et la trouble, la Chute dun ange^ ce terrible poème, comme elle l'appelle. Les orgies des géants la révoltent, toute cette peinture d'un monde antédiluvien, ces bacchanales colossales, si confirmées par la Bible et l'histoire, qui légitiment le châtiment du déluge. Poussée par un mystérieux critique qu'elle appelle le Granwiàirien, ardent à supprimer tout le poème^ elle m'écrit, presque chaque jour, ses scrupules, ses critiques; elle me supplie de corriger des rimes trop nues, d'effacer les mots nudité et volupté, qui choquent sa pudeur anglaise, de voiler Daïdha; j'ai beau défendre ces mots si en situation dans ce poème, elle me force à trouver des rimes chastes. Elle fait plus, dans son zèle destructeur, elle veut supprimer des passages entiers, les descriptions sensuelles des 12", 13* et 14" visions. Nous faisons un massacre, nous abattons dos centaines de vers dans cette forêt vierge de la Chute d'un ange.
Lamartine ignore le crime; elle m*a supplié de garder le secret. Je suis son complice d'épuration, en protestant, en défendant le droit de cette poésie antédiluvienne. Elle fait de justes corrections de style au milieu des négligences laissées par son
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mari dans cette gigantesque improvisation. Elle tient à saigner, à purifier ce poème sensuel; elle m'écrit qu'il fait croire à un Nasé dans le poète, lui qui est si plein de jeunesse et de fraîcheur. Sa religion lui commande la conversion du poème ; elle travaille au salut du génie. Lamartine ne se doute de rien, il laisse faire, ne s'aperçoit pas des vides; ce Samson de la poésie laisse sa pieuse Dalila lui couper sa chevelure.
Les années 1860, 1861, 1862, se passent dans ce travail de revision, de corrections à toutes les œuvres, la Chute d'un ange, Joceiyn, où elle me fait changer deux rimes fausses, hymnes et cimes en crêtes et retraites, dans le duo de Laurence et Jocelyn, au printemps des Alpes.
Elle ne se borne pas à ces œuvres, l'artiste se réveille en elle, et pour décorer le nouveau cabinet de travail que Lamartine s'est bâti à Saint- Point, dans une aile neuve du style do Tabbaye de Cluny, elle peint des panneaux de faïence, des figures de poètes, autour de la cheminée. Elle me confie le secret de cette belle surprise qu'elle prépare à son mari. Et moi, j'écris, en souvenir du cabinet abandonné, des strophes de regret.