LE NID DE L'AIGLE
Pauvre vieux cabinet au. tère Qui versais, comme uu firmament, Sur ton poète le mystère Et l'azur du recueillement;
Toi que sa gloire idéaliae, Où, par l*escalier de bois blanc.
Le pèlerin au pas tremblant Entrait comme sous une église ;
Grotte où le père a tant gémi.
Dont la voûte au granit sonore, Echo des douleurs qu'elle ignoré, Résonnait comme un cœur d'ami;
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berceau mort comme la tombe I Foyer où Jocelya venait - Se chautTer sar son vieux chenet ; Il t*abandonne ainsi tout tombe f
Le poète est comme la mer Qui change sans cesse de grèves: Son nid vieilli lui semble amer, 11 faut un nid Jeune à ses rêves.
Il est si beau le nouveau nid Avec sa cheminée & fresques, Son balcon aux trèfles moresques D*oii Ton contemple rinûni !
CTest un Alhambra de poète Aux tentures de cuir doré.
Que répouse^ artiste muette.
Pour le surprendre a décoré»
Elle a peiut dans ses insomnies Sous le nimbe d*or des autels, Les fronts des grands morts immortels:
Une auréole de génies.
Lk, chez leur frère hospitalier, Grands proscriti» battus par la lame, .
Réchauffés par la double flamme D'un cœur de femme et d'uu foyer 1
Tout fler de sa fraîche couronne.
Voilà ton vainqueur ! qu*il est beau l Mais ne crains pas qu'il te détrône 1 Son horizon est le tombeau.
Il est beau, mais on te regrette.
Et la splendeur de sa beauté N'éblouit pas ta nudité, La sainte nuit de ta retraite.
Son or ne vaut pas ton chant, non.
S'il est beau, ta gloire est sacrée.
Le proverbe dit : « Beau renom Vaut mieux que ceinture dorée. %
Console-toi I tu vis partout, Vieux sanctuaire du génie.
Qui prolonges son harmonie Comme la cloche après le coup.
SOUVBNIAS SUR LÂMÂtlTlNB 371
Quoique le poète t'oublie, Tu seras, caveau solennel, Gomme Tantre du mont Carmel, Plein de la grande ombre d'Elie.
Tu seras» vieux caveau désert, Comme ces vibrants coquillages Abandonnés par Teau des plages Où Ton entend toujours la mer l
Elle ne se reposait pas. Âpres ce travail de décoration du nouveau cabinet de Saint-Point, elle décorait la salle à manger du chalet du Bois de Boulogne que la ville de Paris, en reconnaissance de son sauveur de 1848, avait donné en jouissance viagère à Lamartine, à sa femme, à M^^"^ Yalentine, sa fille adoptive. Elle peignait des panneau:!, des trumeaux, un plafond, encadrait une cheminée dans une frise de porcelaine. Elle avait peint les figures des grands génies frères de Lamartinôé Elle tentait de charmer par Fart les yeux et Tim^ination de son mari malheureux.
Elle colorait sa vie pâlissante, en couvrant cette tente ouverte par Thospitalité de Paris, des splendeurs d'automne de son pinceau. Elle voulait lui taire un beau foyer de retraite, un btien retira^ de cette maison banale, de cette demeure d'emprunt, qu'il n*aimait pas, qui lui plaisait seulement comme un hommage d'honneur de la ville de Paris.
Il poursuivait son travail surhumain^ comme m'écrivait sa compagne de labeur. Chaque mois il donnait un volume du Cours familier^ à grands frais, Imprimé sur le beau papier et par les beaux caractères de Didot. Il était généreux en tout, même comme* éditeur. Malgré ses soucis, ses veilles fiévi*euse3, ses tortures de la nuit, il avait le don de s'abstraire de ses infortunes, de les oublier à l'heure du travail. Il se levait, tout frais
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d*inspiration, rajeuni le matin comme la nature. Il semblait produire sans effort cette œuvre immense du Cours familier^ commencée en 1856. Il allait à tous les horizons, variait avec une richesse prodigieuse les sujets, les figures, courait de l'Asie à TEurope, des poèmes indiens à la poésie italienne, de Job à Racine, d'Homère à David, Mozart, Goethe, Schiller, Bossuet, J.-J. Rousseau, Chateaubriand, Béranger, Alfred de Musset, Léopold Robert, passait de la poésie à l'histoire, à la politique, saluait, sans pitié pour Napoléon, le monument historique de Thiers, Y Histoire de V Empire, la diplomatie dans Talleyrand, prophète, dans son coup d'œil d'aigle sur l'Europe des fatales unités de l'Italie et de l'Allemagne, jugeant avec une sévérité impersonnelle son Histoire des Girondins, rectifiant ëes erreurs, critique magnanime de luimême, ouvrant l'hospitalité aux petits, aux inconnus, aux grands et aux gloires. Il mettait en action le mot de l'Evangile : « 11 y a plusieurs places dans la maison de mon Père. »
Ainsi allait cette improvisation ardente ; elle jaillissait à flots en brisant les règles. C'était un critique lyrique, poète, politique, historien tour à tour, un critique voyageur, contant les souvenirs, les impressions, les pensées, les paysages de ses voyages dans tous les pays et dans toutes les littératures. De là son charme, sa variété, sa vie.
Sa femme, malgré sa faiblesse, sa santé chancelante, l'aidait toujours. Elle veillait aussi ai sa chère œuvre de charité, son asile de jeunes filles à Paris, son école d'enfants à Saint-Point, Elle avait créé dans uue aile du château, flanquée de la Tour de l'horloge, un asile d'enseignement. Elle leur apprenait elle-même les vérités religieuses, elle s'était faite institutrice populaire ; sa double charité donnait le pain du corps et de l'àme;
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si elle n'avait eu la modestie, elle aurait pu dire d'elle-même comme Jocelyn :
J'enseigne les enfants, je me fais leur nourrice; Je donne goutte à goutte à leurs lèvres le lait D'une instruction simple et tendre et qui leur plaît.
Puis, absente souvent de Saint-Point, elle avait confié à des religieuses sa mission. Elle avait écrit pour ses chères enfants du village un petit livre maternel. La mère n'ayant plus sa fille à instruire, enseignait les filles du village, s'était faite la mère des enfants de tous.
Elle m'écrivait sans cesse; c'étaient toujours des confidences, des tendresses, des tristesses et des élévations d'âme. Elle me dit le premier jour de l'année 1863 : « Commencer par un devoir, c'est bien commencer l'année. »
Elle ne commençait pas seulement l'année par un devoir, elle la continuait ainsi. Elle fut heureuse de la sensation profonde, de la vibration publique à la lecture delà Cyntiquedes Girondins dans le Cours familier. Lamartine rectifiait des erreurs ici et là; des complaisances de pinceau pour certains hommes de 93; mais il restait fidèle à la révolution de 89 comme à celle de 1848. Il ne renia rien. Il avait voulu toujours un suffrage universel, éclairé, prudent, à deux degrés, filtré, et non ce faux suffra2:e universel, restreint, trouble, esclave des meneurs de clubs et de villages, dont nous voyons les débauches.
Pendant ce temps, la vie de sa vaillante femme s'usait peu à peu. Son mal s'aggravait, l'irritation muqueuse augmentait, la fièvre revenait plus fréquente, et cette grande fièvre du devoir qui la dévorait. Elle avait des visions de ses enfants comme si elle allait les rejoindre. Elle m'écrivait : « J'ai senti tressaillir deux fois mes entrailles de la
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plénitude du bonheur maternel, Dieu ne m*a pas jugée digne de jouir longtemps de ce bonheur.*. Je vois toujours mes anges tels qu'ils m'ont laissée, orba mddre^ au ciel comme sur la terre, avec leur tendresse infinie, leurs caresses innocentes, leurs paroles gravées au fond du cœur, comme s'ils étaient présents... »
Les mois s'écoulaient sans adoucir son mal, A mon salut au printemps pour elle, elle me répondit : « Oui, le printemps est beau, mais je ne suis pas en état d'en faire une jouissance. Quelquefois, quand je m'asseois solitairement dans le jardin du chalet, je me dis : — il fait beau, mais mon cœur ajoute, hélas I je ne puis pas en jouir. Rien ne m'est rien. » Le mot désespéré de Valentine de Milan lui montait aux lèvres. Et elle ajoutait avec un noble regret de son impuissance : « J*ai passé par les mêmes sensations dans de plus terribles événements de ma vie. Mais il y avait Ztif, il ne souffre pas comme une mëre. Il faut vivre pour qu*il ne soit pas accablé de mon fardeau joint au sien. Maintenant je ne puis plus rien, et lui est plus bas que je ne l'ai jamais vu !.. »
Elle s'appuyait sur Dieu. Dans une de ses lettrés, toutes religieuses, consacrées au débat de Tévêque d'Orléans contre Littré, elle me disait : « Ah I c'est ce Dieu, dont on ne veut plus, qui me soutient et me console. Voltaire a bien dit: il faudrait l'inven-^ ter... » Puis elle ajoutait avec sa puissance de logique et de raison, après cette preuve de sentiment : € Je serais au désespoir de penser que tout, vertu, vie, affection, tout vient des organes du cerveau, et que la puissance d*un de ses organes sur d'autres, détermine les plus saintes affections et les plus profonds dévouements. Le libre arbitre, la liberté sainte, que devient-elle t St en quoi cela est-il un progrès! Et la difficulté est-elle
moindre ? qui a donné ces propriétés à la matière ? quelle science peut démontrer cela? Le fini voulant se passer de Tinâni qull rencontre à chaque pas, me semble absurde, et la matière devenant esprit n'entre pas dans mon esprit. Le sentiment inné du genre humain se révolte à cette dégradalion qui ne laisse ni espoir, ni consolation dans les maux dont nous sommes environnés. Pour moi, vivre 3anB Dieu, ce n'est pas vivre, et le suicide serait le seul refuge.
» Adieu. »
Dans une de ses dernières lettres, elle me disait combien elle était heureuse de mon ravissement du roman de Fior (fAliza, ce charmant tableau des mœurs italiennes, des paysans de la montagne, des coniadinU que nul^ m'écrivait-elle, ne connaît comme lui. J'avais été ravi de ce roman musical, où un instrument villageois, la zampogne^ noue, dénoue les amours et enchante l'action.
Hélas! sa vie allait s'éteindre et faire silence aussi comme la zampogne; elle fut forcée de dire adieu au chalet décoré par ses mains, de rentrer dans sa petite chambre de Paris, de remonter à son lit pour n'en plus descendre.
Les pressentiments tristes ne la trompaient pas. Un érysipèle enflamma sa noble tête; depuis longtemps elle souffrait de ce feu de la peau. La sève était épuisée dans ce corps malade. Son médecin, M. Gouraud, n'eut pas d'espoir ; outre sa souffrance de corpSy elle eut la suprême douleur de ne pas revoir son mari tant aimé, il ne put venir à elle, elle ne put aller à lui, le soigner comme autrefois ; il était à deux pas d'elle, dans sa petite chambre en face, cloué sur son lit, torturé par ce rhumatisme iarrible dont j'avais été témoin à Monceaux. M"' Valentine, appelée depuis 1854 par son oncle à ce foyer vide d'enfants, devenue sa
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fllle adoptive, était malade aussi en même temps que ces deux chers malades. Par une fatalité cruelle, si près Tun de Tautre, ils étaient déjà séparés avant la mort.
11 y a quel'iues jours, elle était encore debout et veillait son mari et M""* Yalentine, malades avant elle ; puis elle tomba à son tour.
Son âme religieuse eut le secours des sacrements à sa dernière heure ; elle était, du reste, en état de grâce, par toute sa vie de piété, de vertu et de dévouement ; elle avait à son agonie l'extrême-onction de sa sainteté et le viatique de sa foi.
Après huit jours de délire, vingt quatre heures d'horrible agonie, elle mourut, sans la consolation de revoir celui qu'elle aimait, d'échanger les suprêmes paroles du grand adieu et du grand revoir, dans un baiser d'immortalité.
Elle s'en alla, le 21 mai 1863, en pleine floraison de ce beau printemps dont elle pressentait ne plus jouir, aux parfums des lilas de son petit jardin, dans la fête de la renaissance de la nature, présage de la fête éternelle de l'immortalité, Dies na/ato, selon le beau mot de l'Eglise en pailant de la mort. Cette âme sainte dut sentir cette consolation mystérieuse à son agonie, sourire à cette espérance.
On ne laissa pas son corps à un cimetière banal de Paris ; on le transporta de Paris à Màcon pour aller dans ce cher asile de Saint-Point, à cette petite chapelle où la fille attendait sa mère. L'ami fidèle, Louis de Ronchaud, M. d'Esgrigny, Tarai particulier de M"® de Lamartine, accompagnèrent le corps.
J'étais, le matin, à la gare, dans l'attente du cercueil. 11 arriva, le 23 mai, à cinq heures du matin, escorté des deux amis, M. d'Esgrigny, Louis do
Ronchaud, pâle, défait, abattu par le voyage funèbre.
Une foule déjà assemblée, malgré l'heure matinale, attendait avec une sympathie respectueuse. Un convoi composé de la famille, d'amis, de femmes, d'hommes de tous les rangs, suivit le cercueil. Lamartine malade n'avait pu accompagner le corps de sa femme morte pour lui. La sœur aînée de Lamartine, M"** de Cessiat, morte en octobre 1862, par un coup de foudre de fluxion de poitrine, avait commencé la descente de la famille Lamartine au tombeau.
Le cercueil, suivi de voitures de deuil, d'une foule à pied, monta lentement la route de Mâcon à Saint-Point. Le convoi se grossissait, en avançant, de paysans descendus des villages. Je suivais, dans une voiture, en silence, recueilli sous mes impressions funèbres, cette longue route que nous avions faite tant de fois ensemble, déjà tristes avant la mort, sans espoir sous l'infortuue, mais dans la douceur et la paix de l'amitié.
Elle revenait morte à cette terre qu'elle aimait, dont nous avions admiré ensemble les paysages, dans nos premenades. Elle repassait devant Monceaux. Là, elle s'arrêta, pour recevoir l'eau bénite des mains du curé de Prisse, qui montait, les dimanches, à la chapelle de Monceaux, dire la messe à la pieuse femme vivante, et qui conduisait, aujourd'hui, le peuple du village au convoi de la sainte femme morte.
Ce fut la première station. On passa à Saint- Sorlin, sous la colline de Milly où elle avait eu de courts bonheurs avec ses deux enfants jouant au jardin, puis on gravit la montagne du Bois- Clair, pour se rendre au cimetière de Saint- Point.
• Une seconde station se fit à Bourg-Vilain, une
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lieue ayant Saint-Point. Le cercueil entra à réglise. On entendit une messe pour donner au ciel la paix de cette âme, qui avait vécu d'orages sur la terre.
Descendus de voiture pour cette station à réglise, nous voulûmes suivre à pied, par un sentiment de respect et de piété. Je suivis ainsi, plus recueilli dans Tâme de ma sainte amie, la voie douloureuse, les yeux, tour à tour, sur le cercueil paré des fleurs qu'elle aimait à peindre, sur ces bois parcourus avec elle, où les oiseaux chantaient déjà, sur ces prés où les bœufs couchés regardaient passer, avec étonnement, cette foule qui troublait leur vallée paisible. Les bœufs regardaient, les oiseaux chantaient, indifférents à notre douleur et à la mort. Le printemps commençait son hymme de vie. La nature ressuscitait comme pour nous consoler d'espérance.
Je montai avec la foule le petit chemin creux, les yeux et le cœur sur ce foyer de Saint-Point, dont elle m'avait fait un foyer de famille. Au mi^ lieu de femmes en pleurs, le cierge à la main, on descendit le cercueil devant le porche gothique qu'elle avait fait élever, sur un dessin d'elle, un souvenir d'Angleterre, ïl reposa là, un moment, sous la verdure de la glycine qu'elle avait étendue sur les vieux murs, au parfum des fleurs de lilas pâle. Son foyer lui faisait fête.
Hélas ! elle ne pouvait plus lui sourire. Les petites filles de son école, dans la salle du château, étaient là. Une foule en deuil remplissait le parc. A cette femme qui avait secouru ses misères, en se cachant sous un faux nom, dans ses visites aux pauvres de Paris, qui avait ouvert un asile à ses jeunes filles abandonnées, sauvé leur corps et leur âme, à cette grande sœur de charité, cette foule faisait des funérailles populaires. On pouvait re-
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dire le mot de Lamartine aux funérailles de sa Bœur : « C'était Tapothéose de la bonté. »
Des paysans portèrent le cercueil, sur leurs bras, à l'église. On la plaça près des deux tableaux peints par elle pour la pauvre église nue, sainte Geneviève et sainte Elisabeth de Hongrie, par une sorte d'alliance de sa double nature noble et simple à la fois, unie dans la charité sainte. Après la messe à sa mémoire, on la porta à la petite chapelle funéraire. Nous étions tous debout, ou à genoux, recueillis en silence, en larmes, devant le caveau ouvert, fille allait descendre, près de sa fille, de la mère de Lamartine, d'une servante qui l'avait suivie en Orient, recueillie là dans la touchante fraternité de la mort. Celle qui venait les retrouver n'avait pas les vanités humaines.
Au moment où le cercueil descendait, le soleil rayonna au sein des nuages, comme pour sécher les larmes ; il illumina le cercueil et glissa dans la nuit du caveau comme pour donner à ses morts un présage, un rayon d'immortalité.
Malgré cette consolatioa de la uature, quand tout disparut et sombra dans le gouffre du caveau, je perdis terre, ma douleur déborda. J'eus le vertige de l'abîme de la mort. Une amitié sainte, une vertu s'en allait de moi.
La cruelle mort qui enlevait h Lamartine sa sainte femme de bon secours, sa providence, ne le laissait pas seul. Sa fille adoptive. M""® Valentine, était près de lui. fille était le charme et le sourire dans les ombres et les tristesses de la maison ; elle reprit la tâche de sa tante, elle devint le secrétaire de son oncle, écrivant les lettres sous sa dictée avec une si fidèle imitation de son écriture, qu'elle faisait illusion, fille tint sa maison, son petit salon où venaient les rares fidèles, Dargaud, Louis de Ronchaud, Charles Rolland, Henry de Lacretelle,
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M. de Chamborant, de Mareste, le marquis de Lagrange, la belle et spirituelle anglaise, M"** de Peyronnet, l'ardente amie, la maréchale de Damrémont. Elle faisait les honneurs à merveille. Elle veillait sur la santé, la vie, les œuvres de son oncle. Depuis longtemps, elle avait fait le sacrifice de sa jeunesse, renoncé à l'amour, à la vie de la femme. Elle n'avait trouvé nul homme digne de son idéal ; son idéal était son oncle. Elle s'était condamnée avec dignité à l'isolement, au célibat, au dévouement jusqu'à la mort.
Elle le rappelait. L'éclat de ses beaux yeux noii-s sur la blancheur de son yisage, sous l'auréole de SOS cheveux noirs, sa taille élégante, sa distinction, le rythme de ses pas, sa démarche pleine de noblesse et de grâce, sa beauté royale, la mélodie de sa voix, sa causerie aimable à l'intime accent, sa séduction, son sourire on auraient fait une étoile du monde.
Elle préféra la vie à l'ombre, la retraite dans le dévouement. Elle ne regrettait pas les fêtes des salons. Elle trouva la félicité dans le sacrifice, le , bonheur dans le dévouement. « Ne me faites pas un mérite, me disait-elle, de ce qui a été et de ce qui est encore le plus grand bonheur et la gloire de ma vie, car si j'ai beaucoup donné, n'ai-je pas encore beaucoup plus reçu ? »
Elle avait le double charme de la beauté et de la bonté ; elle le garda pour son oncle. Elle se fit la fille adoptive, lajeune sœur de Lamartine. Elle lui donna tout son cœur. L'Œdipe de la poésie eut son Antigène.
Elle avait le don de l'intérieur; les négligences domestiques cessèrent. L'aspect abandonné des jardins disparut; au dehors, à Monceaux, à Saint- Point, l'herbe n'envahit plus les allées, le sable fut ratissé, lesfeuillesmortesn'attristèrentplus lapro-
menade, lès corbeilles de fleurs s'étendirent avec plus de soin et d'éclat. Au dedans, le délabrement des vieux meubles fut voilé sous une propreté exquise, cette vertu des maisons. D'ingénieulses décorations de va^es, de tableaux parèrent la nudité des salons et des chambres. La table eut plus d'élégance ; partout s'épanouirent les fleurs, ces grâces du foyer. C'était toujours la même hospitalité, mais avec des nuances de coquetterie, une hospitalité plus jeune. On sentait, sans la voir, une main de jeune femme attentive à plaire, à voiler le deuil, à réjouir les yeux de son oncle et de ses hôtes, à consoler leur tristesse.
Lui, continuait son travail intrépide. Les pages de son Cours familier s'entassaient avec une riche abondance. L'inspiration semblait inépuisable. Sainte-Beuve disait : « Il a toujours cette flûte enchantée dont il jouera jusqu'à la fln. » M'"* Sand répondait aux détracteurs : < C'est toujours le roi I »
Sa souplesse variait ses sujets. Après avoir réfuté les paradoxes de Rousseau ot de Hugo, dans le Contrat social et les Misérables^ il saluait de pages charmantes l'âme et le beau livre de son jeune ami Louis de Ronchaud, Phidias,
Il donnait un large souvenir à la mémoire et aux œuvres d'érudition de son ami mort, M. de Marcellus, remontait à la poésie dans sa biographie pathétique du Tasse, dans son hommage à Alfred de Vigny, un grand poète délaissé comme lui, revenait en Italie visiter Alfleri, Benvenuto Gellini, passait d'un coup d'aile à Aristote, à Platon, descendait au roman, dans des pages enthousiastes sur Balzac. Je l'avais vu en automne, à Saint-Point, en 1864, dévorer les Parents pauvres avec la fièvre d'un jeunehomme.il n^avait nulle petitesse, nulle rivalité ; lui seul, daiis sa large sympathie,
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écrivait ses admirations pour les génies do son temps. Il avait dit un jour, en parlant de tous les êtres : « J'aime à aimer I » Il aurait pu dire, en écrivant les éloges de ses contemporains» Béran^ ger, Musset, Thiers, Talleyrand, de Vigny, Balzac ; « J*aime à admirer 1 »
Les dieux s'en vont I je pouvais le dire. Les prodiges de Lamartine ne le sauvaient pas. A côté du Cours familier^ il écrivait X Histoire de Russie, un roman italien, Antoniella, œuvres hâtives, ûé* vreuses, jetées au gouffre des dettes. Il avait fait le sacrifice de Milly, le ifoyer de sa mère, agrandi par lui, augmenté de 80,000 fr. à 500,000 fr- ; il l'avait vendu avec des déchirements de cœur. Il luttait toujours. On était en 1865; il écrivait sans cesse, mais les pages de lui devenaient plus rares. Il comblait les lacunes à Falde d'abondantes citations copiées par la main de M"' Valentine, On sentait qu'il était las d*écrire, la sève s'épuisait dans ces saignées sans fin à son imagination. Il n'écrivait plus à ses amis, ou à peine. Il ne faisait d'efforts que pour une bonne action. Un jour qu'il était malade, en proie à ses détresses, il me donna une lettre charmante pour un parent pauvre, une demande d'emploi au chemin de fer de Lyon. Le succès fut enlevé, M. Schneider donna la place par retour du courrier, Un autrejour, je lui demandai d'écrire h M. Yandal, directeur des postes, pour l'avancement d'un employé. Il le fit avec une grâce que M. Yandal récompensa par une hâte ai-> mable. Il était si heureux d'avoir un autographe de Lamartine, qu'il le priait de renouveler ce plaisir, Lamartine écrivit trois lettres pour le jeune employé. M. Vandal eut trois autographes, et riposta pia-r trois avancements coup sur coup à l'heureux fonctionnaire.
C'étaient §es Joies : il était d'une bonté sans
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bornes. Ses infortunes n'avaient pu l'altérer. Il voyait ses amis malades s'en aller peu à peu. Notre ami Dargaud fut foudroyé en décembre 1865 ; Je perdais en lui un ami charmant, plein de grâce, qui m'avait donné le grand bonheur de ma vie. Il avait eu la joie, en 1862, du prixGobert pour son Histoire de la liberté religieuse. Lamartine et Dupin avaient gagné la victoire, très dis-^ putée à l'Académie. Il avait publié de belles his^ toires. Il me laissa ses manuscrits, une histoire de Cromwell, que je vendis pour sa veuve aveugle, une femme de coôur et d'esprits Riche^ UeUi le Livre de mes amitiés. Il mourut, et ses funérailles se firent sans les prières de TEglise. Il était très religieux, mais d'une philosophie sans cultes. Lamartine eut un vif regret de ces fit* nérailles, et l'écrivit dans une belle lettre à Léon Bruys. Il la ât lire à nous tous. Léon Bruys mourut aussi, peu de temps après Dargaud, en janvier 1860. Les amis s'en allaient.
Cette lettre religieuse de Lamartine nous avait frappés. Elle avait un accent ému, elle regrettait l'absence de la prière au cercueil de son ami. Sans toucher aux convictions libres avec le respect de la conscience, il disait : « La prière ne fait jamais de mal. » Qu'est devenue cette lettre qu'on aurait dû garder avec piété? Je l'ai demandée, on vain, à la famille de Léon Bruys, on ne l'a pas retrouvée. Je le déplore, coite lettre était un acte dans la vie de Lamartine.
Sa pensée religieuse, sous Timpression de ses infortunes et de ces morts d'amis, s'était attendrie et semblait revenue à la foi de sa mère.
Dieu dd mou berceau, sols le Dieu de ma tombe.
avait-il dit dans son harmonie : Hymne au Christ.
384 * SOUVENIRS SUtl LAMAritlHË
Il approchait de Theure solennelle; sur ?a vie descendaient les ombres du soir.
Quelle était sa religion? Ici je touche à un sujet délicat, et je ne dirai que ses propres paroles.
Dans un commentaire de la Méditation : la Semaine sainte à Laroche-Guyon, il avait dit:
4c J'étais très religieux d'instinct, mais très indépendant d'esprit. Seul, de toute cette jeunesse, je n'avais aucun goût pour les délices mystiques de la sacristie. Le duc de Rohan et ses amis me pardonnaient mon indépendance de foi en faveur de mes ardentes aspirations vers l'infini et vers la nature. » 11 était chrétien, mais d'un christianisme libre. 11 avait une religion de sentiment, plus que de dogme. Dans un discours sur l'Algérie, il avait refuté l'espérance de ramener les Arabes du mahométisme au christianisme, par cette parole : « On ne remonte pas du dogme simple au dogme composé. » Il avait eu une phase d'ardente indépendance de 1835 à 1844. Les fragments du livre primitif, dans la Chute d'un ange, où il avait attaqué avec audace, entre autres dogmes, celui des peines éternelles :
D un supplice sans but la pensée est impie, Et même dans Tenfer, c'est Tamour qui punit.
Les poésies des Recueillements^ à M. de Genoude, à son ami Guillemardet, Utopie surtout, révélaient un libre esprit :
L'homme adore et croit en esprit...
Un seul culte enchaîne le monde Que vivifie un seul amour î Son dogme où la lumière abonde, N'est qu'un ÉvangUe au grand jour; Sa foi, sans ombre et sans emblème, Astre éternel que Dieu lui-même
Fait grandir sur notre horizon, I^'est que Timàge immense et pure Que le miroir de la nature Fait rayonner dans la raison.
C'est le Verbe pur du Calvaire,
Non tel qu'en terrestres accents
L'écho lointain du sanctuaire
En laissa fuir le divin sens.
Mais, tel qu*en ses veilles divines,
Le front du couronné d'épines,
Illuminait d'un jour soudain :
Ciel incarné dans la parole,
Dieu dont chaque homme est le symbole,
Le songe du Christ du jardin...
. Ce divin songe, il l'avait eu au jardin même des Oliviers, dans son pèlerinage au Saint-Sépulcre. Il avait fait là sa suprême prière, pour sa mère, pour ceux qu'il aimait, pour le monde, pour luimême, afin d'obtenir, comme le Christ, le courage et la vérité. Devant Nazareth, il s'était prosterné dans la poussière, en baisant la terre sainte. En Orient, il avait aimé la vie errante sous la tente; il &*était senti dans sa vraie patrie, la terre de son imagination et de sa foi. Religieux tel que l'Orient et l'Arabe, son culte était la prière. C'était ua Arabe chrétien I
Sa religion était le christianisme idéal. Il en avait senti la révélation au tombeau même du Christ, où il avait pleuré, comme Jésus devant Lazare. Il avait eu, au jardin des Oliviers, la vision de son agonie. Il n'avait pas fait seulement un voyage aux Lieux Saints, mais à l'âme du Christ.
Revenu en Europe, il avait écrit ses poèmes inspirés de l'Orient, chanté ses plus libres et ses plus saintes poésies. Il avait fait vibrer la harpe même du Prophète, dans son hj^mne au tombeau de David.
Et plus tard, il avait dit un jour une grave pa-
3d6 SOUVBNIRS Sun LAMAftTIMfi
rôle : « Le christianisme est une religion â*esclaves. »
Comment Tentendait-il 9
Sa femme, dans une série de lettres admirables sur la religion chrétienne, m'expliquait cette parole ainsi :
« Si Lamartine a dit que le christianisme était une religion d'esclaves, il aassurémentisonstatésa raison d'être, car Thomme est esclave de ses passions jusqu'à ce qu'il ait appris à les^ dompter, et je ne sais au nom de qui l'homme s'imposerait cette cruelle lutte contre lui-même, lui, roi de la création^ qui. n'a que la force pour loi. Partout où Jésus-Christ n'estpas, la force règne > L'interprétation de la parole de Lamartine était ingénieuse, subtile et belle; mais ètàit-*ce bien le sens vrai ? J'en doutais, car après la démonstration par M. de Circourt, de l'autorité et de l'obéissance dans TÉvangile, de versets hostiles à la liberté, Lamartine nous avait semblé conclure, non dans le grand sens moral de sa femme, que le christianisme était une religion d'esclaves des passions, mais bien qu'il n'était pas une religion d'hommes libres.
Indépendant de l'Église, il restait pourtant fidèle au christianisme pur, au Verbe pur du Cal" f>aire. Il avait dit sa foi dans sa dernière méditation sur l'immatérialité de Dieu ; il avait adoré le mystère, il avait dit sa foi héroïque à la divinité cachée :
Quand Tastrô à Thorizon retire sft splendeur^
I/immensitô de Tombre atteste sa grandeur.
A cette obscurité notre fol se mesure.
Plus lobjet e3t divin, plus .Pimage est obscure...
Je renonce à chercher des yeux, des mains, des bras.
Et Je dis : C*68t bien toi, car je ne te vois pas.
Dargaud l'avait souvent provoqué à écrire sa profession de foi du vicaire Savoyard ; il n'avait
SOUVENIRS Sun LAMAHTINE 3^7
pas voulu. Le déisme ne le satisfaisait pas. S*il regrettait les ombres humaines des religions positives, il adorait les ombres divines du surnaturel. Sa religion était mêlée de raison et de foi ; c'était un alliage comme le métal de Corinthe. Son âme harmonieuse fondait en elle toutes les croyaiices saintes, la raison de Thomme et la foi de sa mère, et c'est par cet accord des sentiments et des pensées de toute sa vie qu'il pouvait dire à sa mort :
O Dieu de mon berceau, sois le Dieu de ma tombe I
Les années s'épuisaient dans les luttes douloureuses. On n'épargnait pas ce grand condamné au travail, on l'attaquait sans pitié. Je fus indigné et je crus devoir protester dans le Journal da- Sa6ne'et''Loire^ le 14 mars 1867 :
' « Nous désirions garder le silence sur un projet de loi qui propose une récompense nationale de 400,000 fr. en faveur de M. de Lamartine. Nous voulions nous résigner tout bas à cette douloureuse nécessité. Mais nous avions compté sans les attaques dont M. de Lamartine a été l'objet delà part de quelques journaux. Hélas ! le malheur est impopulaire. M. de Lamartine, qui a défendu la France en 1848, ne se défendra pas lui-même. C'est à nous de le défendre. Amitié oblige.
» Si la France, en 1858, avait été moins oublieuse et plus généreuse dans sa souscription nationale, M. de Lamartine n'eût pas été condamné à ce cruel sacrifice. 11 a fait des efforts héroïques, et a entre* pris un travail à mort, c'est son mot, pour libérer ses créanciers. Déçu dans ses dernières entreprises littéraires, désespéré, acculé à une impasse, il a lutté et lutte encore. L'abîme des dettes donne le vertige aux plus nobles caractères. M. de Lamartine a beaucoup osé. Il s'est perdu pour sauver ses
créanciers; qu'ils lui pardonnent, il s'est oublié pour eux.
» On ne sait pas assez la noble origine de ses dettes. M. de Lamartine a une infirmité glorieuse, il aime à donner. 11 a donné sans fin ; il a enrichi ses vignerons ; il a eu la folie de la charité. On ne sait pas ce que coûte la gloire. Il n'était pas assez riche pour la payer. Le génie a ses charges d'hospitalité et d'aumônes. Nous qui avons été le témoin de sa vie, nous avons le secret de ses dettes.
D'autres bouches uq Jour te diront sur ma tombe Où fut enfoui mon trésor!...
répondait-il à Némésis, en 1831. 11 faut dire avant la tombe où son trésor a été enseveli. Il est caché dans les mains de pauvres écrivains, d'ouvriers sans ti*avail, de familles en détresse ; il s'est perdu en 1848 dans cette république dont il fut le grand ouvrier sans salaire, pour sauver l'ordre, la paix et la fortune de ces gens qui lui reprochent ses dettes aujourd'hui.
» Ne les imitons pas, rappelons-nous ce que M. de Lamartine a donné à la France. Il lui a donné une poésie nouvelle, une éloquence nouvelle, une histoire nouvelle, une politique jiouvelle. 11 lui a donné \q^ Méditations^ les Harmonies, Jocelyn, les Girondins, ses discours, la république de la paix, de Tabolition de la peine de mort et de l'esclavage. 11 a enchanté la France par sa poésie, il l'a enivrée par son éloquence, il l'a éclairée par son histoire, il l'a sauvée par son héroïsme. On le discute aujourd'hui; un journaliste qui avait déjà attaqué M. de Lamartine et s'en était repenti, l'attaque encore, nie presque la scène du drapeau rouge et l'appelle une légende. Oui, c'est une légende, parce qu'elle a été un miracle d'héroïque éloquence. Heureux
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les sceptiques! ilà nient le péril quand ils sont sauvés.
» Nous espérons plus de justice et de reconnaissance du Corps législatif. Nous faisons des vœux pour qu'il élargisse ce don national et le fasse assez grand pour assurer à M. de Lamartine Tallégement complet de ses dettes et la paix de sa vieillesse.
» En ce moment même, M. de Lamartine fait un suprême sacrifice. Il vend sa terre de Monceaux, après avoir vendu sa terre de Milly, le foyer de sa mère. Il n'aura bientôt plus peut-être d'asile dans sa terre natale et sera exilé dans son pays même. Qui ne souffrirait d'un tel désastre! Plus la félicité a été grande, plus est grand le malheur. M. de Lamartine a eu toutes les fêtes de la vie humaine, il a maintenant tous ses deuils. Il a jjerdu sa popularité, sa fortune, sa sainte femme, qui fut la providence de son foyer; sa famille est dispersée ; c'est un vaincu. — Nous sommes du parti des vaincus et des immortels, nous disait un ami. M. de Lamartine est un vaincu et un immortel. Respect aux vaincus. »
Lamartine fut touché, il me le dit dans une lettre du 14 mars 1867, écrite sous sa dictée, par la main de M""' Valentine.
« Je viens de vous lire dans le journal, c'est habile, convenable, vrai et parfait. J'éprouve le besoin de vous remercier, vous ne pouvez pas vous imaginer à quel degré d'infamie et d'ingratitude se portent les propos et les résolutions négatives de la Chambre des députés. J'en suis renversé, mais je n'en suis pas vaincu. La mort même ne triomphera pas de la vérité et de mon honneur. Ils veulent me forcer à une banqueroute scandaleuse dont voici les termes précis : Tu
SOO SOUVBNII^S SUR LAMARTINE
paieras dans deux mois 1,800,000 francs avec 400, ou plutôt avec une pension de 30,000 francs,
» Eh bien 1 non, plutôt la fusillade! Paris est indigné comme moi, mais ceux qui ont un peu d'argent n*ont point d^ cœur...
» Votre article si bien entendu m'a fait pleurer, je n*ai plus que cela,
» Mille amitiés quand même.
1$ A. PE Lamartine, »
Il s'agissait de ce projet mesquin du Corps législatif dont Emile OUivier colora la sécheresse sous les fleurs de son rapport. L'Empereur qui méprisait à bon droit les hommes, mais respectait l'homme qui avait refusé d'être son ministre en 1851, lui fit porter une offre splendide par M. de La Guéronniëre, Elle se brisa contre un refus. Lamartine avait bien dit que la mort même ne triompherait pas de son honneur. En soiHant delà maison de Lamartine M, de La Quéronnière rencontra Emile de Girardin, et lui dit : ^ Je viens de voir un homme qui a refusé deux millions I >
Abreuvé d'amertumes, il fut blessé à mort de l'acte du Corps législatif. Dès cette année, il s'ensevelit dans le silence,, il mourut avant l'heure. Il écrivait à un ami : « Je n'ai pas répondu, parce que je suis comme les chiens qui se taisent et qui se cachent pour mourir. »
Couché dans son fauteuil, au coin du feu, dans le salon de Monceaux ou de Saint-Point, il ne vivait plus au monde, Quand je venais le voir, sa figure s'illuminait d'un sourire, il m'écoutait causer; mais pas une parole ne sortait de sa bouche. Cette grande voix s'était éteinte, Que cachait ce mystère î Était-ce un mépris pour son temps, un désespoir de sa vie, une désillusion de ce pays qu'il avait tenté vainement d'élever iil^ République
et qui était retombé dans l'abime de l'Empire ? Était-ce un entretien de son âme avec Dieu î Tout cela peut-être. Son silence était volontaire. A ^me valentine, qui le priait de causer parfois au salon, il répondait: « J'ai bien gagné le droit de me reposer. » Il restait grand même dans ce silence ; il avait toujours sa QoblessiQ. Ou avait rimpression d'un génie muet:
Comme on respire encor dans un temple aboli La majesté du Dieu dont il était rempli.
A ce moment solennel où il est près de mourir, je m'arrête comme un voyageur sur la montagne pour contempler l'immense horizon de cette vie, de cet astre qui va disparaître, Humboldt disait : « Lamartine est une comète dont on n'a pas encore calculé l'orbite. » On la connaît maintenant, l'immense parabole de ce génie errant, voyageur sur la terre comme l'oiseau, et Tétoile dans le ciel. Il s'est levé tel que Tétoiledu matin, danssa splendeur radieuse, au bord d'un lac, le beau poète des Méditations, de l'amour en deuil, de la philosophie, de la douleur et de la foi. Puis des rivages d^ltalie, il est monté aux étoiles et à Dieu, aux constellations des Harmonies, cette voie lactée de la poésie. L'astre a gravité sans repos. Le génie est passé dans rOrient, sur le Liban, h Jérusalem, il a éclairé les lieux saints, il a recueilli les leçons de l'histoire antique, il a parcouru les empires morts :
J*ai fait sonner au loin eous mon pied solitaire L'empire vide de MemnoD.
Puis il revient en France avec un cercueil, le poète se transfigure en politique, il vient réaliser les prédictions de la sibylle d'Orient, lady Stan^ hope, sa mission providentielle. 11 monte à la tri-
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bune, il Tillumine de son éloquence étoiiée. Le poète alterne avec l'orateur. Il monte à la Grotte des aif^les de Jocelyn, aux cèdres de la Chute d'un ange; la cloche des Recueillements sonne les poésies de douleur et deprophétie. Il chante, il combat & la fois. Sa parole de lumière éclaire toutes les hautes et basses questions de la politique. Son orbite grandittoujours,saparaboleenflammée ressuscite la Révolution et ses grands morts dans les Girondins. Il prédit la révolution de 1848, elle éclate, il poursuit sa course d'inspiration et d'héroïsme, il s'élance au Cirque de l'hôtel de ville, gladiateur de la patrie, il abat, dompte, charme les lions.
Il transfigure les bêtes fauves en citoyens. lî s'immole à la paix de la république, refuse la dictature, repousse la couronne; il tombe dans le sang des journées de Juin; le Juste est lapidé. Il poursuit sa route dans sa sérénité héroïque. II tente d'enseigner, d'élever ce peuple, il se fait son conseiller populaire. Il s'éloigne, désespéré de son pays, au 2 décembre. L'astre ûe s'éteint pas; après cette éclipse funèbre, il reparaît. Il rayonne toujours, il éclaire, il réchauffe les petits sur sa route. Ce bel astre fait vivre, il est monté de la beauté à la bonté, de la félicité à la douleur, Quelle ascension sans fin ! Quel magnifique voyage I Quelle course fulgurante dans les profondeurs de la terre et du ciell Quelle orbite de lumière, d'inspiration et de vie a tracé cet astre, ce génie, aux yeux du peuple qui le regardait d'en bas, jusqu'au jour de sa descente à l'horizon !
Mais cette image ne le renferme pas. Son
génie est de la nature des grands fleuves ; il sort
d'ua lac comme le Nil ; il faut suivre le courant de
ses poésies et de ses discours pour connaître la
fécondité et la puissance de ses pensées et de ses eaux.
SOUVENIRS SUR LA.MARTINfi 393
Un jour de décembre 1868, il quitta Monceaux pour n'y jamais revenir. Avait-iliin pressentiment secret ? Arrivé à la gare, il ne voulut pas quitter sa voiture, il s'obstinait à rester, malgré les regards suppliants et les prières de M"** Valentine. Elle me pria de tenter un effort. J'entrai dans la voiture, je le soulevai et l'aidai à descendre. Il me laissa le conduire sur la voie. Je lui serrai la main avec tristesse, je ne devais plus le revoir.
Je l'avais vu partir avec un triste pressentiment. Sa résistance au départ, son désir muet de rester et de mourir, en paix, au foyer de famille, loin de Paris oublieux, m'avaient ému. J'avais une crainte vague, j'ignorais une attaque éprouvée à Monceaux, et cachée par la discrétion de M™* Valentine. Le fatal événement ne tarda guère, les dernière jours approchaient.
Un jour de février, il descendait l'escalier pour une promenade au bois, quand ses yeux se voilèrent, il renonça à sortir. « J'ai eu une attaque, » dit-il à sa nièce. Il reprit ses forces, mais M™* Valentine, inquiète, appela un prêtre ami, l'abbé Deguerry, curé de la Madeleine, la future victime de la Commune. Il vint le jeudi 25 février. 11 fut surpris d'être appelé, trouva Lamartine si bien, qu'il se refusait à donner le sacrement funèbre. Puis enfin il lui donna l'extrême-onction, selon le beau mot de l'Eglise. Cette scène solennelle avait, outre le témoin intime, la nièce agenouillée, un ami fidèle, M. de Chamborant, et d'autres assistants. « Je ne voyais que lui, il m'avait toujours dit qu'il voulait mourir dans la religion de sa mère. Je ne sais pas s'il était orthodoxe, ou plutôt je souhaite à bien des orthodoxes un cœur et une âme aussi religieux que les siens, priant sans cesse, se faisant lire par moi des psaumes et rimitalion. Personne et aucun prêtre ne m'ont jaiîiais
parlé de la religion, do ses devoirs et de Dieu, comme il m'en parlait sans cesse. Je ne suis pas en peine de son âme; elle a trop gloriâé Dieu, trop aimé et donné à son prochain pour que Dieu ne Tait pas mise dans sa gloire, »
Je recueille avec piété cet intime, cet ardent, ce âer et précieux témoignage de celle qui lui adoucit Tagonie des derniers jours. Jamais il n'eut pour elle une tendresse si profonde, exprimée par (je long et profond regard du mourant à l'heure du suprême adieu.
Au retour d'un voyage à Lyon, on me lança la nouvelle de sa mort comme une balle au cœur. Le 28 février, son corps avait succombé, dans le chalet de la ville de Paris, ce foyer banal des dernières années.
J'eus un vertige de douleur ; il me sembla que tout un inonde mourait avec lui, je me sentis tomber dans le vide.
Je ne me trompais pas. Quand un tel génie meurt, il ne meurt pas seul. Je sentis tout un âge d'espérances, d'enthousiasmes, de félicités mourir en moi de sa moH. Il m'avait donné la plus grande fête de ma vie; sa mort fut ma plus grande douleur.
Je fus désespéré de mon éloignement, de mon absence à son chevet de mort, comme à celui de sa femme, ma sainte amie. M"'*' Yalentine, elle, plus heureuse, eut l'amère consolation de le veiller, jour et nuit, d'assister à ces heurea suprêmes, de se dévouer au génie mourant, d'avoir son sourire d'adieu.
Il mourut sans effort, sans les tortures de l'agonie. Selon le beau mot du Phédon^ « il passa dans rinKuortalitéavec les dieux, »Il eut l'onction du sacrement funèbre, à son passage dans la nouvelle vie. A côté du prêtre de çhairi il eut le divin
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Prêtre invisible. Sa vie avait eu le sacrement des sacrements, le feu de l'épreuve, du sacrifice, de la douleur, de la grâce, de la charité, Tamour de ce Dieu, qu'il avait chanté depuis sa première poésie jusqu'à la dernière, l'amour des hommes q^u'il avait enchantés^ purifiés, élevés à Dieu, par sa poésie sacrée^ le dévouement au peuple qu'il avait voulu faire monter à une république de paix, de liberté, d'union, d'adoration, à une cité de Dieu I
J'ai vécu pour la foule, et Je veux dormir seul.
Dans sa poésie, le Crtccifios^ il avait fait un vœu solennel.
Au nom de cette mort, que ma faiblesse obtienne De rendre sur ton seia ce douloureux soupir ; Quand mon heure viendra, souviens-toi de la tienne, O toi qui sais mourir I
Je chercherai la place oii sa bouche expirante Elxhala sur tes pieds l'irrévocable adieu.
Et son âme viendra guider mon àme errante Au sein du même Dieu.
Âh 1 puisse, puisse alors sur ma funèbre couche, Triste et calme à la fois, comme un ange éploré, Une figure en deuil recueillir sur ma bouche L'héritage sacré !
Son vœu a été exaucé. Son dernier désir a été accompli. Une figure en deuil, un ange éploré, a porté au dernier baiser de ses lèvres mourantes le crucifix deux fois sacré par Tamour et par Dieul