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LES FUNÉRAILLES DE LAMARTINE

4 mara 1869.

Il est des tristesses dont on ne se console pas, des blessures qu'on ne veut pas guérir : la mort du génie qu'on a le plus aimé en ce monde. Elles ont leur douceur; regretter, c'est aimer.

Mais ces tristesses-là ont leur amertume, quand elles sont seulement les tristesses de l'amitié et non de la patrie. La France a l'oubli rapide. Les génies s'en vont, les chênes tombent, et son deuil est vite fini. Où sont nos enthousiasmes d'autrefois, nos regrets d'aujourd'hui ? Où est la jeunesse ? La France vieillit ; elle est malade de la .paralysie de l'âme, la mortelle indifférence, et ce sont les vivants qui sont les morts.

Revivons par l'admiration et la douleur, n'oublions pas Lamartine. Il est mort pendant une tempête, un jour d'agonie, d^ la nature. Il a fini sans agonie dans la mort la longue agonie de sa vie, loin de son foyer, dans un chalet banal et sans souvenirs. Les amis heureux qui ont pu contempler ce grand mort sur son lit funèbre ant dit que jamais sa beauté n'avait mieux resplendi, transfigurée par l'auréole que la mort donne à ses élus :

Son visage était calme et doux à regarder ; Ses traits pacifiés semblaient eacor garder La douce impression d'extases coiomencéoi ; 11 avait vu le ciel d^jà dans ses pensées, Et le bonheur de Tàme en prenant son essor, Dans son divin sourire était visible encor.

Le 3 mars, un cercueil presque solitaire traversait Paris au milieu de l'indifférence publique. Quel mort obscur renfermait ce cercueil?... Lamartine ! Ironie du destin I L'idole de tout un peuple en 1848 passait inconnue. Sa gloire voilée

SOUS le nuage de Toubli ne rayonnait plus. Paris l'avait enseveli avant la mort.

Eh bien ! puisque Paris ne s'est pas souvenu de son sauveur, qu'importe ! Nous, nous n'avons pas oublié I

Le lendemain, à sept heures du matin, il rentrait dans sa ville natale; deux amis de bon secours avaient accompagné le cercueil; Louis de Ronchaud, l'ami fidèle, l'homme des missions tristes, qui avait déjà accompagné le cercueil de M"* de Lamartine, et M. deChamborant, un fidèle aussi, à la chaude amitié. Une foule matinale, accourue malgré le froid et la neige, formait le convoi. Quelques soldats escortaient la voiture funèbre. C'était tout. Ce grand homme simple avait défendu l'orgueilleux éclat des pompes humaines, qui font des funérailles un spectacle au lieu d'une douleur. Il avait dit sa volonté dans une poésie de désespoir, son Lies irse :

Que la feuiUe des bois au vent des nuits semée, Que du coteau natal Targile encore aimée Couvrent vite mon front moulé sous le linceul, Je ne veux de vos bruits qu'un soupir dans la brise, Un nom inachevé dans un cœur qui se brise I J'ai vécu pour la foule et je yeux dormir seul. »

La foule n'a pas laissé mourir seul l'homme qui avait vécu pour elle. Un convoi populaire, grossi sans cesse, le pleurait. Plus d'un était absent qui aurait dû venir. Il n'y avait pas là un seul compagnon des grands jours de la République. La jeunesse manquait. La foule qui a des curiosités vaines, même dans le deuil, cherchait les personnages célèbres; elle ne remarquait pas les amis inconnus, les figures sans nom qui n'ont que des larmes.

Laprade était là, Alexandre Dumasflls, qui avait un culte pour Lamartine, avait amené sa fille.

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Emile OUivier, Emile Augier, Jules Sandeau, Texier, Ulbach. Ils passaient sous les regards curieux de la foule accourue au passage du glorieux mort.

Le mort ne devait pas s'arrêter dans sa ville natale. Il avait hâte de retrouver sa famille au tombeau :

Le bonheur de la mort, c'est d'être eoseyeli,

avait-il dit dans son oraison funèbre. Mais sur la prière populaire, le cercueil fit halte à l'église Saint-Vincent, où sa mère et ses sœurs avaient prié pour lui. Au seuil de l'église, un ouvrier typographe s'élança et entraîna des ouvriers à l'honneur de porter ce grand cercueil. Il reposa sous un pauvre catafalque étoile de cierges. Pendant la messe des morts dite à voix basse, l'orgue gémit sur ce poète qui a été le grand orgue de la parole humaine. Il eût fallu Beethoven et sa symphonie funèbre pour pleurer dignement Lamartine.

Durant Tofflce, étaient entrés les représentants de l'Académie française qui venait rendre à sa plus grande gloire un honneur qu'elle ne rend à personne. Puis des Noirs, des mulâtres de la légation delà république d'Haïti. Si la France a oublié, ils se sont souvenus, ceux-là, du grand cœur qui délivra les esclaves. Honneur aux Noirs I

On partit pour Saint-Point. On suivit lentement la longue route funèbre, ralenti par les hommages du pays. Les cloches des églises sonnaient le glas et appelaient dans l'espace le peuple des campagnes.

Par tous les sentiers des vallées et des collines accouraient les hommes, les femmes, le prêtre et la croix en tête. Ils marchaient sur la neige froide comme la mort, près du cercueil du bienfaiteur

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du pays. Ils ignoraient sa gloire de poète ; pour eux, sa charité était sa gloire.

Sa gloire I L'indifférence était tombée sur elle comme la neige sur la vallée.

La nature avait pris le deuil pour son poëte. Un linceul blanc couvrait la campagne. On eût dit une grande tombe où elle avait enseveli pour jamais ses fleurs, ses arbres, ses oiseaux, puisqu'elle n'avait plus de poëte digne de les chanter. Elle semblait gémir, par la symphonie en deuil des cloches, les brises désolées de l'air, la mélodie triste des eaux, et crier comme la nature antique : Orphée est mort I

La nature ne gémissait pas seule. A la station de Monceaux, devant la maison même où, un jour, Lamartine fit en secret une magnifique aumône à une mère malade, et arrêta son ami sur le seuil pour n'avoir pas de témoin de sa charité, des femmes désespérées embrassèrent le cercueil comme la châsse d'un saint, en criant : Notre bon Dieu est mort ! Après elles, un prêtre à la belle figure triste vint bénir la bière. On eût dit le curé de Valneige revenant de la tombe accompagner son ami.

Le peuple a du cœur. Touchés de ces funérailles populaires, Emile Augier et Sandeau interrogeaient ; je me trouvais avec eux dans la même voiture. Je leur dis : Il n'était que simple cheva-; lier de la Légion d'honneur. — Eux étaient chamarrés, décorés de grands ordres. Augier murmura en baissant la tête : « Quelle leçon, Messieurs! »

M. de Chamborant s'approcha de notre voiture, et dit à Augier que la famille désirait qu'aucun discours ne fût prononcé. C'était la volonté de Lamartine. Dans une lettre àDargaud, en 1861, il avait dit : < Je demande de ne pas dormir sous l'herbe sordide du Père I/ichaîse^ piétinée par une

cohue de déclamateurs funéraires et d'académiciens doctrinaires enchantés de votre mort et remettant leurs mouchoirs très secs dans leur poche brodée de lauriers ! Que le diable emporte leurs funérailles officielles ! Couchons-nous au pied d'un arbre, s'il nous reste un arbre alors sur la terre, le cyprès d'Horace où le saule de notre ruisseau. »

Le convoi regardait, en passant, le château de Monceaux fermé au soleil ; la pauvre maison de Milly, voilée de lierre, sur sa colline pierreuse ; la inontagne des Méditations ; la terrasse près de la rivière, où il montait, comme Roméo, à l'heure du rossignol ; les vignes qui ont enrichi les vignerons et rendu pauvre le poète ; les sentiers de buis, sous les saules, où il promenait sa tristesse ; les pauvres maisons où il entrait sauver de la guerre un enfant, une mère dé la misère. Partout on retrouvait un souvenir, une scène, une poésie, une vertu : cette terre était pleine de lui 1

On ne parlait que de lui seul ; on se souvenait enfin I

Peu à peu le ciel gris du matin avait effacé sa tenture de deuil et resplendissait du bleu des apothéoses. Quelques nuages blancs fiottaient seuls, comme des flocons d'encens, dans cette église d'azur. Le soleil brillait sur la neige, image de la fête de la vie éternelle sur le deuil de la mort. Le convoi s'était élevé de la vallée sur la montagne ; les cœurs avaient monté de la tristesse à l'espérance, de l'hiver de la mort au printemps de la vie. Le firmament semblait sourire à l'ascension de ce poète à Dieu pour le chanter au ciel après l'avoir chanté sur la terre.

Au col du Bois-Clair, devant ce magnifique paysage de vallées, de montagnes sous leur hermine de neige illuminée de soleil, l'azur en haut,

les Alpes à rhorizon, ou eut une vision de la poésie cMstste, idéale, de la grotte enchantée de Jocelyn. Puis, au tournant du col, tout à coup disparut là neige, sur cette route qui monte et descend comme la vie humaine, et, lancé sur la descente tournoj'^ante de la gorge verte du Bois-Clair, on atteignit le pied de la montagne pour entrer dans la vallée de Saint-Point.

Le soleil, comme un tentateur, l'invitait à sourire ; mais la vallée gardait sa tristesse. Sur ses deux flancs, par toutes les ravines, ruisselaient les sources, ces larmes des paysages. La rivière gonflée courait le long des peupliers morts, avec un bruit triste. Une cloche gémissait au loin. Sunt lacrymœ rerum^ a dit Virgile. Toute la vallée du poète semblait pleurer.

Tout le rappelait. Ces sources jaillissantes de printemps courant féconder les vallées lointaines, c'était ce génie d'abondance courant vivifier, ravir, entraîner le monde. Cette cloche suspendue audessus de la terre, cette grande bouche de bronze qu'une main d'enfant faisait résonner dans la vallée, c'était son âme sonore élevée au-dessus des misères humaines, et sonnant au plus faible appel l'amour, l'héroïsme, la prière à pleines volées dans le ciel. Et ces bois dépouillés sur la colline, n'était-ce pas sa vie désolée des derniers jours I

Les impressions devinrent plus intimes. Ce n'était plus le génie, mais l'homme tant aimé qui revenait au cœur. Elle se levait, la chère et grande figure, dans les sentiers de ses bois, souriante à ses amis, comme aux jours heureux où nous allions ensemble entendre le vent d'automne et oublier les ingratitudes humaines. Partout elle se levait de chaque pli de la vallée où nous foulions les feuilles mortes en causant de sa fortune et de la liberté perdues. Elle rayonnait dans les chemins

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creux, sous les allées sombres, à l'ombre du chêne de Jocelyrij où il aimait à se reposer de son travail à mort, où nous écoutions cet inspiré éternel. Il renaissait, il revivait à rappel de mon cœur désolé, et près de lui sa sainte femme venait me sourire encore, ses sœurs gracieuses, sa belle et noble fille adoptive à la tendresse silencieuse, sa nièce à l'esprit lyrique, et l'enfant joyeuse aux boucles flottantes. Tout ressuscitait.

illusion du souvenir I Le glas sonnait toujours et dispersait la douce vision. On approchait de Saint-Point; on était près du tombeau. A un coude du chemin, sur un mamelon vert, près de la vieille église, apparurent les tours jaunes du château, d'ans un nid de sapins, cet arbre lyrique qui chante ainsi que le poète. L'air s'attiédit, comme si la chaleur de son foyer et de son cœur se répandait dans l'espace pour caresser ses amis en deuil, et adoucir leur voyage funèbre.

On mit pied à terre au bas de la colline pour gravir le chemin creux de Saint-Point. Le cercueil montait devant nous. Les pas, les yeux, les cœurs le suivaient dans sa lente ascension. Dès qu'il apparut sous les tilleuls du parc, toute une foule en deuil venue de loin, de la vallée et de la montagne, se découvrit et le salua. On posa un moment le maître mort sur le seuil de la maison qu'il aimait, devant ce porche gothique où nous Pavions vu descendre tant de fois, souriant et plein de grâce, au-devant de ses amis. Ses amis de retour ne trouvaient plus qu'un cercueil. Deux couronnes d'immortelles et de camélias posées sur le drap noir rappelaient la gloire et l'amour. Il était là, invisible, dans cette étroite prison de chêne; ou plutôt non, c'était impossible I Est-ce qu'une misérable bière pouvait contenir cette grande âme?

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Des laboureurs emportèrent le corps à l'église, devant le chœur, où la main de sa femme avait point deux saintes figures. On psalmodia les vêpres des morts. Un poète agenouillé, Laprade, la tête cachée dans ses mains, pleurait dans Tombre. De vieilles femmes, le chapelet et le cierge en main, pleuraient aussi; les grands et les petits de ce monde, tous grands par la douleur. L'encens flottait sur le cercueil, les souvenirs sur le mort immortel. Le pauvre curé de Saint-Point trahissait dans sa voix l'émotion de l'homme sous la sérénité du prêtre. La cloche sonnait plus triste, malgré la prière du poète :

Si quelque main pieuse en mon honneur te sonne, Des sanglots de l'airain^ oh 1 n^attriste personne ; Ne va pas mendier des pleurs à Thorizon 1 Mais prends ta voix de fête et sonne sur ma tombé Avec le bruit joyeux d*une chaîne qui tombe Au seuil libre d'une prison 1

Il était libre, il s'envolait au ciel ; mais la cloche pleurait toujours. Le cercueil sortit de la petite église, porté vers la chapelle funèbre, au bord du jardin et du cimetière, entre deux cyprès, et ceinte d'un cloître à l'ombre des arbres. Sur une tenture noire, au fond de la chapelle, brillait l'inscription de la reconnaissance populaire : Ses bienfaits ne sortiront pas de nos cœurs.... Sur l'autel, des cierges allumés, les étoiles de la tombe. Et le long de l'arceau resplendissait, en lettres de bronze, la sainte parole : Speravit anima mea /

Nulle parole humaine n'osa se faire entendre devant ce grand mort. C'était sa volonté suprême ; il avait dit : Dieu seul doit parler sur une tombe.

Les grandes douleurs ne parlent pas, elles pleurent; les funérailles n'ont pas de plus touchante éloquence que les larmes. Quelle voix eût mieux frappé les cœurs que ce grand silence devant les

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tristesses de la mort, cette angoisse muette du secret de la tombe, cette attente douloureuse d'un miracle, comme si la grande voix éteinte allait parler encore au fond du cercueil; ce recueillement solennel, pour saisir le dernier mot du mystère funèbre au fond de l'espace, ces yeux en larmes levés au ciel suppliant Dieu de descendre au bord de la tombe ressusciter le divin poète comme Lazare.

Dieu ne vint pas. La bière descendit au caveau sombre. Quant elle disparut pour jamais dans la nuit du tombeau, plus d'un cœur désespéra. Il y a toujours une douleur terrible dans les funérailles; c'est le momentoù le cercueil sombre comme une barque dans l'abîme, mais l'abîme est un Dieu.

On plaça ce grand vaincu de la vie près de son enfant, entre sa mère et sa femme, ces trois anges. La foule cueillit les branches des deux cyprès et s'écoula lentement. Elle rentra au jardin, erra dans les allées, sur la terrasse gothique où le poète aimait à respirer l'air et la poésie de sa vallée. Elle monta dans le foyer vide retrouver les traces du génie perdu. Le foyer s'ouvrit pour une dernière hospitalité comme si son maître y vivait encore.

La famille elle-même servait les convives. Dans une salle basse, des paysans mangeaient et buvaient. Hélas I il y a de ces réalités décevantes dans les bas-fonds de la vie humaine. Les funérailles lointaines condamnent au repas; le corps, ce tyran sans pitié, ne laisse pas longtemps l'âme à la douleur,

La foule trouble la douleur. Je montai seul dans les chambres hautes revoir ces lieux consacrés pour moi, où j'avais vécu les meilleurs joura de ma jeunesse; Tatelier dans la tour où travaillait

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la sainte; l'école, la salle d'asile ouverte par elle aux enfants du pays ; le sombre caveau voûté où le génie matinal cachait son inspiration, le nid de l'aigle, l'antre de la sibylle où, au réveil de nuits terribles, il se saignait l'âme pour gagner de l'or, où il se perdait pour sauver ceux qui avaient eu confiance en sa fortune, où, debout près de la porte vitrée, aux lueurs du crépuscule, il m'avait lu, comme une prière du soir, sa dernière poésie. Hélas ! ces chambres sacrées étaient fermées par la mort.

Et maintenant tout est fini. Ne le plaignons pas^ il est délivré du supplice de la vie; il a retrouvé ses morts. Mais plaignons sa famille, ses amis, et plaignons sa patrie. Lamartine n'est pas mort seul. Il emporte dans la tombe la grande poésie religieuse, la grande éloquence lyrique, la grande politique humaine. Toute une génération de pensées, de sentiments, de rêves, d'espérances, la vie, la jeunesse, l'idéal de tout un temps périt avec lui. Dans la tempête des révolutions futures, il ne sera plus là, le grand pilote, pour guider le peuple au port. Voici la nuit, la France a perdu son étoile !

Il était un enchanteur. En poésie, en éloquence, en histoire, en politique, en amitié, c'était le charmeur suprême. Toutes les fées avaient doté son berceau. Après la poésie morte de l'Empire, après les guerres funèbres, il vint, le cœur en deuil, chanter l'amour idéal et l'idéale espérance, entraîner sur son lac les hommes et les femmes enivrées. Il les emporta sur ses grandes ailes à la grotte des aigles de Jocelyn, en Orient, cette patrie de son imagination. Comme un roi mage, il répandit la myrrhe et l'encens de la poésie. Dans l'immense fresque des Girondins, il ressuscita les martyrs, les héros, les victimes de la Révolution. Il fut lui-même le plus grand des Girondins.

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Il inaugura la grande politique du cœur ; il eut rhorreur de la guerre, de la peine de mort; il eut, comme saint Vincent de Paul, pitié des esclaves et des enfants trouvés. Ce n'était pas un rêveur, mais un voyant. Prophète politique, il prédit tous les grands événements. Sur le perron de l'hôtel de ville, battu de la houle humaine, la poitrine au vent, serein sous les poignards et les fusils populaires, inspiré par l'orage, l'orateur héroïque fit des miracles inconnus avant lui. Comme la Flûte encMntée de Mozart, sa voix magique charma tout un peuple débordé, le transfigura, Tentraina aux grandes œuvres, conjura le péril, dénoua le drame, sauva la patrie. Pendant trois mois, il apaisa la tempête, abattit l'échafaud politique, brisa la chaîne des esclaves et donna la paix au monde. Sa république fut l'arche d'alliance.

On la brisa sans le surprendre. L'ingratitude fut sa récompense. L'isolement fut le premier et le dernier chant de. sa vie. Il apparaissait solitaire comme le Mont Blanc à l'horizon. Rentré au foyer, il répandait son or aux pauvres, son génie aux riches, son cœur à tous. Il ne pouvait haïr, il ne savait qu'aimer. Avec ses amis, il oubliait sa gloire et dépouillait l'auréole. Il les enivrait au coin du feu de sa causerie merveilleuse. Que de belles pages perdues ainsi et tombées en cendre ! L'amitié n'a pas assez de mémoire.

Depuis longtemps cette grande voix aimait le silence, ce crépuscule de la mort. Il a gardé jusqu'à la fin la grâce de l'hospitalité. Enseveli dans son fauteuil, la figure illuminée d'un sourire, il tendait encore sa main paralysée vers la main de l'ami fidèle :

Je sentais, à défaut de mots cherchés en valu, - Tout son cœur me parler d'un seiTement de main ; Car lorsque Tamitié n'a plus d'autre langage, La main aide le cœur et lui rend témoignage.

Quelle voix digne de lui lui rendra témoignage ? Qui dira son génie d'improvisation ? Qui racontera ce grand musicien de la langue française? Nul n'a eu comme lui Tinspiration à toute heure, en toute chose, sans repos, sans lassitude, au foyer, à la tribune ; l'abondance, le jet, l'éclair, le feu sacré, le coup d'aile, le lyrisme de l'inspiration, la lyre aux sept cordes, le génie en état de grâce. C'est le David moderne. Ses Harmonies sont des psaumes ; il les avait ainsi nommées sur son manuscrit. Le monde eut un nouveau Virgile. Son génie multiple, tel que Léonard de Vinci, avait tous les dons. Il était frère de Raphaël par la beauté du corps et de l'âme. Quand apparut ce beau jeune homme; quand on entendit. son chant d'amour, cette poésie nouvelle fraîche comme son LaCy il séduisit le monde :

Qui de nous, Lamartine^ et de notre jeunesse, Ne sait par cœur ce chant des amants adoré, Qu*un soir, au bord d*un lac, tu nous as soupiré 1

Mais le lac ne le contient pas. La plus fidèle image de sa poésie, c'est la mer. Il en a l'infini, l'azur, la lumière, la transparence, le souffle, la force, la grâce, les golfes intimes, les étoiles, les mystères, les calmes, les orages, les vagues lancées au ciel et la grande harmonie en deuil.

Il restait poète dans sa vie. Indien par sa tendresse pour tous les êtres et toutes les choses, il vivait en brahmane, donnait ses meilleurs mets aux oiseaux et aux chiens. Ils accouraient, volaient vers leur ami familier. Il aimait toute la nature, et la nature lui avait donné en retour tous ses enchantements, ses secrets, ses splendeurs, ses parfums, ses brises, ses harmonies. Il respirait la poésie par tous les pores et l'exhalait dans toutes les âmes. Ce n'était pas un poète seulement.

mais le poète, le Vates des anciens, le poète de tous, des hommes, des femmes, des enfants. On peut dire de lui son mot sur Jocelyn :

Il fait toucher le ciel aux plus petites mains.

* Être tout lyrique aux fibres frémissantes, vivant instrument à cordes, il portait haut sa tête d'aigle aux yeux pleins d'éclairs : c'était un esprit qui passait. On admirait ce long poète élancé, sa noble figure à la pâleur marbrée, l'élégance, l'essor de sa taille, le rythme de sa marche, son grand geste plein de grâce, sa poitrine sonore, et sa grande voix aux cordes basses, au timbre grave et solennel. Os magna sonaturum/ On frémissait à sa rencontre sous la brise du génie. Gentilhomme idéal, il glissait sur le sol comme un cygne sur le lac, soulevé par des ailes invisibles. Il allait, poète et héros, ainsi que l'Apollon antique, charmant les nymphes et chassant les monstres avec la lyre, l'arc et les flèches sonores. Adoré, insulté, il a épuisé toutes les félicités et toutes les infortunes, monté et descendu les deux versants lumineux et sombre de la vie, relevant les blessés de la route, comme le bon Samaritain : voilà Thomme.

Qu'il repose dans l'éternelle paix 1 Sa tombe ne sera pas longtemps solitaire. Les pèlerins viendront de tous les points du monde répandre leurs souvenirs sur le poète endormi. Sa mort sera le réveil de sa gloire.

Les génies ont besoin de perspective comme les monuments. La hauteur des grands hommes n'apparaît que dans le lointain comme celle des montagnes. La mort et le soir les idéalisent sous l'auréole du soleil couchant et de la postérité. L'heure de Lamartine va venir.

Déjà sa poésie étoilée se rallume le soir dans la veillée de famille. On relit sous la lampe, devant

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son buste illuminé, ses poèmes immortels qui ont consolé les âmes ; on choisit les plus tristes pour le pleurer avec ses propres larmes ; on chante avec ses propres chants son immortalité. Les anciens avaient les dieux lares; ce sera le poète lare du foyer.

Et Ton s'agenouillera aussi devant sa mère, son enfant, devant la statue de la sainte femme couchée au fond du caveau, la figure sereine, une main sur le cœur, Tautre main étendue vers rhomme qu'elle avait laissé sur la terre, comme si elle gardait son grand amour. dans la mort. Nul ne sera oublié dans legrpupe'sacré.

Il est bien temps maintenant qu'il est mort ! Quand je songe que, depuis vingt ans, on a abandonné ce glorieux débris comme un vaisseau naufragé échoué sur une plage déserte, que, sauf sa ville natale et des amis dispersés, la France n'a pas voulu sauver son sauveur, qu'elle Ta fui avec le coup de vent qui emporta sa popularité, sa puissance et sa fortune, que sa famille et ses fidèles jouissaient seuls de ce génie hospitalier, je suis plus tenté de la plaindre que de l'accuser, et de lui dire : Vous ne savez pas ce que vous avez perdu 1

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