A SES AMIS DE MILLY, LAMARTINE
M"*^ Valentine, absente, recueillie à Saint-Point, mais présente à tous les cœurs, avait prêté ce précieux drapeau pour la fête, et l'avait détaché du faisceau des drapeaux de 1848 qu'elle garde pieusement.
M. Daux, maire de Milly, l'organisateur de la lête, parla le premier. Ses paroles courtes, simples et dignes, apprirent que le buste était un don de la généreuse admiration d'Adam Salomon. Le gracieux sculpteur avait aidé le pauvre village dans son œuvre de piété.
Le buste représente Lamartine jeune, heureux, avant les épreuves et les douleurs.
Après le maire, M. Aubert, président de l'Académie de Mâcon, parla noblement avec un accent ému ; il dit les souvenirs de l'Académie. Son discours au ton de modestie, plein de hautes pensées, appliqua à Lamartine la triple devise de la république ; il montra, en langage digne du .poète, la réalisation dans ses œuvres et sa vie, de la foi, l'espérance et la charité, il caractérisa d'un mot heureux, dans une bonne fortune de parole, Lamartine tout entier : < Poète, orateur, historien, grand homme d'État, il sut être mieux que tout cela : un grand homme de bien. >
Henry de Lacretelle glissa dans ses paroles trop de préoccupations politiques. Enfin Charles Rolland réhabilita le politique méconnu, le grand homme d'État, dans un discours plein de clarté pénétrante, qui est une page d'histoire. Puis, à la fin, dans une péroraison d'une émotion éloquente, il salua l'aurore de la justice se levant
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dans uu pauvre village, dans cette fête intime et pastorale de la reconnaissance.
Pourtant la justice avait commencé à ses magnifiques funérailles. € Seulement, dit-il, c'était le jour de la justice dans la douleur et dans les larmes, de la justice sombre et désespérée... »
A Milly, la justice radieuse commençait.
Après ce discours, on se retira. Un banquet réunit une centaine de convives dans une grange ouverte sur la cour de la maison dé Lamartine, Le nouveau propriétaire, le maire, en fit les honneurs. On se montrait parmi les convives un vieux serviteur qui avait accompagné le maître dans son voyage d'Orient.
Je n'aime pas les banquets. Sous l'impression d'émouvants souvenirs, j'aurais voulu garder le silence, je dus pourtant parler à mon tour. Je parlai mal, d'une voix entrecoupée. Un journal raconta ainsi l'incident du banquet:
« A la fin du repas, M. Charles Alexandre se leva. Il avait peine à surmonter son émotion. Sa voix fléchissait à chaque instant sous le poids des souvenirs. Voici ses paroles telles du moins qu'il nous est possible de nous les rappeler :
« Messieurs,
» Ma première pensée est de porter au nom de mes amis absents et en mon nom personnel, un toast de fidélité à la mémoire de Lamartine. Je porte aussi un toast de remerciement aux habitants de ces campagnes pour leur hospitalité si généreuse et si gracieuse, et à M. le maire de Milly, gardien fidèle de ce foyer.
» Ces amis ijjtimes m'ont prié d'exprimer les regrets de leur absence ; mais ils sont présents par le cœur, le regret, le souvenir. Je ne les nommerai pas.
» Permettez-moi de rentrer des émotions de la place publique dans rintimité du foyer de Lamartine. Milly a été le berceau de son âme. Il l'a dit lui-même, dans une poésie : Milly ou la terre na-taie. C'est ici que son âme est née. C'est sur ces montagnes, dans ces vallons, c'est dans ce foyer de famille, dans l'allée recueillie où sa mère priait au soleil couchant, c'est sous l'exemple, sous les yeux, sous la piété, sous l'amour de sa mère adorable et adorée, que son âme s'est élevée à la poésie, à la poésie meilleure de la bonté, à la prière...
» Mais ce n'est pas le poète qui a enchanté nos âmes dans notre jeunesse et qui les console dans notre âge mûr, ce n'est pas l'orateur héroïque de l'hôtel de ville qui a sauvé la paix du monde, abattu réchafaud politique, donné la liberté aux esclaves ; ce n'est pas le grand prophète politique qui prédisait les désastres de l'Empire, et, dénonçant ses dangers, réagissait contre le prestige de ses gloires premières, que nous honorons seulement; c'est l'homme, c'est son cœur, c'est le grand homme de bien, comme l'a si bien nommé M. le président de l'Académie de Mâcon, qui répandait ses bienfaisances sur ce pays...
» Et maintenant sa grande âme est perdue pour nous. Depuis sa nlort le pays semble vide. Je ne puis plus passer sans tristesse devant sa demeure vide de Monceaux, fermée au soleil, si pleine de vie autrefois, où l'on voyait sa noble et belle figure, et sa famille qui était la beauté, la bonté, la grâce, la Providence du pays. On peut dire de ce pays ce qu'il disait lui-même après la mort d'une femme aimée :
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé I
> Oui, tout est dépeuplé. Pour moi; je sens que
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j'ai perdu mon guide, et j'ai la tendresse affligée d*un fils pour ce përe de mon âme.
» Honorons ce génie perdu, honorons sa sainte femme, honorons la noble héritière de son nom et de son cœur qui vit dans la solitude de Saint- Point. Il est beau, il est bon pour les nations d'honorer ces grands hommes pacifiques, ces bons génies de la poésie, de la charité et de la politique, dont la gloire bienfaisante n'a fait verser ni sang, ni larmes à leur pays. »
M. Dubois, tout ému, se leva, et avec sa simplicité rustique et sa franchise de cœur, au nom des sentiments de son grand ami, fît des vœux pour une république respectueuse du sentiment religieux.
M. Charles Pellorce, maire de Mâcon, avec son élégance de parole, félicita Milly de sa glorieuse initiative, il salua le berceau de son génie.
Quelques toasts de cordialité terminèrent la fête, et l'on dit adieu au foyer vide, on revint sous l'ombre du soir, sous l'ombre de la tristesse qui s'étend toujours après les fêtes hulnaines.