‹ Souvenirs sur LamartineChapitre 67 sur 74 · UN AN APRES · texte numérisé non relu

UN AN APRES

C'est Tauniversaire de la mort de Lamartine.

J'ai refait en silence, avec la tristesse de l'adieu, cette route de Monceaux faite tant de fois avec la joie du retour. Je cherchais en vain à entendre cette puissante voix mélodieuse, à revoir cette grande ombre, ou plutôt cette grande lumière ^.teinte maintenant. Je me rappelais ses confi-

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dences, sur cette même route, dans les promenades d'automne ; ses projets de salut conçus dans le vertige de l'infortune, combattus par l'indépendance inquiète de l'amitié ; ces années d'hospitalité paternelle, d'intimité profonde ; les bienfaits répandus par lui et sa sainte femme ; les misères s^auvées, malgré sa détresse, par ce naufragé héroïque. Partout, à chaque tournant de la route, partait un souvenir, comme un oiseau du buisson, qui s'envolait dans le ciel. Cette grande fête de ma vie me souriait sous le deuil, et tous ces chers souvenirs, joyeux ou tristes, venaient sans cesse me battre le cœur, cdmme la mer bleue ou sombre revient toujours au rivage qu'elle aime.

De cette cime lumineuse du passé» je m'enfonçai dans les ombres du présent. La voiture descendait la colline en face de Monceaux. Alors apparut ce grand paysage de vallons et de montagnes, ramphithéâtre alpestre du Maçonnais; alors apparut la tristesse. Terre et ciel, tout était gris. A droite, le château désert de Monceaux à mi-côte de la colline; à gauche, le coteau de Bussières, les pics de Milly, Vergisson, Solutré, dressaient leurs caps sur cette mer montante et descendante des vignes. Puis le grand mur onduleux de la montagne, ses sapins noirs au flanc, fermait l'horizon. Une fumée bleuâtre, image de la gloire pâlie de Lamartine, flottait dans les gorges et s'évaporait dans le ciel, comme nos vanités humaines dans l'autre vie.

Que tout avait changé sur cette route! Il ne restait plus rien des funérailles de Lamartine. Tout ce monde avait repris sa vie de travail ou de plaisir, après ce rapide devoir accompli. 11 n'y avait plus trace de ce long convoi, suivant dans la neige ce grand homme au cercueil. Plus rien de ce deuil, de ces hommages, de ces élans, de ces

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douleurs, de toute cette vie jaillie de la mort. Tout avait fondu comme la neige. La route s'allongeait déserte, les cloches étaient muettes, la campagne pleine du grand silence de l'hiver. Tout avait disparu comme une décoration de théâtre, au coup de sifflet de l'ironie humaine.

Il ne restait plus que de rares feuilles rouillées dans les arbres, des souvenirs desséchés dans les cœurs. Je murmurais, tout bas, les vers du golfe de Baïa, si pleins de suave tristesse :

Ainsi tout change, ainsi tout passe ; Ainsi nous-mêmes nous passons, Hélas ! sans laisser plus de trace Que cette barque où nous glissons Sur cette mer où tout.â*etface.

Il n'y arien de plus amer que l'effacement ; l'oubli est plus triste que la mort. Devant cette route déserte, je regrettais cette fête douloureuse, mais vivante, des funérailles populaires, cette fête des regrets, cette fête des larmes. Je regrettais ces groupes de femmes agenouillées autour du cercueil, leurs sanglots, leurs baisers à la glorieuse relique. Ce cercueil, c'était encore lui. Cet encens des souvenirs, cette eau bénite des pleurs, ces prières, ces enthousiasmes funèbres, tout ce pays triste, toute cette foule accourue des vallées et des montagnes, ce réveil d'un peuple électrisé par un mort, ces volées des cloches, qui lançaient le deuil de la terre au ciel, toute cette immense symphonie de la douleur était presque une consolation ; c'était Tapothéose du génie.

L'avenue, découronnée de ses vieux noyers et de ses jeunes platanes, était solitaire. Sur la terrasse, une voiture attendait. Un Anglais descendait le perron; en bas, sur la terrasse, une jeune Anglaise regardait tristement ce pauvre château délabré, ce perron aux rampes de buis, cette tri-

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bune domestique où Lamartine avait parlé aux gardes nationaux des campagnes, à son retour des grands combats de la République.

Je bénis ces étrangers venus de si loin. Ainsi, la mémoire de Lamartine n'était pas abandonnée.

Voyageurs de Suisse et de Savoie, sur les lacs et les montagnes, à Tâge des poétiques amours, ils avaient lu le Lac sur le lac même, Jocelyn dans les Alpes, et venaient en pèlerinage au foyer du génie qui avait enivré leur jeunesse.

Et nous aussi, nous venions faire un dernier pèlerinage à ce grand foyer menacé d*ùne vente prochaine. Ses lévriers aux aboiements joyeux, qui accouraient caresser les amis de retour, n'étaient plus sur le seuil. Le salon, le fauteuil du poète étaient vides. Le foyer sans flamme. Un tableau de M"* de Lamartine, la copie de la Chariléy de Decaisne, brillait sur les lambris, comme une image du bon génie de cette maison de la charité. Personne dans la salle à manger hospitalière. Dans le vestibule du. grand salon, le beau bénitier, œuvre de M"' de Lamartine, avec son trio d'entants en prière, s'élevait encore comme le bénitier de la poésie. Dans la galerie, à la place du maître, rayonnait, seul, le beau buste grec de Brian. Des livres dormaient sur la table. Les chambres de la sainte femme et des amis s'ouvraient désertes. Les amis, les meilleurs, étaient morts comme les hôtes. Personne ne priait dans la chapelle pour les maîtres morts. Les drapeaux de 1848, déposés là, avaient été enlevés et recueillis dans un asile inviolable. Dans une déroute, on sauve le drapeau !

Rien ne semblait changé. Mais on sentait, à l'abandon, au silence, que la mort avait passé là, que les hôtes étaient partis pour jamais.

Les pèlerins prièrent pour eux dans la chapelle.

La tête nue, le cœur navré, ils allèrent ainsi do chambre en chambre, de souvenir en souvenir, de tristesse en tristesse. Mais l'on n'osa pas entrer dans la chambre du génie mort. Je n'eus pas le courage de la douleur qui m'attendait là. Le foyer vide est plus triste que le tombeau. Le foyer n'a rien ; la tombe du moins a le cercueil, elle possède le mort. On peut l'embrasser encore, le croire endormi dans le berceau funèbre, rêver son immortalité. Tous les cœurs désespérés qui ont traversé les douleurs humaines, savent bien qu'on n'a pas tout perdu, tant que le cher mort est au foyer, tant qu'il n'est pas parti pour la tombe.

Bientôt partiront aussi ces meubles vivants, ces chères images, qui semblaient garder encore l'empreinte du maître, comme les mains les parfums des fleurs Tous ces restes seront dispersés au vent, tout; sera balayé pour faire place au nouveau maître. Il ne restera plus rien de Lamartine dans sa demeure.

Mais il restera des âmes fldëies qui ne laisseront pas s'éteindre cette mémoire sacrée, des Vestales du souvenir. Le pays se souviendra, comme les vignerons de Milly qui se sont unis pour avoir la grande image de leur bienfaiteur, et dont l'amitié généreuse d'un sculpteur, Adam Salomon, a fait don à leur généreuse reconnaissance.

Le retour fut plein de tristesse. Un vide moral, un vide plus douloureux que le vide de ce foyer, s'étendait autour de nous. La mort d'un génie creuse un abîme. Dans cette détresse, on éprouve répouvante d'une armée à la perte de ses chefs adorés, quand Gustave-Adolphe, Desaix, Joubert et Marceau tombent sur le champ de bataille.

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